Mère Bi (La Mère)

De Ousmane William Mbaye

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Il y a dans tout film d’auteur une part d’autobiographie, même minime : on y met toujours un peu de soi. De là à filmer ses proches et faire un « film familial », le pas est immense. Zeka Laplaine le fait dans Kinshasa Palace, de façon subtile, à travers un leurre (cf. [ critique n° 6788]). Alain Cavalier le fait en caméra directe et en s’impliquant fortement dans Le Filmeur. L’un comme l’autre en font de magnifiques gestes de cinéma, mais dans une relation délicate avec les personnes filmées. En filmant sa mère sur dix ans, Ousmane William Mbaye développe lui aussi un regard, et se heurte lui aussi à une résistance du sujet. Plus on est proches, plus la relation est complexe et plus on est soi-même impliqué. Et comme dans le cas de William, sa mère est une femme forte que ses choix professionnels ont parfois éloignée de ses enfants, c’est à cette résistance que s’intéresse en priorité ce regard. Lequel témoigne de l’ambiguïté ressentie : à la fois fascination et vertige.
Fascination et fierté bien sûr, d’être le fils d’Annette Mbaye d’Erneville, artiste (elle a fait du théâtre avec Maurice Sénar Senghor) et poète, étudiante à Paris au contact d’Alioune Diop et de Présence Africaine, première Sénégalaise journaliste diplômée, militante féministe si engagée qu’elle devra divorcer, et pourtant profondément ancrée dans ses traditions sérères. Femme politique aussi, qui devra choisir son camp après les événements de décembre 1962 qui opposèrent Léopold Sédar Senghor à Mamadou Dia. Aujourd’hui âgée de 82 ans, elle se consacre encore au Musée de la Femme Henriette Bathily de Gorée dont elle est la directrice.
Tout cela, il fallait le « documenter » : en avoir les photos, les images. Mais en l’absence de structure nationale, les archives sénégalaises sont la propriété de l’INA en France. A 3000 euros la minute, la seule solution était de l’inviter à coproduire le film en apportant les archives, et donc en partager les bénéfices. Sans ces images, le film n’aurait pu atteindre cette richesse de contenus, et sa valeur de document éclairant l’Histoire du Sénégal. Mais il va au-delà : à travers Annette Mbaye d’Erneville, c’est la pensée de l’indépendance qui est explorée, celle d’une génération et notamment de femmes qui se sont battues sur tous les fronts.
Combiner autant d’éléments demande un montage qui soit dynamique sans tomber dans la fragmentation ou la manipulation du discours. A ce niveau, le tandem Ousmane William Mbaye – Laurence Attali fonctionne à merveille. Celle-ci a l’habitude de blaguer : « Si le film est bon, on félicite le réalisateur, mais si le film est mauvais, on engueule la monteuse ! ». La force du montage de Mère bi est, dans le respect du sujet, de faciliter l’émotion.
Car autant les aspects historiques sont passionnants, autant la relation du fils à la mère ouvre les sens, jusqu’au magnifique final où elle lui parle ouvertement. William reste discret : pas de voix-off trop personnelle, pas d’insistance. Mais une mère qui s’agace, à la fois rétive et bienveillante. Cette complicité illustre la sévérité affectueuse dans laquelle a grandi William. Famille et amis témoignent de l’héritage : ouverture d’esprit et détermination. Métisse multiculturelle, Annette Mbaye d’Erneville milite pour la culture africaine. Fervente catholique, elle n’en est pas moins admiratrice de Cheikh Ahmadou Bamba. La pionnière « Tata Annette » est une lutteuse anticonformiste. Cette indépendance, qui rend complexe la filiation, est aussi celle d’un pays qui se cherche son héritage et sa voie. Mère bi n’est ainsi pas seulement le geste d’amour d’un fils, mais aussi une mise en perspective de l’Histoire.

///Article N° : 8629


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