Mugabe et l’Africain blanc

De Lucy Bailey et Andrew Thompson

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Les exactions commises contre les fermiers blancs du Zimbabwe depuis 1997 sont inadmissibles et internationalement condamnées : assassinats, tortures, violences de toutes sortes, expulsions sans crier gare, etc. L’un d’entre eux, gravement menacé, Mike Campbell, a saisi la justice internationale (le tribunal de la Communauté de développement de l’Afrique australe, SACD). Le film retrace son combat et celui de sa famille, désireux de défendre à travers leur cas le droit de tous.
Ce film pourrait être un passionnant document sur un épisode dramatique de l’Histoire contemporaine africaine comme avaient pu l’être les films de Michael Raeburn, (1) mais il est tout le contraire. Grave est l’absence de contextualisation sur la dérive du régime de Robert Mugabe qui fut autrefois un exemple pour l’Afrique. Pas d’évocation non plus du fait que les fermiers blancs étaient les piliers du régime d’apartheid que la Rhodésie de Ian Smith avait copié sur l’Afrique du Sud, et qu’ils ont conservé le contrôle de la presque totalité des terres depuis les premières élections multiraciales d’avril 1979. Les récents discours de Mugabe sont utilisés en superposition d’autres images comme des preuves de son côté démoniaque. Car ce n’est pas une évolution politique mais au contraire les références profondément religieuses de la famille Campbell qui servent de trame à un récit entièrement tourné du point de vue des fermiers blancs.
Caméra cachée, musique dramatique, pleurs face à la violence, scènes paroxystiques, images tord-boyaux des visages meurtris par les coups : tout est bon pour dénoncer le mal à l’œuvre et l’opposer à la demande de justice des fermiers. La seule argumentation développée est que les fermiers sont discriminés : expropriés pour leur couleur de peau et non parce qu’ils auraient mal géré leurs fermes. C’est juste mais c’est insuffisant, car cela laisse de côté la question de la réforme agraire et des accords de Lancaster House de 1979 qui fixaient les conditions de l’accès à l’indépendance. Ces accords empêchaient justement tout réforme agraire durant dix ans en n’autorisant l’Etat à n’acquérir des terres que dans le cadre de ventes de gré à gré. En dépit des objectifs ambitieux de l’Etat zimbabwéen, seul un million d’hectares a été redistribué au terme de cette période et en 1990, moins de 20 000 familles ont été installées sur ces terres. En 1992 le Land acquisition Act permet à l’Etat d’acquérir des terres tout en indemnisant les propriétaires. De nouvelles lois sont publiées de 1992 à 1997 pour intensifier le programme de redistribution, si bien qu’en 1997, 3,5 millions d’hectares ont été redistribués au bénéfice de 71 000 familles. Mais cela profite surtout à une élite noire paysanne qui investit dans l’agriculture commerciale tandis que la majorité de la population ne dispose que de surfaces insuffisantes et peu productives. Lié par la crise, la sécheresse et l’ajustement structurel, l’Etat ne peut plus intervenir face au manque de terres. Alors que les accords de Lancaster prévoyaient un soutien de la Grande-Bretagne, celle-ci refuse de soutenir la réforme agraire.
C’est au début des années 2000 qu’à la faveur de la dégradation de la situation économique et des revendications sociales, un parti d’opposition, le MDC, menace la stabilité du régime Mugabe porté par son parti, la Zanu, dont la base est constituée par les anciens vétérans de la guerre de libération qui réclament depuis toujours des pensions et des terres. En juin 2000, un quart des fermes blanches sont occupées, non sans des violences faisant des dizaines de morts, notamment des fermiers blancs. La réforme agraire est dès lors utilisée comme un atout politique par Mugabe qui la présente comme une lutte anticolonialiste. Des réformes accélérées sont mises en place mais des milieux proches du pouvoir s’attribuent les meilleures terres, comme on le voit dans le film, la ferme Campbell étant menacée par le fils d’un ministre.
L’Etat n’a pas eu les moyens de ces réformes, qui ne furent pas accompagnées des nécessaires soutiens aux agriculteurs installés, ce qui entraîna une diminution drastique de la production agricole et des exportations, ainsi qu’une famine dans le pays et l’augmentation du chômage.
Il manquait donc à cette désastreuse politique une stratégie de développement et un dialogue politique, et c’est justement aussi cela qui manque à ce film qui ne décrit que le calvaire des fermiers blancs. En face, les Noirs de la ferme ne sont qu’images d’Epinal (les jolis enfants dans le soleil), sans possibilité d’expression, engoncés dans la relation patrons-ouvriers. C’est paradoxalement ce qui est le plus intéressant dans le film : la naïveté avec laquelle des fermiers voisins sous-estiment le danger auquel seront confrontés leurs employés après leur départ, le paternalisme à connotation religieuse des Campbell vis-à-vis de ceux à qui ils fournissent du travail, l’extrême différence sociale entre Blancs et Noirs.
Le procès subit des reports successifs à l’initiative du gouvernement zimbabwéen, jusqu’à ce que ses représentants, à court d’arguments, ne quittent la salle du tribunal. Ce suspens du triomphe de la justice est soigneusement entretenu durant le film qui suit les fermiers à chaque déplacement à Windhoek, siège de la SACD. Martyrisés puisque battus sans merci pour les empêcher de poursuivre leur procès, n’ayant que la Bible à la bouche, les Campbell sont érigés en gladiateurs jusqu’auboutistes du bien contre le mal. Leur terrible drame humain est instrumentalisé pour délivrer un bien ambigu message où le religieux supplante la politique comme moteur de l’Histoire.

1. Rhodesia Countdown (1969), Zimbabwe Countdown – Zimbabwe, de la libération au chaos (2003).///Article N° : 9825

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