Quand le duel devient duo

Salon Livre Paris 2017

Que se passe-t-il au moment où la langue et la religion de l’autre sont traduites auprès de populations qui ne les connaissent pas ? Et à partir de quand la migration devient une thématique phare des premiers romans de ceux qui vivent entre l’Afrique et l’Europe ? N’y a-t-il pas toujours un discours traversant l’Océan, cherchant à réduire la distance mais en même temps à la montrer, dans un perpétuel mouvement dialectique de fascination, de désenchantement et de dénonciation? Reportage, un dimanche au Salon du livre de Paris, au Pavillon des lettres d’Afrique, où ces questions traversaient les débats.

Alors que pendant sept années, l’Afrique était présente au Salon du Livre par un stand labellisé « Bassin du Congo », c’est un « Pavillon des Lettres d’Afrique » qui lui succède cette année. Se voulant plus grand, plus représentatif de la diversité des acteurs du continent, sa programmation est notamment assurée par l’écrivain-auteur-économiste Felwine Sarr et la philosophe et journaliste Séverine Kodjo-Grandvaux. Si le Maroc est à l’honneur du Salon du livre 2017, ce Pavillon a choisi de poser l’étendard du Nigéria, et ce, avec un invité de marque comme l’écrivain nigérian, premier auteur noir à recevoir le Prix Nobel de littérature en 1986 : Wole Soyinka.

Présent sur la table ronde,  « Ecrire et traduire en langues africaines », l’auteur notamment de La Danse de la forêt (1960) établi un parallèle entre l’intégration du christianisme et de l’islam dans les pratiques traditionnelles autochtones africaines et la traduction d’une langue européenne à une langue du continent. Concernant la réception de ces religions il affirme: « Il ne s’agit pas d’un mélange syncrétique, mais d’une traduction ». Le discours des ponts entre une langue et l’autre s’étend non seulement aux croyances, mais à la pratique d’écriture: pourquoi ne pas écrire dans ses propres langues ? C’est la question portée par l’œuvre de Boubacar Boris Diop, évoqué ici par Laure Leroy, éditrice de la maison Zulma, qui nous raconte l’aventure de Ceytu, la collection créée avec l’écrivain sénégalais afin de traduire de grands textes écrits en français, en wolof. Le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne, auteur de Ma vie en islam (2016), également sur le plateau, affirme d’ailleurs que son prochain essai philosophique sera en wolof. Mais comment être sûr d’avoir une pensée réellement décolonisée de l’influence européenne?

« Décoloniser la pensée, les imaginaires et les arts », est justement l’une des rencontres qui suit. Sur le plateau : les philosophes Yala Kisukidi et Sévérine Kodjo-Grandvaux, le chorégraphe nigérian Qudus Onikeku et le journaliste et chroniqueur littéraire Christian Tortel. La metteure en scène et auteure Eva Doumbia y intervient également. Elle se pose la question d’une esthétique qui puisse se libérer des codes occidentaux et qui accompagne des contenus anti-coloniaux : « On ne se décolonise pas juste en montant une pièce sur les textes d’Aimé Césaire, mais plutôt dans la façon de les mettre en scène : par exemple en se réappropriant de la narration et du conte musical».

L’art, qu’il s’agisse de littérature, théâtre, danse ou autre, est vu, lors de cette journée dense en rencontres, comme moyen de décoloniser les esprits mais aussi de représenter les dynamiques sociales contemporaines les plus urgentes. Vient alors la rencontre autour de la thématique des migrations, avec la percutante Fatou Diome, dont le premier roman, Le Ventre de l’Atlantique, paru en 2003, semblait visionnaire vis-à-vis des problématiques mises au centre de l’agenda politique occidental de ces dernières années. Elle pense bon de poser l’accent sur une dichotomie davantage axée, selon elle, sur le facteur social plutôt que sur un facteur d’apparence (blanc/noir) ou géographique (nord/sud) : « Les Africains très riches qui font leur courses aux Champs Elysées, aussi bien que les riches Européens qui vivent en Afrique ont beaucoup plus de choses en commun entre eux, que chacun avec les pauvres de leur pays ».

Ce que des artistes comme Chamoiseau cherchent à nous dire avec des œuvres telles Frères migrants (à paraître en mai prochain) c’est que non seulement l’Autre qui se trouve au delà de l’océan peut être nous, mais que ça devrait être au moins notre frère. L’écrivain martiniquais intervient lors de la table ronde « Seuls les poètes désirent l’indicible « comme un soleil à vivre » » en affirmant qu’aujourd’hui, par rapport à toute cette actualité effrayante, « la parole poétique semble beaucoup plus audible que  la parole politique ».

C’est de cette parole que se font porteurs le musicien-chanteur camerounais Blick Bassy et le rappeur-slameur franco-rwandais Gaël Faye avec leurs premiers romans, Le Moabi Cinéma (2016) et Petit Pays (2016). « En Afrique il y a des campagnes de sensibilisation concernant les maladies comme le SIDA ou autre, mais pas de campagne concernant le fait qu’il ne faut pas partir en Occident » nous dit Bassy lors de la rencontre Nouvelles voix, nouvelles plumes : quand les artistes deviennent romanciers. Les deux conviennent sur le passage assez naturel du statut de chanteur et slameur à celui d’écrivain car « à partir du moment où on écrit les textes on est auteurs » affirme Faye.

Dans le spectacle qui clôt ce dimanche littéraire voilà un moment de slam, intense et vibrant comme jamais, qui nous transporte dans le monde imagé des protagonistes de ce plateau animé par le journaliste Soro Solo : le slameur et musicien franco-sénégalais Souleymane Diamanka,  la championne du Bénin Slam 2013 Harmonie Dodé Byll Catarya, le champion de France du slam Poésie 2015 Jean Yves Bertogal, alias Jyb Slamlitt le chanteur algéro-allemand Mehdi Krüger, le slameur et poète auteur des Chants des possibles Marc Alexandre Oho Bambe et le prix Goncourt des Lycéen Gaël Faye, qui inscrit dans un de ses couplets le sens de leur aventure littéraire face à l’actualité « Aux armes miraculeuses on a lu Césaire et Prévert / On viendra vous faire la guerre avec la parole poudrière[1] ». La leçon apprise dans ce dimanche d’échange est que la domination et la colonisation naissent aussi de l’intérieur, c’est pour ça qu’on peut et on doit parler aux cordes intérieures de l’être humain, et qu’il ne faut pas oublier, comme le chante le Souleymane Diamanka que « la plus belle victoire c’est quand le duel devient duo ».

[1] Extrait de sa nouvelle chanson « Irruption », dans l’album à paraître « Rythmes et botanique »

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3 commentaires

  1. Abiboulaye Sow le

    Très intéressant, cet article qui donne à voir et à penser des dynamiques connexes et métisses qui hybrident nos affects et nos perceptions.
    Toutefois, un petit rectificatif à apporter quant à l’année d’obtention du prix nobel de littérature par Wole Soyinka : c’était en 1986 et en 1968.

    Amitiés
    Abiboulaye Sow

    • Merci beaucoup pour votre précision. Nous avons effectué une inversion des numéros 6 et 8: effectivement Wole Soyinka a obtenu son prix Nobel en 1986. Nous avons rectifié l’information dans l’article. Encore merci.

  2. Bassirou aidara le

    Merci pour ce bon reportage. Les idées sont claires et bien agencées. La problematique de l’immigration est de mise mais aussi le choc culturel.

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