Michel Pinheiro : « J’aimerais faire un pont entre l’Amérique latine et l’Afrique »

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Longtemps tromboniste chevronné de Tiken Jah Fakoly, Michel Pinheiro porte désormais haut le fanion de la musique afro-cubaine avec Voyage

Un béninois qui fait de la salsa ? Atypique au premier abord ! Mais pas quand on se penche sur les origines de cette musique, viscéralement vaudoue : « C’est un mélange entre les rythmes des Orishas, les divinités de la nature, issues de la culture yoruba (1) et la musique occidentale. Les Cubains ont ajouté le piano et les cuivres au tambour des Yorubas. C’est ce qui a donné la salsa ! Naturellement, en tant que Yoruba et Africain je m’y retrouve ! » Les yeux rieurs, le chapeau de troubadour et la moustache poivre et sel à la Chaplin, Michel Pinheiro arbore une façade modeste, insouciante, qui dissimule un indéniable savoir-faire et un vécu de vieux routier de la musique. Originaire de Pobé, une ville du sud-est du pays, frontalière avec le Nigéria, le jeune Michel s’est formé au chant, tout simplement, avec des chorales. Puis, au collège, il joue de la guitare avec différents groupes. Comme souvent, dans les orchestres africains, le répertoire est large : « On faisait beaucoup de Juju music du Nigeria, à la manière de King Sunny Ade (2). On reprenait les Zouk de Kassav, Coupé Cloué d’Haïti, la Salsa, toutes les musiques qui font danser… Une année scolaire, Michel monte sur Porto Novo, la capitale, pour participer à un concours d’orchestre inter lycée : « Malheureusement on n’a pas gagné ! » sourit-il.

Virtuose du trombone

En 1992, l’appel du large l’amène à Abidjan, en Côte d’Ivoire. C’est là qu’il rencontre son mentor : le doyen Mamadou Doumbia. « Je l’appelle mon père spirituel. Il m’a montré le B. A. B. A de l’arrangement, dans son studio du Terminus 40, à Yopougon. » Surtout, il découvre chez lui un instrument peu pratiqué en Afrique : le trombone. « Le trombone m’a ouvert les portes de la vie professionnelle. Trois mois après on m’a sollicité pour participer aux concours d’orchestres : les « Podiums », qui se tenaient pendant la période des vacances. J’ai fait du piano bar, de l’animation dans les hôtels, les cabarets de Treichville, Marcory, comme le Madison Palace. Malheureusement la guerre a sapé tout ça. Je souhaite que la Côte d’Ivoire reprenne cette vie d’antan, avec des fils d’Afrique, venus de partout : des Nigérians, des Camerounais, des Ghanéens. Les Congolais faisaient un tabac ! Abidjan était et reste la plaque tournante de l’Afrique. On jouait de la musique, sans faire de différences, en se sentant chez soi. Puissent les armes se taire à jamais ! » C’est aussi chez le koro Mamadou Doumbia que Michel croise un rasta, encore méconnu du grand public : un certain… Tiken Jah Fakoly. « En 1998, on a travaillé au studio JBZ sur son album : Mangercratie, qui l’a propulsé. On a ainsi scellé un mariage musical de seize ans. Même si aujourd’hui on a divorcé. On a tourné dans le monde entier. Je ne regrette rien ! »
La raison de ce divorce : la volonté du Salsero de voler de ses propres ailes. Avec Tiken il est perpétuellement sur les routes : « Quand j’ai réalisé mon deuxième album,, Agoh, le lendemain j’étais dans l’avion avec Tiken ! » Au moment du troisième, Bénin, enregistré en 2009 à Cotonou, Michel fait le bilan et décide de se consacrer à la promotion de sa carrière.

« Voyage afro-cubain »

Pas découragé par ceux qui lui disent : « C’est une musique de vieux ! Il faut faire du zouglou ! », Michel persiste et signe avec son dernier opus : Voyage. Il chante en fon, yoruba, français, espagnol, et perpétue la tradition de ces devanciers béninois : comme le regretté Gnonnas Pedro, Jospinto, ou encore le mythique « Tout Puissant Orchestre du Poly-Rythmo de Cotonou ». Sur le fond, Michel Pinheiro n’hésite pas, mine de rien, sur un air entraînant, à lancer une charge politique : « J’interpelle le Président du Bénin Boni Yayi sur des malversations, toujours pas éclaircies. Quand il est arrivé en 2006, il parlait de changement. On a mis de l’espoir en lui. Malheureusement les choses n’ont fait qu’empirer : « Monsieur le Président. Où est le changement ? » On retrouve ces problèmes ailleurs. Je voulais jouer ce morceau sur une radio à Abidjan. L’animateur m’a censuré, croyant que je parlais de la Côte d’Ivoire ! Même des Français me disent qu’on peut l’appliquer à Hollande et son fameux changement qu’on ne voit pas ! »

Créer des ponts

Michel se bat pour sortir cette musique de l’ornière, particulièrement sur son continent. « Au Bénin, quand tu joues la Salsa, jeunes et vieux se lèvent pour danser. Quand un artiste sort un album il y a toujours un titre qui tend vers la Salsa. Les gens apprécient. Seule manque l’audace des producteurs ! » Et pour boucler la boucle afro-cubaine, Michel souhaite « faire un pont entre l’Amérique latine et l’Afrique. « J’aimerais collaborer avec des groupes cubains, brésiliens, vénézuéliens. Un ami vénézuélien est venu au Bénin. Il a tiqué : « Je ne savais pas qu’on faisait de la Salsa au Bénin ! ». Les ministres de la Culture africains devraient revaloriser cette musique, qu’ils affectionnent sans l’encourager. Je milite pour créer un festival de salsa en Afrique : il n’y en a pas ! » L’appel est lancé !

1. Présente au Bénin, au Nigeria, Ghana, Côte d’Ivoire et Togo. La culture yoruba s’est diffusée via l’esclavage en Amérique latine et aux Antilles.
2. Chanteur nigérian yoruba très populaire dans les années 80 avec son « King Sunny Adé and his African beats ».
En concert le 26 avril 2013 au Centre Dunois à Paris (13ème arrondissement).///Article N° : 11465

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