Nadir Dendoune : le transfuge et le tocard

Le journaliste Nadir Dendoune vient de sortir son quatrième livre, Nos rêves de pauvres (éd. JC Lattès), qui compile et prolonge ses célèbres « chroniques du Tocard » publiées depuis quatre ans par Le Courrier de l’Atlas. Nos rêves de pauvres, à la manière du Fils du pauvre de Mouloud Ferraoun, fait la chronique quotidienne du clan Dendoune et rend hommage à d’autres héros de la République française, dont la parole et l’image ont été confisquées. C’est un récit « pour trouver la paix », qui montre le chemin sensible et conflictuel d’un tocard vers la tendresse et l’âge d’homme.

« Souvent, nous, les fils de prolos, on a des tout petits rêves. »

Le Clan Dendoune : une famille française

Mr et Mme Dendoune et leurs neuf enfants habitent la cité Maurice Thorez à l’Ile-Saint-Denis, un « arc-en-ciel » de béton avec vue sur la Seine et Mairie communiste – « entre la droite qui nous insultait et la gauche qui nous victimisait». L’appartement des Dendoune, c’est un microcosme où s’épanouit un clan soudé, lié par une grande pudeur, avec la télévision toujours allumée.

Le fils Nadir y a développé un troisième œil hypersensible, qui perçoit la beauté du monde et sa mélancolie même quand sa mère emballe les épluchures de légumes dans les pages du journal L’Huma. Les soirées en famille se décident quant à elles après examen de Télé Poche selon ce qui sera « éthiquement compatible avec le diffuseur en chef» – Mohand Dendoune et sa télécommande. Le label « produit halal de l’année » revenant toujours à Pierre Richard, avec sa tête de Kabyle et son « coté loser qui nous parlait … À l’écran, sa poisse, ses fêlures, ses échecs semblaient les nôtres ».

Dans la vraie vie, à Malakoff, un superbe portrait mural, réalisé par Vince en mai 2016, rend hommage à Mohand Dendoune et aux chibanis, oubliés de l’épopée républicaine depuis plus d’un siècle : « Avec tous les Français qu’il a mis au monde et élevés, Mohand Dendoune mériterait la Légion d’Honneur pour service rendu à la Nation, bien plus que tous ces suces-boules qui la reçoivent chaque année. Pourtant, mon père aura été méprisé jusqu’au bout. »

Chronique extraordinaire d’une vie infraordinaire 

Ce portrait monumental de Malakoff évoque le subtil jeu d’échelles et de proportions mis en scène dans le récit de Dendoune. Au cœur du dispositif, les hauteurs du Djurdjura et de la montagne kabyle, dont l’auteur est originaire. La métaphore montagnarde spatialise une autre représentation de « l’accès » bourdieusien qui, ici, ne connaît pas les limites d’un « plafond de verre ». Après tout, le tocard – anti-héros présumé – a conquis l’Everest, exhibant au sommet une pancarte estampillé « 93 ». Puis il en a fait un livre, récemment adapté au cinéma avec L’ascension. Bref, on est loin de Pierre Richard.

Cette écriture tensive, ancrée dans un quotidien à priori trivial et infra-ordinaire, est capable de convoquer à la fois le mouchoir à carreaux du père et la poésie de Slimane Azem, dans un très beau chapitre qui campe Mme Dendoune en passeuse de savoirs. Présumée quant à elle « ignorante », elle livre un jour son « trésor » à son fils : une oralité sophistiquée et éloquente, dans une langue berbère secrètement enfouie.

Et l’auteur peut compter sur « le mimétisme dans [son]ADN » pour s’emparer des rôles qu’on ne lui assignera pas : en jouant à la corde à sauter avec ses sept sœurs, en jouant à la « caillera » grimé d’un « masque de délinquant », en s’inspirant à l’école de « ceux qui ont ingurgité de la culture au biberon ». Jusqu’à s’autoriser, à l’âge de trente-trois ans, « le droit d’écrire ».

Un hommage à la « culture de pauvre »

Nos rêves de pauvres arrache la vie des pauvres à son « marathon sacrificiel » et fait la chronique des ruses nécessaires pour trouver le chemin de la confiance, quand on grandit dans un « fatalisme institutionnalisé ». Et qui dit ruse, dit détour. Par l’Australie pour Dendoune où il fera la première expérience de son « identité française ». Ruser aussi face à « la panne de souvenirs heureux » et au spectre du suicide, qui rode, poussant toujours à revitaliser la vie. Ruser enfin avec l’héritage traumatique : « C’est pour cette raison que parfois on a l’air perdu ». Rythmé par l’anaphore « on vous en veut », le chapitre « Madame la France » livre un brûlot sans pardon sur la colonisation de l’Algérie. La « mémoire blessée » y règle ses comptes : « Je sais, c’est le même discours qu’on tient depuis trente ans, et on le répètera jusqu’à ce que vous nos entendiez vraiment ».

 

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