« Ne plus dépendre que de nous-mêmes »

Entretien d'Olivier Barlet avec Eddie Mbalo, directeur de la NFVF (National Film and Video Foundation), Afrique du Sud

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Président Directeur Général (Chief Executive Officer) de la NFVF (National Film and Video Foundation), Eddie Mbalo est à la tête de l’important organisme d’Etat chargé de l’organisation et du soutien au cinéma en Afrique du Sud. Il répond ici à nos questions sur l’état du cinéma sud-africain et les enjeux actuels.

Quelle importance a le cinéma en Afrique du Sud aujourd’hui? Pendant l’apartheid, les Noirs n’avaient que très peu de contact avec le cinéma : comment les choses évoluent-elles ?
Heureusement, notre gouvernement a pris conscience de l’importance du cinéma : pour le développement de l’identité du pays, pour la création de postes, pour la diplomatie publique. Le seul problème restant est celui de l’accès : les Sud-africains ont-ils un bon accès au cinéma ? Celui-ci se développe-t-il rapidement ? La réponse est non. Le nombre de spectateur dépend de l’endroit où est placé le cinéma par rapport à la population. Pour l’instant, la plupart des gens parcourent cinq à dix kilomètres en voiture pour se rendre au cinéma le plus proche. S’ils ne conduisent pas, ils doivent prendre un, voire même deux taxis.
Il y a de nouveaux moyens pour visionner les films, tels que la télévision ou les téléphones portables. Ces nouvelles voies vous intéressent-elles ?
Oui. L’Afrique du Sud a un système de télévision très sophistiqué. Les dix meilleurs programmes télé viennent toujours d’Afrique du Sud. Les gens regardent encore beaucoup de cinéma américain, plus spécifiquement hollywoodien, car ces films sont disponibles en salle. Le cinéma est privilégié par rapport à la télévision car, grâce aux grands écrans, il représente une expérience unique. Les gens doivent prendre conscience que le cinéma peut être autre chose qu’une simple activité de fin de journée. Il fait partie de notre quotidien ; certains en ont fait leur gagne-pain. Nous devons produire des films mais avant tout construire des salles. Je suis heureux d’annoncer que nous avons budgétisé cette année un projet pilote à Soweto, pour lequel nous adoptons les mêmes stratégies que pour les multiplexes. Toutefois, nous voulons les reproduire sur une plus petite échelle. Nous voulons installer ces multi-écrans là où sont les gens. Ils doivent être comme la petite boutique du coin : il faut pouvoir s’y rendre à pied.
Dans ce pays, les films très commerciaux de Leon Shuster sont aussi bien appréciés par la communauté blanche que par la noire. D’un autre côté, il y a des films moins commerciaux. Existe-t-il une tension entre ces deux styles de cinéma ?
Durant les cinq dernières années, nous avons réfléchi au développement de deux économies parallèles pour le cinéma : nous devons faire des films purement commerciaux et d’autres qui ne le seront pas nécessairement mais qui seront importants pour le pays, une forme de diplomatie publique, pour nous dévoiler au monde. Au bout du compte, faire un film requiert beaucoup d’argent ; nous devons donc en recouvrir une partie. Si les cinéastes veulent continuer à pouvoir exercer leur métier, il faut qu’ils y réfléchissent. Faire des films commerciaux vous fournira l’argent nécessaire à faire un film qui vous tient à cœur !
En définitive, l’objectif principal de la NFVF [Fondation Nationale du Film et de la Vidéo] est-il d’amener le cinéma au peuple ?
La NFVF a plusieurs objectifs : elle doit former des gens au métier de cinéaste, trouver des spectateurs et exporter ses films. La majorité de notre travail consiste à promouvoir et à développer notre culture. Pour cela, nous faisons des films mais nous créons aussi des infrastructures.
Avez-vous les moyens suffisants ?
Ce n’est jamais assez ! Si vous voulez que l’État investisse dans le cinéma, il faut justifier votre demande. En Afrique du Sud, il faut prouver la viabilité économique de notre projet, et montrer que nous nous alignons sur les impératifs nationaux. Nous devons donner une raison valable pour que l’argent soit investi dans le cinéma alors que le pays a des problèmes d’électricité, par exemple. Il nous faut trouver un équilibre. Nous avons réussi à faire beaucoup de choses avec très peu de moyens. Nous sommes dévoués, passionnés et nous travaillons dur. L’argent ne sera jamais suffisant.
Quelle est votre politique envers les autres pays africains ?
Notre gouvernement agit beaucoup pour l’unité africaine ; il se soucie du développement de notre économie, alors nous nous alignons. Pour survivre, nous devons coopérer et coordonner nos programmes. Le problème de l’Afrique du Sud est d’avoir été isolée du continent pendant longtemps. Nous sommes toujours en train de nous adapter et d’essayer de comprendre nos frères et sœurs du continent. L’année dernière, nous avons accueilli le Sommet du Film Africain. On sentait la volonté d’unité des cinéastes. Les cinéastes africains doivent déterminer leur destin et parler de l’avenir qu’ils prédisent pour le cinéma africain. Le cinéma de l’Afrique de l’Ouest a été influencé par l’Europe et la France en particulier ; le cinéma sud-africain par Hollywood, l’Amérique et l’Angleterre ; il est donc important que nous nous dégagions de l’emprise de ces pouvoirs coloniaux pour ne plus dépendre que de nous-mêmes. Quand l’Afrique coproduit avec elle-même, c’est un pas en avant. Tant que nous implorerons l’aide de l’Europe et de l’Amérique, il y aura des conséquences sur le genre de films que nous faisons. Cependant, nous acceptons encore les coproductions avec l’Europe car nous tentons de nous positionner en tant que partenaires égaux.
On a beaucoup entendu parler de l’initiative de M-Net qui achète les droits des films pour constituer une grande bibliothèque de films africains. Qu’en pensez-vous ?
M-Net est une entreprise commerciale et les cinéastes doivent prendre conscience de ce qu’implique la signature d’un contrat de droits. C’est une entreprise privée dans un marché libre, mais le défi est de déterminer le prix. Seules les intentions de M-Net me concernent, mais nous ne pouvons rien y faire car nous vivons en démocratie.
Le sentiment général a été que toutes les institutions aidant le cinéma africain ne se sont pas rendues compte du problème à temps. De nombreux cinéastes ont vendu leurs droits sans vraiment connaître les enjeux.
Il y a une autre part de réalité : les cinéastes africains ont toujours eu des difficultés à trouver du soutien pour leurs films. Les gens doivent comprendre les enjeux pour leur avenir quand ils signent un contrat ou un accord. La grande majorité des cinéastes africains sont désespérés. En Afrique, certaines institutions protègent les individus face aux grandes sociétés. Si un individu se sent lésé dans un contrat, il peut s’adresser à un organisme de contrôle ou se présenter devant une commission de recours, etc. Ces problèmes doivent être gérés au niveau de l’Union Africaine. Ils concernent l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) : si les cinéastes africains se familiarisaient avec son fonctionnement, ils pourraient présenter leur cas aux Nations Unies. C’est la raison pour laquelle ils sont encouragés à être organisés et unis. L’Afrique a besoin d’organisations activistes, pas inopérantes.
Ceci s’applique aussi aux critiques de films.
Oui. J’ai travaillé pour des organisations alors je comprends l’importance de ce sentiment d’appartenance. Il arrive qu’on ne puisse pas se battre seul mais qu’on puisse le faire à plusieurs. Nous dépendons tous des autres pour le financement, pour passer des commandes ou pour la diffusion : il faut donc éviter que ce soit les individus qui se compromettent.
En Afrique du Sud, la télévision investit beaucoup dans le cinéma. Quelle est votre relation à la télévision ?
La plupart de nos films ne marcheraient pas si on les avait fait seuls. Une grande partie de notre réussite est due à nos partenaires. Nous sommes en très bons termes avec la SABC (South African Broadcasting Corporation, télévision publique sud-africaine). De même, nous avons eu une heureuse collaboration avec M-Net, avec le programme New Directions. La télévision est un excellent terrain d’entraînement pour beaucoup de cinéastes. Les diffuseurs permettent également de toucher d’autres pays : ils jouent donc un rôle essentiel dans le système. C’est aussi grâce aux partenariats que nous avons eu accès à la majorité de nos fonds.
Quels sont les plus grands défis pour les prochaines années ?
Il faut redéfinir le modèle sur lequel repose l’industrie. Comme je l’ai déjà dit, faire des films requiert de l’argent ; il faut donc penser davantage au public qu’il faut viser afin de mieux remplir les salles. Nous devons nous battre pour plus d’investissement. Les cinéastes doivent penser au public, pas uniquement à eux-mêmes.

Traduit de l’anglais par Céline Dewaele///Article N° : 6692


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