“Mon ambition est de créer un journal comme Charlie Hebdo ou Gbich”

Entretien de Christophe Cassiau-Haurie avec Mad

Mad (Mahamadou Diarra) est l’un des dessinateurs les plus connus du Mali. Il commence sa carrière au Sénégal où il travaille pour plusieurs organes de presse (La République, La Tribune de Dakar, La Vache qui rit, L’Indépendant). À la fin des années 90, il rentre dans son pays et participe au lancement de l’hebdomadaire satirique, Le Canard enchanté, qui deviendra deux ans plus tard Le Canard déchaîné. La même année, Diarra devient caricaturiste du bihebdomadaire Challenger et de l’hebdomadaire Mœurs. Premier caricaturiste du journal, Mamadou Diarra y gagne une belle notoriété et continue à collaborer au journal même après son remplacement par Yacouba Diarra (Kays). Il sera d’ailleurs directeur artistique du Canard de 2003 à 2007 avant d’occuper le même poste pour l’hebdomadaire Mœurs de 2008 à 2009. Actuellement, il est également le caricaturiste du quotidien L’Indépendant ainsi que de Bamako hebdo. Rencontre avec un des pionniers de la caricature malienne qui est aussi un bédéiste frustré.

Quelle est votre formation de départ ?
Je suis né le 26 novembre 1968, j’ai fait les beaux-arts à 16 ans. J’étais un élève très précoce. Dès le second cyle, j’étais très fort en dessin. Alors notre entourage a poussé mes parents à me diriger vers cette activité. Donc, avant le bac, j’ai tenté le concours l’Institut des Beaux-Arts (IBA) que j’ai réussi. Il suffisait d’avoir le diplôme fondamental (1) pour y rentrer.

En quoi consiste la formation aux beaux-Arts à Bamako ?
Le cycle complet dure quatre ans. Les disciplines enseignées sont, en matière d’arts plastiques : le dessin, la peinture, la décoration. Il y a aussi la bijouterie et la musique. On y enseigne aussi des disciplines plus généralistes comme la philosophie, l’architecture, l’archéologie, la littérature. Celles-ci ont le même coefficient que les autres matières artistiques à savoir coefficient 3. Il fallait donc être bon partout.

Le niveau était bon ?
En tous les cas, les enseignants étaient très exigeants. Il y avait un Italien, un certain Louis Frezier, Moktar Haïdara. Il y avait aussi un certain Diarra, beau-frère du président de l’époque, le général Moussa Traoré. Il venait à l’école en grosses cylindrées et était habillé en bazin. Celui-ci a fui à la chute du président en 1991. Il a disparu de la circulation, je ne sais pas ce qu’il est devenu. J’étais de la même promotion qu’Aly Zoromé, on est sorti la même année des Beaux-arts en 1988.
Très peu ont fait carrière, me semble-t-il car quand je suis revenu du Sénégal, seul Zoromé travaillait dans la presse. Lui à L’essor où il est toujours et moi au Canard déchaîné.

Qu’en est-il aujourd’hui ?
À l’image de l’ensemble de l’enseignement au Mali, le niveau a chuté. La cause en revient aux notes de complaisance mais aussi du fait du faible niveau des formateurs. Les institutions ont de plus en plus de mal à recruter. Maintenant, certains élèves à l’INA deviennent formateurs quasiment dans la foulée de leur diplôme sans avoir fait leurs preuves auparavant.
Il y a bien sûr des exceptions, par exemple, l’actuel directeur du musée national est professeur là-bas en histoire générale de l’art et histoire de l’art africain. Il y a quelques temps, Igo Diarra, directeur de la galerie de la Médina et promoteur culturel, m’a appelé pour faire un atelier. J’ai été étonné de voir les élèves sécher devant leur feuille. Ils ne maîtrisaient pas les techniques de base et avaient besoin d’une gomme. Pour moi, c’est inconcevable.

Comment avez-vous commencé votre carrière ?
Je l’ai commencée dans le dessin de presse au début des années 90 avant même que cela ne se répande au Mali puisque ma carrière a démarré au Sénégal. J’y suis allé en 1990, juste après avoir terminé les Beaux-arts pour rejoindre Saoudi Haïdara, mon oncle, qui avait créé le Cafard libéré, un journal satirique. C’est lui qui est actuellement le directeur de publication du journal Malien L’indépendant. Il a vécu 22 ans au Sénégal comme réfugié politique car il avait écrit dans le journal L’essor, des textes qui n’avaient pas plu au pouvoir politique de l’époque. Il est rentré en 1992 au moment de la chute de la dictature. Pour ma part, j’ai continué à travailler pour d’autres organes comme La vache qui rit ou La république. Mais ces journaux n’ont pas fait long feu, du fait d’une mauvaise gestion. Puis je me suis installé à mon compte avant de rentrer en 1997 au Mali, ma patrie où j’ai travaillé pour Le canard déchaîné.

Vous êtes donc plus connu comme caricaturiste que comme dessinateur de BD….
Pourtant j’ai des histoires terminées ou en projet, plein mes cartons. Mais, je suis marié et père de famille, je me dois de nourrir ma famille d’où le fait de continuer dans la caricature. J’ai mis la Bd en veilleuse, mais je n’ai pas arrêté.
Mais je le répète, je ne suis caricaturiste que par nécessité, ma formation c’est auteur de BD.

Alors, pourquoi n’avez-vous pas tenté de percer dans la BD ?
Le manque de moyens personnels pour m’autoéditer et l’absence d’éditeurs. J’ai déjà pris des contacts avec le directeur des éditions Balani’s, M. Igo Diarra, avec lequel je travaille depuis deux ans. J’expose dans la galerie de la Médina, dont il est également le propriétaire, certaines de mes caricatures qui traitent de la crise Malienne. J’en ai même dessiné sur commande. Mais c’est difficile de faire sortir un album, car l’éditeur estime courir un vrai risque financier.

Vous n’avez pas tenté de passer par un autre biais, de trouver des bailleurs de fonds ?
Même cette voie reste très hypothétique. Il y a quelques temps, j’avais commencé à caricaturer les bars tenus par des Chinois dans la capitale. J’avais commencé à diffuser ces dessins par voie de presse. Un diplomate de l’Ambassade de Chine m’a contacté et m’a demandé de venir le voir. On a discuté ensemble, je lui ai expliqué que je n’avais rien contre les bars chinois de Bamako mais que dans mon travail, je devais dénoncer tous les maux de notre société. Il a commencé à me donner quelques travaux à faire, des dessins à produire, afin de m’amadouer, j’imagine. Puis, un jour, il m’a demandé si j’avais fait des bandes dessinées. Je lui ai parlé des quarante planches de L’étrange destin d’un professeur de bande dessinée qui était terminées. Je les lui ai montrées. Il les a appréciées. Il m’a donné quelques cadeaux, un téléphone chinois, etc. et il a gardé les planches en me disant qu’il allait les faire imprimer l’histoire. J’étais tout content. Quelques mois plus tard, ce diplomate est parti au Cameroun en emportant mes planches originales. Malgré plusieurs relances de ma part, je ne les ai jamais revues et n’en ai aucune copie. Voilà comment on perd une œuvre en Afrique !

Aviez-vous eu le temps d’exposer ces planches ?
Oui, six pages scannées avaient été exposées au Centre de la bande dessinée, grâce à Georges Foli lors de la 3ème édition de festival de bande dessinée de Bamako. Mais ce n’était que des extraits, pas du tout une histoire complète et pas des originaux. C’est un sujet douloureux pour moi.

Avez-vous produit d’autres histoires ?
J’ai fait des strips dans un style caricatural qui traitent de la vie quotidienne au Mali : Les tribulations de Barou. L’histoire d’un citoyen lambda qui sort chaque jour de la maison et cherche sa pitance quotidienne. C’est un peu imité du personnage sénégalais de TT Fons, Goorgoorlou. J’ai vécu au Sénégal et cela m’a inspiré. La situation sociale au Mali et au Sénégal présente des similitudes, tout le monde est confronté à la DQ, la dépense quotidienne que l’on doit assurer pour sa famille. J’en ai fait 37 – 38 planches et c’est prêt à être édité ! J’ai une série similaire dans le Canard déchaîné : un strip nommé Canardages qui dure depuis près de 7 ans. C’est aussi une série sur le train-train quotidien du Malien lambda. J’ai fait deux autres histoires, dont une sur le SIDA que j’ai proposée à ONUSIDA mais ils m’ont fait tourner en bourrique.

Voyez-vous d’autres obstacles au développement de la BD dans le pays ?
Il y a également un problème de diffusion du livre dans le pays, on a très peu de librairies. Un autre problème tient à l’attitude générale des collègues. Les bédéistes travaillent dans leur coin, chacun pense y arriver seul et toucher des dividendes. Il n’y a guère de cohésion, j’ai tenté plusieurs fois d’approcher des collègues pour travailler ensemble mais en pure perte.
Et puis, le prix des BD est très élevé pour le pouvoir d’achat malien.

Heureusement que vous avez votre activité de caricaturiste…
Même pas ! Le canard déchaîné, mon principal employeur, est un hebdomadaire qui tire à 5000 quand il n’y a pas de scoop et 10 000 quand il y en a un. Sinon, il y a trop d’invendus. Mais il n’y a pas assez de caricatures, le directeur du journal est obligé de mettre des photos car il ne peut pas payer les dessinateurs. Il y a donc un dessin à la une mais peu de choses à l’intérieur. Donc les dessinateurs travaillent dans plusieurs journaux là où l’on a besoin d’eux. Zoromé, par exemple, fait aussi le jeu des sept erreurs. J’ai deux filles et je ne leur conseillerai pas de suivre ma voie. Mais j’encours peu de risques, car il y a très peu de filles dans ce métier (sourires). A l’IBA, il n’y avait qu’une fille…

Quel bilan, tirez-vous de votre carrière ?
Un bilan moyen, mi-figue, mi-raisin. Je ne suis pas parvenu à atteindre les sommets et voir le bout du tunnel. J’aimerais m’installer à mon compte et monter un journal comme Charlie hebdo. Le type de magazine que tu ouvres et qui t’arrache un sourire à la lecture. Il y a d’autre modèle comme Gbich !! Le fondateur, Lassane Zohoré, est parti de rien. Cela inspire. Après tout, il n’est jamais trop tard pour bien faire.

///Article N° : 13392

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