Président Dia, de Ousmane William Mbaye

L'Histoire au présent

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Le dvd du film est déjà en vente (voir dvd Président Dia) !

Un cinéaste n’est pas un historien. Si le passé l’intéresse, c’est pour se pencher sur le présent : savoir comment on en est arrivé là. Le présent résonne ainsi dès les premières images du documentaire d’Ousmane William Mbaye : les rues de Dakar et les manifestations avant les élections de 2012. 50 ans plus tôt, en 1962, Senghor faisait arrêter ceux avec qui il partageait le pouvoir d’État, et notamment le Président du Conseil Mamadou Dia. Il prétexta un coup d’État. Vrai ou faux ? Ousmane William Mbaye ne prend pas ouvertement parti dans ce débat endémique mais enquête et donne la parole aux acteurs de l’époque, à commencer par Mamadou Dia lui-même, avant qu’il ne décède en janvier 2009 à l’âge de 98 ans. C’est passionnant : les deux hommes étaient très soudés – Dia était pour Senghor le fidèle des fidèles, au point de lui sacrifier l’Union avec le Soudan (actuel Mali) qui ne voulait pas de Senghor – mais suivaient des voies différentes. Le film montre combien Dia privilégiait l’indépendance économique et le rapprochement avec l’Est tandis que Senghor « ne concevait pas la vie sans la France », comme le note Dia. C’est cette inféodation à la France que Dia dénonce aujourd’hui, étonnamment sans rancune malgré ses dix ans de prison : « Il était français avant d’être quoi que ce soit ». Savamment construit autour de cette opposition pour mieux comprendre cette crise majeure, le film participe d’une réhabilitation du président Dia, personnage essentiel de la naissance de la nation sénégalaise.
En 2000, Amina Ndiaye Leclerc avait réalisé Valdiodio Ndiaye et l’indépendance du Sénégal, un documentaire de 52 minutes consacré à son père, Valdiodio Ndiaye, qui fut lui aussi accusé d’avoir tenté avec Mamadou Dia un coup d’État contre Senghor, et condamné à 20 ans de prison. Les télévisions françaises furent sans exception très frileuses envers un film pourtant fort bien ficelé. Aujourd’hui, les temps ont changé, et TV5 a préacheté le film de Ousmane William Mbaye sur scénario. Réhabiliter Dia ne va pas sans écorcher l’image de Senghor, mais cela dérange aujourd’hui un peu moins une France qui a systématiquement torpillé l’émergence de dirigeants africains susceptibles de s’opposer à elle.
Le réalisateur ne cache pas son jeu : cette histoire survenue alors qu’il avait dix ans a autant bouleversé et divisé sa famille que le pays entre pro et anti Senghor : son oncle Joseph Mbaye était un ami intime du Président Dia et fut enfermé avec lui. Mais lui était trop jeune pour comprendre. Inscrire le film dans cette remarque au départ (sans pour autant en faire un thème) permet à Ousmane William Mbaye, comme c’était le cas d’Amina Ndiaye Leclerc, de préparer aux témoignages : loin de revendiquer une objectivité historique qui n’existe jamais, il annonce sa sensibilité et son implication. Cette clarté du point de vue n’est pas un parti pris mais bien au contraire la volonté d’écouter les acteurs d’une crise qui a si fortement déchiré le pays et préparé les problèmes futurs jusqu’à aujourd’hui.
Mais au-delà de l’intimité avec le sujet, c’est aussi un questionnement très actuel que pose Ousmane William Mbaye : la question du leadership. Car cette crise permettra à Senghor de passer du régime parlementaire au régime présidentiel, en somme de gouverner seul et sans partage. Cette remise en cause d’une direction collégiale du pays façonnera donc son avenir. À l’heure où, des printemps arabes aux Indignés et aux manifestants sénégalais, des mouvements sans leaders bouleversent l’ordre établi, revenir sur ce moment autoritaire permet de mieux saisir les enjeux actuels.
Ce sont ces différents niveaux d’approche et la réussite de leur articulation dans un récit d’une grande clarté sans dénier la complexité, mêlant à la richesse des archives les témoignages sincères et humains d’hommes politiques engagés, qui permettent à Président Dia de ramasser des prix dans les festivals internationaux. Il constitue en effet un précieux document d’analyse de l’Histoire sénégalaise et bien plus encore : une façon honnête et sensible d’aborder le passé pour éclairer le présent.

///Article N° : 11300

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