Mutations : une observation critique et contemplative des traces des activités humaines à Addis-Abeba

Entretien de Marian Nur Goni avec Yo-Yo Gonthier.

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Nous suivons de près le travail exigeant du photographe Yo-Yo Gonthier (1) : rigoureux, « implacable » presque dans ses constructions sans jamais être démonstratif, posant plutôt des questions au moyen de l’image photographique, et avec la juste distance, son regard nous est précieux. Au cours d’une brève et incisive discussion, l’auteur se confronte à quelques questions soulevées par la série Mutations qu’il a consacrée aux transformations vertigineuses dont la ville d’Addis-Abeba fait l’objet depuis quelques années.
Ce travail est le fruit d’une résidence rendue possible par l’Addis Foto Fest 2010.

Quelle était l’idée à la base de cette résidence d’artiste que vous avez menée pendant trois semaines à Addis-Abeba, au mois de décembre 2010, dans le cadre de l’Addis Foto Fest ? Et, surtout, comment celle-ci s’est-elle transformée au contact de la ville et de l’expérience que vous en avez faite au cours de votre séjour ?
À la base, ce fut une expérience extraordinaire : quinze jours très intenses de résidence avant le festival (2) où nous devions exposer notre travail. Quinze jours pour moi, car ma partie s’est jouée le soir de l’ouverture du festival. Ce fut surtout une rencontre entre trois photographes, étrangers à cette ville et unis dans cet excitant défi de réaliser un travail pertinent de street photography mais aussi dans celui d’harmoniser nos regards pour que l’émulsion entre nous produise un résultat cohérent et exigeant. Je dois dire que celle qui est à l’origine de ce festival, Aida Muluneh, photographe et directrice du Musée d’art moderne d’Addis-Abeba, a fait preuve d’une audace certaine en choisissant trois regards assez différents, en dehors des sentiers battus. Cela n’était pas sans risques. Akinbode Akinbiyi, brillant photographe de rue d’origine nigériane, jazzman dans l’âme, à la pensée et aux mouvements riches et subtils. Sa photographie est très encrée dans une histoire africaine animiste lumineuse et équilibrée, surgissant subrepticement au milieu du chaos urbain des mégalopoles africaines. Un noir et blanc argentique « ante diluvien » très dynamique, rempli de strates et de nuances. Je le rejoins sur ce point : « résistants » de l’argentique, avec nos fidèles « moyen format » huilés et rutilants ! Le deuxième compère, Dawit L Petros, brillant plasticien photographe new-yorkais d’origine érythréenne, habitué à toutes les lueurs électroniques et informatiques occidentales et aux cimaises des grands musées. Forcément, les tensions politiques entre l’Éthiopie et l’Érythrée ont rendu sa position implicite d’artiste « ambassadeur » beaucoup plus sensible que prévu. Et enfin moi-même, porté par un projet de discussion entre la photographie et la musique, entre une observation critique et contemplative des traces des activités humaines, principalement aux frontières de l’Occident, là où les frottements sont visibles entre ce que l’on garde du passé et ce que l’on prévoit pour l’avenir. Les mutations architecturales nous donnent à voir des indices précieux, si l’on prend le temps de les questionner.
Aujourd’hui, vous présentez le travail issu de cette résidence dans votre site Internet (3). La série Mutations se compose actuellement de douze images au format carré qui présentent chacune une portion d’une ville, Addis-Abeba, qui se métamorphose rapidement, notamment au travers de son bâti. La succession de ces images semble aller vers un tout-plein, puisque vous vous approchez des bâtiments en construction (vous y entrez même) et que, par conséquent, ceux-ci envahissent le cadre de l’image…
Parallèlement à ces masses impressionnantes, imposantes, qui sont documentées à travers ces photographies, quelques signes touchants nous parlent d’un autre univers… Le travail des hommes – à travers ces silhouettes vêtues d’orange qui dessinent une courbe et captées à travers une vue en plongée -, les échafaudages en bois qui ressemblent à un jeu de cartes (encore le travail des hommes…), une touffe de verdure qui pousse contre une maisonnette, du linge qui sèche à l’air…
Pouvez-vous nous parler de cette série ? S’agit-il d’un travail in fieri ?
Effectivement, ce travail est en cours, pourtant, je pense que cette première série est déjà assez dense pour exister par elle-même : il faut imaginer de grands tirages à l’intérieur desquels on chemine lentement. Comme disait mon grand père Lao Tseu : « le temps ne respecte pas ce que l’on fait sans lui. » Je continuerai ce travail, et d’autres volets suivront. Ici, chaque signe est symbole : la main de l’homme toujours ; le bois devient vecteur ; la construction, un acte fondateur depuis toujours ; l’échelle, démesurée : des brindilles fragiles sur une tour de Babel en plexiglass, On a toujours construit comme cela, avec des échafaudages en bois : la fragilité de l’ouvrage me touche par ce qu’elle vient de l’humain, pourtant, derrière se joue une autre scène, assez effrayante, en fait. Dans mon travail, il y a toujours cette fascination et cette répulsion, en même temps.
Pouvez-vous nous dire également quelques mots au sujet de la lumière avec laquelle vous avez travaillé et de cette tonalité pastel qui imprègne cette série d’une atmosphère suspendue, et néanmoins, « tranquille » ?
Merci, j’aime beaucoup cette expression d' »atmosphère suspendue » que vous évoquez. Plus le propos est dur, plus je le traite de manière douce, un peu comme mes séries Outre-mer (4) ou Luna parc (5) qui ont une dimension politique importante.
La chanson de Billie Holiday Body and sou a donné ses couleurs et son nom à ce projet, ça sonnait comme un engagement, délicat et puissant en même temps.
Justement, une autre version de ce travail, Body and Soul, un diaporama présentant plus d’images encore que celles incluses dans Mutations a été projeté pendant l’ouverture de l’Addis Foto Fest (6) tandis que sur scène se produisait le groupe Nubian Arc. Vous êtes également musicien percussionniste : comment concevez-vous le rapport image-son dans ce genre de projets ? Bien souvent, en assistant à des projections de diaporama, j’ai l’impression que ce rapport n’est pas toujours bien pris en compte et, de ce fait, l’élément sonore se retrouve dans le rôle d’illustrer (comme on écrivait autrefois dans les génériques des films) un propos qui trouve son origine dans l’image. Qu’en pensez-vous ?
Je suis bien d’accord avec vous : on est souvent dans une illustration emphatique, l’un servant l’autre. Pour nous, justement, c’était un défi, une tentative d’équilibre, l’un l’accompagnant l’autre sans le dominer, sans l’illustrer, avec un langage différent mais un discours commun. Je pense que tous les artistes quel que soit leur medium, questionnent les fondements de l’humain à travers le rythme, l’harmonie et l’image. Avec Nubian Arc, on a trouvé les passerelles très vite, cela ne fait aucun doute. Ce fut une expérience vraiment excitante. J’aurais aimé pouvoir construire ce travail avec un peu plus de temps, mais c’est le jeu de la résidence ! Si je me fie à l’intensité des retours, on s’en ait pas mal sorti. Je suis convaincu que c’est un terrain passionnant, il est pourtant peu emprunté : artistiquement, je ne suis pas souvent convaincu par ces travaux qui mêlent image et son, à l’instar des « poms » (7) qui circulent de plus en plus aujourd’hui. Ce que je cherche, c’est une sorte de cinéma archaïque, basique, essentiel, quasiment sans mouvement, ce qui est étrange pour du cinéma, j’en conviens ! Dans ce sens, j’ai choisi de présenter L’envol (8) en introduction : un projet un peu fou qui aura duré deux ans, fondé sur une discussion plastique, là aussi, entre photographie et son. Ce film s’avançait, un peu comme nous, à Addis-Abeba, sur des terres gelées et presque vierges, vers un hypothétique ailleurs, entre fiction et réalité, au milieu d’une société urbaine saturée et influencée par un progrès et une société de consommation. Avec Nubian Arc, malgré nos différences culturelles et nos singularités artistiques, on a cherché à produire une performance compacte, à la fois originale et sincère, qui retranscrirait notre regard contemplatif et critique sur Addis. Nous étions concernés et cela s’est senti, je crois. Cette ville, qui est chargée d’énergies très anciennes, subtiles et fondamentales, semble s’embarquer dans des mutations euphoriques et rapides, qu’on ne peut s’empêcher de penser à l’Inde et la Chine, pourtant, il y a un grain de sable, c’est évident, mais ça, il faut vouloir le voir pour le croire…

1. Cf. l’entretien paru en mai 2010 : « Yo-Yo Gonthier : OUTRE-MER, des mémoires coloniales, questionner le frottement entre mémoires collectives et intimes, ainsi que notre rapport au temps et à l’espace » [ici]
2. Voir le site du festival [ici]
3. Voir sur le site de l’auteur [ici]
4. voir [ici]
5. voir [ici]
6. [ici]
7. Petits objets multimédia.
8. [ici]
///Article N° : 10471

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Les images de l'article
Yo-Yo Gonthier, série Mutations # 9, Addis Ababa, 2010 © Yo-Yo Gonthier
Yo-Yo Gonthier, série Mutations # 10, Addis Ababa, 2010 © Yo-Yo Gonthier
Yo-Yo Gonthier, série Mutations # 13, Addis Ababa, 2010 © Yo-Yo Gonthier
Yo-Yo Gonthier, série Mutations # 1, Addis Ababa, 2010 © Yo-Yo Gonthier





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