« Nous créons des œuvres d’art comme témoignage du monde invisible »

Entretien de Tanella Boni avec Monique Aggrey, plasticienne

Juin 2001
Print Friendly, PDF & Email

Monique Aggrey, d’origine africaine américaine, est arrivée en Côte D’Ivoire en 1969, elle vit et travaille en Côte d’Ivoire. Elle expose depuis 1988. En 1993, elle a participé à ce grand rendez-vous de l’art africain contemporain à Abidjan : les Grapholies. Il lui arrive de prendre part à des ateliers d’artistes hors d’Afrique. Elle a, ces dernières années, été proche du groupe Traces . Mais elle mène une carrière artistique dans laquelle les préoccupations concernant la femme africaine voisinent avec une spiritualité sans frontière. Nous lui avons demandé ce qu’elle pensait être  » une africanité  » dans son travail et chez les artistes qu’elle côtoie en Côte d’Ivoire. Entretien.

T. B. Peux-tu nous rappeler, dans un premier temps, ton parcours artistique ?
M. A. Mon parcours artistique en Côte d’Ivoire a commencé en 1974 date à laquelle j’ai commencé à prendre des cours particuliers avec une Française, pendant deux ans. Puis je suis allée à l’Ecole des Beaux-Arts d’Abidjan où j’ai suivi des cours pour être décorateur d’intérieur. Ensuite j’ai eu le Diplôme National des Beaux-Arts et j’ai enseigné pendant plusieurs années, (dans un CEG à Anyama), puis à l’International Community School of Abidjan, école américaine où j’étais professeur d’arts plastiques. Plus tard je suis revenue à la peinture en passant par l’aquarelle ;, j’aimais la transparence de cette technique, même en utilisant la peinture à huile, j’ai gardé la légèreté de l’aquarelle pendant un moment. J’ai exposé à partir de 1988 des aquarelles, des portraits, des paysages de lagune. Puis j’ai fréquenté l’atelier de Gensin(1). J’ai abandonné l’aquarelle pour la matière plus épaisse, l’huile sur toile. Les dimensions de la toile me convenaient mieux. Avec la toile, contrairement au papier, on peut choisir les dimensions qu’on veut, aller jusqu’à deux ou trois mètres. J’ai commencé à appliquer plus de matière sur la toile, elle m’aide à mettre en relief certains aspects.
T. B. Pourquoi l’attrait de la matière aujourd’hui ?
M. A. J’aime beaucoup la sculpture. Et en mettant du relief sur la surface plane j’avais l’impression que j’étais en train de sculpter. Cette sensation de lourdeur, de quelque chose qui sort de la toile me plaisait beaucoup.
T. B. Y a-t-il quelque chose de spécifiquement africain dans la manière dont tu travailles ?
M. A. Sans doute, car je ne peins pas des sujets de mon pays d’origine – je suis américaine – J’ai passé ma jeunesse là-bas. J’ai passé beaucoup d’années en Afrique du Nord, et adulte je suis arrivée en Côte d’Ivoire. Aux Beaux-Arts d’Abidjan, j’ai rencontré l’art africain. Par la lecture de documents, la fréquentation des musées et des expositions, le contact avec les statuettes et les pagnes, les conversations, la vie que je partageais, les fêtes. Tout cela a fait que j’ai été tout de suite plongée dans la culture africaine. Quand je peins, je peins ce que je pense être l’art africain, inspiré de mon environnement.
T.B. Comment tout cela s’exprime-t-il dans ta peinture ?
M. A. Au départ c’était d’abord la nature, les paysages, le ciel, la forêt, la lagune. Puis les humains, les femmes au travail, les enfants en train de jouer, les fêtes, les processions à Bassam par exemple. Puis j’ai commencé à représenter sur la toile tout ce qui me troublait, par exemple la guerre. Le génocide du Rwanda c’est la tragédie africaine qui m’a beaucoup touchée. Nous voulons que l’Afrique soit une terre de paix, un continent extraordinairement riche, grand et beau or la guerre met un frein à cette grandeur. C’est sans doute une idée utopique, mais mon travail rend compte de ce rêve de grandeur et de développement d’une Afrique avec pleins d’hôpitaux pour soigner les malades et des écoles pour tous les enfants, du travail pour tous. Un continent où les femmes font du commerce ou trouvent du travail sans problème ; un continent où chacun réalise ce à quoi il aspire sans être empêché par la pauvreté ou la maladie, ou par la guerre. La guerre est une tragédie qui barre la route au progrès. Elle s’est exprimée comme un cauchemar, à un moment donné, dans mes tableaux.
T. B. Tu as travaillé aussi sur d’autres sujets renvoyant à certaines traditions africaines : les poupées …
M. A. Poupées Akwaba. Une de mes sœurs avait perdu l’un de ses fils. J’ai commencé à réfléchir sur le fait que c’est une tragédie difficile à vivre pour une femme que de perdre un enfant et de le supporter. J’ai n’ai pas eu d’enfants dans mon corps mais je voulais créer des enfants sur la toile, des êtres qui rappellent la fertilité. Les poupées représentent la fertilité. J’ai d’abord peint les poupées simplement, esthétiquement belles avec des paysages derrière, des formes et de la lumière et de l’ombre autour du nez, de la bouche, des seins. Puis les poupées sont entrées en mouvement. Je ne peignais pas des poupées raides, mais pleines de vie. Car c’est l’esprit des poupées que je représentais or cet esprit est en mouvement.
La poupée représente une partie de l’Afrique : la Côte d’Ivoire et le Ghana où elle est née. Chez les Fanti, les Ashanti, les Agni, les Baoulé…chez les peuples Akan. Mais elle représente la fertilité qui, elle, est universelle. Ici, elle prend forme et corps comme chez les Akan. La tête ronde ou carrée ou allongée, l’expression du visage que moi j’imprime comme si j’avais les mains du sculpteur en train de sculpter cette poupée à ma façon.
T. B. Tu peins aussi l’histoire de l’Afrique, du point de vue des femmes guerrières, tu t’es intéressée aux Amazones…
M. A. L’histoire des Amazones m’a intriguée. J’ai lu des articles, j’ai vu des images dans des livres d’histoire. Je me suis dit qui sont ces dames ? Je me suis mise à les peindre et je n’ai pas encore fini. Je suis toujours sur ce sujet. Je me suis dit que, quelque part, la femme africaine a été très forte. Elle n’a pas toujours été la victime. Aujourd’hui on parle des femmes battues, des femmes excisées, on parle des filles-mères. Ce sont des victimes de la brutalité des hommes et de la société. Dans l’histoire, la femme africaine a été à un moment donné très forte. Elle commandait, elle faisait un travail qui, traditionnellement, n’était pas dévolu à la femme ; donc être femme guerrière est une fonction extraordinaire. Je veux savoir comment elles vivaient. J’ai vu, en lisant, qu’elles étaient très respectées. C’étaient des troupes d’élite du royaume d’Abomey. Elles jouissaient de beaucoup d’estime. Elles suivaient un règlement très strict, une vie rigoureuse, comme dans une armée moderne. Elles pouvaient avoir des enfants mais je ne suis pas sûre qu’à ce moment-là elles pouvaient continuer à se battre. Il y avait des cas où elles étaient mariées, je pense. Mais la plupart du temps elles ne l’étaient pas. Au moment du recrutement, on cherchait des femmes bien bâties, elles faisaient des kilomètres à pied. Il fallait être vraiment solide, c’était une époque difficile pour ces femmes, la vie était dure. Ce n’était pas comme aujourd’hui où on dort dans des chambres climatisées…Elles étaient très fortes et féroces et gagnaient beaucoup de batailles ; elles ouvraient le chemin pour les hommes…
T. B. Il y a dans ton travail artistique une recherche de ce que la femme africaine est, de ce qu’elle peut faire. Elle est fertile, elle est guerrière. Que cherches-tu chez la femme africaine ? Une spécificité que l’on ne retrouve pas ailleurs ?
Souvent je me suis posée cette question pourquoi je peins la femme africaine. Ce n’est pas parce que je suis femme moi-même. J’ai remarqué chez elle des qualités que je ne voyais pas ailleurs. Partout les femmes travaillent mais je trouve que les femmes africaines ont quelque chose de plus. Pas seulement la force ou l’intelligence de travailler mais la femme a un côté très humain. Aussi la femme africaine est plus près de la nature. Elle marche les pieds nus. Elle touche le sol, les végétaux, elle manipule la nourriture. Dans d’autres pays, les femmes ont peur d’être en contact permanent avec la nature, les arbres. Ici, elle fait partie intégrante de son environnement. Elle est fertile, elle fertilise la terre et utilise cette terre à sa manière. Elle va vendre au marché, il lui arrive d’être assise à même le sol, de manière très naturelle. Je viens d’une société où on enveloppe tout, où tout est hyper propre, artificiel parfois. Ici, il y a du vrai, de l’authentique,  » hands on « , on touche les choses avec les mains…
T. B. Quels types de rapports as-tu avec les autres artistes ? Et comment vois-tu leur travail ?
M. A. Aux Beaux-Arts les professeurs disaient aux élèves d’aller dans les villages et de s’imprégner de leur environnement. Je suppose que quand un élève africain travaille, il doit être inspiré par son africanité : les formes et les couleurs, tout cela englobe l’africanité qui est exprimée de manière particulière par chacun d’eux. Ceux qui font de la sculpture s’inspirent de la tradition pour représenter la vie moderne. Le peintre fait la même chose, il utilise un symbolisme ancien, des contes, des mythes, une mémoire collective mais il utilise des couleurs qu’il aime. Très souvent, dans la palette du peintre, il y a beaucoup de terre, du noir, du bleu vif ou pale , du blanc, du vert et du beige. On retrouvent souvent ces couleurs. Je peux me hasarder à dire que ce sont des couleurs qu’ils aiment en y ajoutant aussi une touche de rouge. Ce rouge, à mon sens, doit avoir un sens en rapport avec la fertilité, la couleur du sang menstruel, du cache-sexe traditionnel, la couleur de la naissance…Quand je vois du rouge, je ne pense pas d’abord à la guerre mais à la vie.
Tout cela me fait penser à ce que le groupe Traces voulait faire : s’inspirer d’anciennes formes artistiques pour créer du nouveau, des formes et des couleurs représentant des divinités, des esprits, mais des formes esthétiquement belles pour créer quelque chose d’actuel, représenter ce qu’ils voient, ce qu’ils ressentent tout autour d’eux…L’âme africaine doit être toujours là. Il faut entrer dans la mondialisation en gardant son âme africaine qui est près de la terre et pas dans le ciel (celui des astronautes). Nous pouvons utiliser la terre comme base pour aller vers les hauteurs et être capables, ainsi, de créer quelque chose de neuf. On dit de l’Africain qu’il est spirituel mais sa spiritualité est sans frontière. Il utilise tout son corps. Les gestes sont très importants comme dans le cas du choriste qui chante seul. Chaque geste, dans la tradition, avait un sens. Les gestes se sont perdus, les africains les réutilisent spontanément quand ils dansent et chantent.
M. A. Quel est l’essentiel pour un artiste africain ?
Pour un artiste africain, l’essentiel est la créativité donnée par l’esprit venant de quelque part. Chaque être humain fait partie d’un univers dans lequel le passé, le présent et l’avenir forment un tout. La spiritualité est au-delà de nos têtes. La lumière venant d’ailleurs guide la main de l’artiste et fait vivre une œuvre d’art. Je ne parle pas ici de Dieu. Je parle d’une lumière, d’une idée qui ne meurt pas et revient dans nos souvenirs ou dans notre subconscient. Cette spiritualité pense qu’il y a quelque chose de plus grand dans les plantes, dans le ciel, sur la terre. Cet esprit nous influence et nous guide, c’est de cette manière-là que nous créons des œuvres d’art comme témoignage du monde invisible que, par définition, nous ne voyons pas.

1. Peintre d’origine antillaise vivant et travaillant en Côte d’Ivoire///Article N° : 3132

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire