Mon Dieu, que vous êtes vulgaire !

Ma réponse à Nimrod

‘Mon Dieu, c’est un alexandrin !’Voilà plutôt la réaction que j’ai eue après avoir lu la première phrase du texte de Nimrod : ‘les Narcisse que nous sommes ont besoin de louange.’Ma deuxième réaction, immédiate elle aussi, était, et je la transcris : ‘sans blague, ce type écrit des maximes du style de La Rochefoucauld.’Et ce en plein XXIe siècle ! Comment ne pas éclater de rire ici, dites ? Cela fait vingt ans que j’ai quitté le lycée, et donc, abandonné l’étude de la littérature française sous la dictée de maîtres, même si je l’enseigne aujourd’hui à mes étudiants. Devant ce début de texte si laborieux, mais son auteur aurait dit si précieux, j’ai aussitôt retrouvé mon Lagarde et Michard, tome du XVIIe siècle. Je m’en excuse, car je n’ai pu ensuite réfléchir à ‘la phrase’, autrement qu’en faisant cet exercice de style auquel m’ont habitué mes professeurs jadis : la chasse aux alexandrins. Et j’en ai trouvé d’autres : ‘c’est tout de même fâcheux on en conviendra’; ‘un bon polémiste est toujours un grand styliste’; ‘car le bénéfice qu’on en tire est double’, etc. Je peux donc imaginer que l’auteur a transpiré en écrivant son texte, qu’il l’a lu et relu, peut-être déclamé, comme les poètes Français de cette époque qui le font certainement pâlir d’envie. L’écriture est soit un labeur, soit une libération : chez Nimrod le labeur doit être si éreintant ! Du moins, je le lui souhaite, car ce serait plus grave si en 2005 il écrivait ses alexandrins sans le savoir ! Une des règles de l’art poétique du XVIIe étant l’imitation des anciens, peut-être les a-t-il écrits avec La Rochefoucauld ouvert devant les yeux, comme cet auteur – dont je tais le nom cette fois – qui disait écrire avec le livre de Yourcenar ouvert devant lui : à quatre mains donc. Je peux imaginer qu’il s’est promené ensuite dans sa chambre, Nimrod, a mesuré la métrique de ses phrases, haussé les épaules avant de les envoyer en missive – par internet, s’il vous plaît. Hausser les épaules ? Pas pour ces injures qu’il y mêle, non, mais pour cette phrase : ‘il nous amuse ou nous fait sortir de nos gonds’– encore un alexandrin, mais boiteux cette fois, merde, à cause de ce malheureux ‘gonds’de trop.
C’est vrai que j’aurais pu lire son texte autrement, insister sur le Narcisse dont la longue citation du départ m’imposait lourdement la référence (triple mention !), et ainsi ouvrir plutôt Lagarde et Michard du XXe siècle… Mais quel lycéen de nos pays n’a pas appris le rôle de Narcisse pour le poète Valéry ? A moins vraiment qu’il n’ait été un cancre ! ‘Ce type ne peut pas encore penser par lui-même ?’me suis-je encore demandé. Lisant son texte en son entier, avec peine, je dois l’avouer, car j’ai toujours détesté l’hypocrite société de cour française et son style poudré, je me suis heurté à plus vieux, dont ce qui m’a le plus fait rire, c’est le verbe ‘s’esbaudir’, qui est écrit avec l’orthographe du XIIIe (dictionnaire de l’Académie Française de 1687 !) du verbe si soutenu ‘s’ébaudir’, et qui n’existe même pas dans mon Maxidico ! Je suis évidemment revenu au nom de l’auteur de ce si mauvais pastiche : Nimrod – c’est qui donc ce Nimrod ? C’est qui ce type qui parle si archaïque ? Voilà les deux questions qui m’ont hanté, mais d’autres aussi : l’ai-je cité dans mon texte auquel il fait référence ? Pourquoi prend-il la parole à la place d’auteurs dont mon texte ne questionne que les écrits publiés et les actes publics ? A-ha, n’est-ce pas lui la canaille qui a déjà essayé de me censurer comme il paraît – et l’avoue d’ailleurs ? Pourquoi veut-il donc que je me taise ? Se sent-il coupable lui aussi de la forfaiture dont je parle et qui fait que nos auteurs francophones d’aujourd’hui écrivent à quatre pattes : montrent leurs pieds afin que la France y remette les chaînes de la colonisation et de l’esclavage ? Sinon de quoi se mêle-t-il, ce Nimrod, puisque je ne l’ai même pas cité ? Est-ce mon offense suprême, lui qui s’avoue Narcisse et a besoin de louange : ne pas l’avoir cité ? Et puis surtout : Diome, Mabanckou, Mongo-Mboussa, Tchak, Waberi et co ont-ils fait de lui leur porte-parole ? S’est-il autoproclamé chef de file lui aussi ? Qu’a-t-il déjà publié de sérieux pour prétendre le devenir ? Son mince Tombeau de Senghor ? Les écrivains de notre temps ont-ils d’ailleurs besoin de marcher en file ? Je ne fais pas souvent le tour des festivals de la francophonie – mais internet me permet de contribuer au dialogue, et parfois, quand l’heure est grave, oui, de l’obliger. Je n’ai donc jamais rencontré cet étonnant Nimrod qui me répond. Je ne sais pas s’il porte une perruque comme son style – ô, pardon, sa phrase ! – le laisse imaginer. Je ne puis imaginer cependant qu’il soit mon contemporain ! C’est vrai que si je l’avais rencontré, je lui aurais demandé pourquoi il s’identifie à un homme qui selon les textes voulut bâtir une tour aussi haute que sa seule vanité pouvait l’imaginer, et subit en premier la colère du ciel – s’installant ainsi au début des milliers de discordes de nos humanités – ; mais il paraît que Nimrod, c’est son vrai nom.
Je l’aurais insulté.
Pourtant, comment croire que devant les diverses forfaitures de notre gente écrivaine, ce soit ‘ma phrase’que Nimrod me reproche : ‘or’, dit-il dans un autre alexandrin sauvé de justesse, ‘l’écrivain ne vend jamais que sa phrase.’Je dois avouer que j’ai eu envie ici de lui crier : ‘mon cher Nimrod, nous sommes au XXIe siècle, et la société galante française qui te sert de référence, qui t’aide à définir les ‘règles du commerce des idées’, est celle qui en se parfumant n’en a pas moins inventé le Code noir, en 1685, ce document de l’horreur de tout homme noir !’Mais pourquoi dois-je crier ? Nimrod peut-il voir derrière les belles formules de ce monde de la politesse qui le fascine tant, l’horreur qui me révolte chaque jour, depuis que j’ai commencé à voir le squelette de la machine infernale ; qui me jette sur mon ordinateur tous les jours et m’oblige à traquer des étourdissements comme le sien qui font que la barbarie peut se répéter sur nous encore aujourd’hui ? O non, j’ai oublié : Nimrod recherche dans une œuvre – mais en a-t-il une ? – l »ensorcellement’, hum ; l’ensorcellement, parlons-en donc, car a-t-il oublié que cette société si précieuse jetait aussi aux feux des femmes, ses aïeules, après avoir fait d’elles des ‘sorcières’? Ah, j’oubliais aussi qu’on me l’a dit liseur du Livre, Nimrod : oublie-t-il qu’elle allumait, cette société, des autodafés pour qui n’était pas catholique ? Ce n’est pas tout, car on me le dit instruit, ce cher Nimrod, oui : a-t-il oublié que l’art de la conversation de cette société civilisée était un profond silence sur le plus grand crime de notre humanité : la traite des noirs ? On me le dit d’ailleurs docte, ô Nimrod : mais comment peux-tu oublier que le prix du thé qui se buvait à la table de ces précieux était les mains coupées de tes frères ? Je t’ai adressé directement la parole, Nimrod, et pire, je t’ai tutoyé ? Je m’en excuse mille fois. J’oubliais que, enfermé dans son Lagarde du XVIIe, Nimrod ne peut pas encore avoir lu le Candide de Voltaire ; oui, j’oubliais que le dictionnaire qu’il utilise pour polir, disons, alexandriniser ses phrases ne peut pas encore contenir le mot ‘génocide’, car celui-ci n’a été introduit dans le vocabulaire de notre humanité qu’en 1945, par des personnes, dont des poètes, qui avaient compris qu’un mot, qu’une phrase, belle ou pas, peut causer autant que mettre fin à la barbarie ? 1945, je dis ? Trop tard, car Nimrod, bien évidemment, est déjà mort.
Que les morts entendent cependant, s’il le faut : les Africains de mon âge, nés indépendants et républicains, se sont réveillés avec le Rwanda dans leur conscience, alors que depuis 1960 une dizaine de génocides auraient dû nous rendre vigilants ; et nous savons que le Rwanda a eu lieu devant notre silence éveillé : alors, Nimrod, le mort, déclamerait-il ses maximes sur des charniers ? Chasserait-il ses alexandrins dans un champ qu’on lui dirait couvrir des fosses communes ? Mais bon Dieu, pourquoi, lui qui versifie tant, refuse-t-il de voir que dans nos pays, la phrase peut être aussi assassine qu’un couteau, et que plus que la forme (quel que soit ce que Baudelaire en dise), c’est l’idée qui parfois nous joue de si sales tours et nous ouvre sur le Mal ? Pourquoi refuse-t-il de voir, lui qui est d’ailleurs un Tchadien, je crois, que devant un homme qui dit ‘frog’comme on le fait au Cameroun, ou ‘cancrelat’comme on le fit au Rwanda, pour désigner un autre homme, ou alors ‘bosniaque’, il y a moins un problème de vocabulaire qu’un crime, moins un problème de phrase qu’un glissement dangereux de sens, moins un problème de métrique que de sémantique assassine, car n’est-ce pas la signification des mots qui nous drible, qui parfois ouvre sous nos pieds l’abyme ? L’art poétique de Boileau ne nous a-t-il pas abandonnés devant tous ces crimes qu’on sait, et ces crimes si graves n’ont-ils pas obligé des auteurs à repenser leur phrase ? Ah, j’oubliais, le mort qui m’interpelle s’appelle ‘Nimrod’, et donc, il écrit peut-être, beaucoup moins du cimetière de la cour française des Louis, que de ce temps mythique où les hommes, tous les hommes, ne parlaient qu’une seule langue immuable ! Plus profond que dans le XVIIe, oui, c’est dans les tombes des temps bibliques qu’il veut peut-être me mener, moi à qui il veut apprendre à écrire ; dans les temps d’avant tout génocide, d’avant toutes ces violences qui ont vidé l’Afrique d’hommes, et qui, comme nous savons, sont le plus souvent nées de l’absence de débat. O oui, il veut peut-être me plonger dans le temps de la poésie sans eau qu’il pratique, dans le temps original où chaque mot était encore en harmonie avec son sens, où, pour être précis, les ‘cancrelats’ne désignaient pas encore des êtres humains ; où ce mot faisait sursauter seules les jeunes filles pubères, et où l’univers était silencieux sous les ordres d’un certain Nimrod – un autre, bien entendu.
Pourtant moi, né après Babel, je ne peux accepter telle sécheresse d’esprit. Mon écriture, dans toutes ses formes, refuse le temps trop vieux du mythe pour s’ouvrir à l’ivresse de nos vies bancales. Plus que l’alexandrin du passé, c’est la vérité folle de notre présent que je chasse. Comme le garimpeiro du Brésil, je malaxe la terre et l’eau pour en arracher de l’or, car entre nous, n’est-il pas étonnant que ce soit justement dans la boue que l’or se découvre toujours ? N’est-il pas étonnant que le diamant qui pépite sur les mains de la mariée à Paris soit arraché des mains coupées d’enfants au Liberia ou au Congo ? Et voilà, c’est cette plongée dans l’indicible, dans le Sal, qui il y a dix ans a été à la naissance de mon premier recueil de poésie, elobi, nommé d’après les quartiers de mes origines, et qui en langue ewondo, la langue de mon Yaoundé natal, veut justement dire (le savait-il, mon Nimrod ?) : ‘la boue’. C’est cette plongée dans la boue qui a d’ailleurs été à la naissance des trois romans que j’ai publiés, et qui est à l’origine des contes citadins que j’écris encore : qui donc est la fondation de mon écriture. Oui, je suis né dans la boue ; j’y ai passé les vingt premières années de ma vie ; ma chair a été fabriquée, pas avec de la poussière assoiffée du désert, mais avec de la boue la plus boueuse ; ma conscience ne peut donc qu’être boueuse, élobique, comme on dirait à Yaoundé. Ma phrase fait sursauter ? C’est ma ville boueuse, Yaoundé, qui me la dicte ! Mon impulsion surprend ? C’est des sous-quartiers boueux de cette ville que je la prends ! Mon vocabulaire choque ? Ce sont les maisons boueuses de cette capitale de mon pays qui me l’ont donné, car écrire, je l’ai appris quand j’ai laissé tomber, au lycée, à treize ans, tous les tomes poussiéreux de mon Lagarde et Michard, et me suis perdu dans le nyaka nyaka des sous-quartiers de chez moi, où chacun se scandalise ou s’émerveille moins devant un alexandrin réussi que devant ce qui est dit ; tempête moins devant une formule choc que devant une corruption ; hurle moins devant un décasyllabe que devant le silence coupable de toute une élite intellectuelle ; s’émeut moins devant une phrase à douze pieds, que devant un mot qui dit un ordre silencieux de mort ! Si Nimrod venait au Cameroun, et je le lui souhaite cette fois-ci, à lui qui ne pouvait ou ne voulait pas y venir avec moi ce mars, qu’il aille se promener dans les sous-quartiers, car ils ont, paraît-il si inspiré cet ami à lui qu’il veut nous imposer avec violence, que ce dernier en a changé sa manière d’écrire. Peut-être y réapprendra-t-il lui aussi à devenir chercheur d’or, et donc écrivain, Nimrod, mais puis-je le mettre en garde ici : qu’il ne soit pas surpris si au coin d’un mapan, il s’étonnait ‘Mon Dieu, que vous êtes vulgaire !’ (1) et qu’un gamin lui dise que c’est une phrase de Magdelon dans les Précieuses ridicules, sinon un pastiche fâcheux de de Gaulle ! Dans ces coins boueux, l’histoire de mon pays a voulu en effet que beaucoup sachent l’histoire de France et de la littérature française, même s’ils parlent camfranglais, tracent leur propre généalogie d’ailleurs que de Paris, donc, démasquent très facilement les plumitifs qui ne peuvent parler qu’à travers les cours et bibliothèques de la France, et se disent écrivains. Une précision ici : ma règle du ‘commerce des idées’ne veut pas que je sois poli avec ceux qui vendent notre continent à la sauvette ; les crapules ne méritent même pas qu’on leur serre la main. Au contraire, elle m’impose de signer tous mes textes de mon nom et du lieu où je me trouve, de parler à visage découvert donc, même contre les tyrans qu’on sait sanglants ; elle veut aussi que je nomme mon pays et ma ville dans mes livres, car, comme Paris et la France, ils le méritent tous les deux, même s’ils sont boueux ; bien évidemment, je nomme mes amis et mes adversaires en littérature quand je parle d’eux, même si cela ne les offusque que lorsque je ne leur fais pas de louange. Les autres, je les ignore. Dernier point : j’envoie à tous ceux que je critique un exemplaire des textes où je les cite. Ces une ou deux règles, je les ai apprises, pas chez La Rochefoucauld, mais dans les sous-quartiers de Yaoundé qui, eux, ne se cachent jamais avant de dire, par exemple : ‘Biya est un dictateur’, et se fichent si ce n’est qu’encore un hexasyllabe. Voici ma réponse. J’espère que cette fois, je ne serai pas censuré.

1. Molière : Les Précieuses ridicules, dans : Eight French Classic Plays, New York 1932, p.276.Washington, DC, Avril 2005///Article N° : 3775

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