Mon colonel

De Laurent Herbiet (France)

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Il se prénomme Rossi. La vingtaine rayonnante, il promène une vie facile, pleine de tièdes nonchalances dans les ruelles parisiennes. Nous sommes en 1957 et la Nouvelle vague saborde les ténors du cinéma français. Quant à la politique du président René Coty, elle croule sous le problème de l’Algérie. Rossi, lui, décide de quitter sa famille, sa ville, ses amis pour aller effectuer son service militaire dans ce pays où la guerre n’a pas de nom. Une peine de cœur pour un appelé hors du commun. Rossi, doté d’un peu d’expérience juridique, roule à toute allure vers une destinée qui lui sera fatale. La séquence est belle, ouverture sur une étendue sablonneuse, désert des sentiments, de logique et de liberté absolues. Le soleil est à son zénith, la chaleur explose les sens tandis que Rossi scrute Saint-Arnaud, ville de colons, dernier rempart de la pacification voulue par l’administration Coty. Il y rencontrera celui qui deviendra une figure paternelle de substitution, le colonel Raoul Duplan.
Des Enfants du pays à Indigènes en passant par La Trahison, le cinéma français a réveillé consciencieusement quelques sujets tabous -, des sujets constamment condamnés au silence par une société frileuse voire malade de son passé colonialiste. Dans cette lignée, Mon colonel puise son inspiration dans la période la plus complexe de la Guerre d’Algérie, celle des pouvoirs spéciaux, un nom doucereux pour désigner la torture. Produit par Costa Gavras (réputé pour son cinéma politique : Z, L’Aveu) et réalisé par un ancien assistant d’Alain Resnais, Mon colonel est une œuvre engagée qui pointe du doigt les exécutions sommaires et autres massacres de civils orchestrés par les militaires français durant cette guerre. Ce qui le différencie de La Question (Laurent Heynemann, l’un des premiers à avoir filmé ce sujet en 1977) ou bien de La Trahison (Philippe Faucon, 2006) serait surtout l’exhibition d’une liste de coupables, pour la plupart amnistiés, qui auraient commandité ces affaires illégales. Il faut ainsi voir cette séquence où l’on apprend que Duplan est tout simplement protégé par le ministre de la justice de l’époque, un certain François Mitterrand.
Les auteurs ancrent leur démonstration en sacralisant cette thématique houleuse par le biais de procédés narratifs (c’est le journal intime de Rossi qui nous apprends la vérité) et picturaux (le noir & blanc de rigueur pour illustrer cette période agitée) afin de renforcer la véracité des faits historiques. Cette reconstitution trop soignée est vite raffermie par un catalogue de personnages volontairement académiques – des poncifs poussiéreux qui orchestrent le quotidien de Rossi, lui-même légèrement convenu. Du commissaire patibulaire à l’instit gauchiste et pro-FLN en passant par le sbire raciste du colonel, Laurent Herbiet convoque pour son premier film toute la panoplie du film à thèse. Seul le personnage-titre mérite d’être souligné tant son comportement ambigu, férocement réel, provoque chez le spectateur un sentiment d’accalmie : Duplan est autoritaire, altier et porté par un devoir romanesque (il cite Baudelaire), celui de braver les interdits afin de hisser le drapeau de la reconnaissance.
Le dernier tour de force des auteurs réside dans l’interprétation du film. Sauf exception, les acteurs ont été choisi moins par leur aptitude à composer tel ou tel personnage que par leur aura médiatique. Proposer par exemple à Charles Aznavour de jouer le père de Rossi n’est pas fortuit. Glisser un discours haineux contre la torture dans la bouche d’un artiste français aussi respecté que l’auteur de La Bohème ne peut que multiplier l’effet escompté. A ce stade, Mon colonel devient une œuvre seulement agressive qui, à défaut d’une lecture personnelle de cette guerre, néglige finalement d’éclairer ses zones d’ombre.

///Article N° : 4666

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