Musiciens africains : inspirateurs courtisés mais créateurs de l’ombre

Entretien de Christine Sitchet avec Dominic Kanza

Guitariste, chanteur et compositeur d'origine congolaise (RDC)
Print Friendly, PDF & Email

Fils d’un diplomate et d’une institutrice, Dominic Kanza s’installe à New York en 1989. Il monte son groupe, « The African Rhythm Machine », principalement nourri de soukous. Dominic Kanza a contribué à la musique du film Bagdad Café et d’une comédie musicale de Broadway. En 1993, il reçoit le Prix de l’Excellence décerné par les Nations Unies.

Vous vivez à New York depuis plus de dix ans. Qu’est-ce que vous appréciez dans cette ville ?
J’aime le vent de liberté qui y souffle. Les gens font ce qu’ils veulent sans se soucier du regard des autres. Car ici personne ne vous observe pour vous juger. En tant qu’artiste, cette atmosphère m’inspire beaucoup. Avant de venir à New York, j’ai vécu à Londres. C’est une ville que je trouve beaucoup plus stricte et sévère. Les morceaux que j’ai composés à New York sont d’ailleurs plus joyeux. J’ai le sentiment que je ne pourrais pas vivre dans une autre ville.
Quel est votre public aux Etats-Unis ?
Il est principalement blanc. Les Africains-Américains s’intéressent malheureusement très peu aux musiques africaines. D’ailleurs, ce sont des gens comme Paul Simon et David Byrne, qui sont blancs, qui se sont intéressés à ces musiques et qui s’en sont inspirés. Malheureusement pas les stars noires américaines comme Michael Jackson ou Whitney Houston, qui disait quant à elle dans une interview qu’elle n’avait pas un seul disque de musique africaine chez elle. Le désintérêt général des Noirs-Américains pour les artistes africains s’explique en grande partie parce qu’ils ont leur musique à eux, le hip-hop, et qu’ils n’en sortent pas. A un autre niveau, le désintérêt implique un véritable rejet de l’Afrique et de tout ce qui y est associé. Certains Noirs américains considèrent en effet les Africains comme responsables de la tragédie de leurs ancêtres esclaves, qu’ils leur reprochent d’avoir vendu aux Européens.
Avec le recul, quel regard portez-vous sur votre carrière de sideman, au cours de laquelle vous avez travaillé notamment avec Paul Simon et Harry Belafonte ?
Cette période m’a donné l’occasion de me faire connaître et de m’ouvrir un certain nombre de portes. J’ai pu apprécier la manière dont Paul Simon réussissait à faire aimer une musique pop africaine au public américain, en l’adaptant intelligemment à ce que ce public a l’habitude d’entendre. J’ai un grand regret pourtant : celui de n’avoir pas véritablement bénéficié du succès international rencontré par les titres que j’ai composés pour certains artistes connus. Car mon nom était en général loin d’être mis en avant. C’est une histoire que malheureusement bon nombre de musiciens africains connaissent. Je pense notamment à Ray Phiri, un guitariste sud-africain qui a écrit la plupart des titres de l’album « Graceland », sorti en 1997. Ce disque de Paul Simon imprégné de sonorités africaines a connu un succès international incroyable. Que personne n’attendait d’ailleurs. Curieusement, aucune major n’a par la suite signé le fantastique compositeur de « tubes » que s’est avéré être Ray Phiri.
Justement, quel est votre sentiment sur la politique pratiquée par les responsables des labels « world » ?
Je trouve qu’ils ne choisissent pas le meilleur de la musique africaine qui s’offre à eux. J’ai en fait le sentiment profond que c’est très consciemment que l’on empêche nos musiques d’émerger sur le marché américain. Comme si on avait peur de sa géniale inventivité. Comme si on avait peur qu’elle fasse de l’ombre aux autres musiques, et notamment aux artistes américains.

Album : Congo
Management NY : (201) 963 6610///Article N° : 104

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire