Nouvelles opportunités de financement pour les réalisateurs et producteurs des pays ACP

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Co-organisée dans le cadre du Pavillon des cinémas d’Afrique le 23 juin par l’Agence culturelle africaine et le CNC au marché du film virtuel du festival de Cannes 2020, cette conférence en « zoom », modérée par Olivier Barlet, réunissait Vincenzo Bugno (directeur du World Cinema Fund, Berlin), Abdul Aziz Cissé (Secrétaire permanent du FOPICA, Sénégal), Magalie Armand (CNC, cheffe du département « coproduction, coopération et cinémas du monde ») et Ousmane Boundaone (Génération Films). On en trouvera ci-après le résumé. Il est possible de la suivre intégralement de visu sur youtube ici.

Quelques éléments d’Histoire. Au niveau français, l’aide à la production des films du Sud passait à partir de 1984 et jusqu’en 2010 par le Fonds sud, mécanisme interministériel cofinancé et cogéré par le ministère des Affaires étrangères et le ministère de la Culture (sur délégation au CNC). Cette aide était sélective et liée : la totalité de la partie attribuée par le CNC devait être dépensée auprès d’entreprises ou techniciens français, et de 25 à 50 % issus des Affaires étrangères devaient l’être en tout ou partie dans le pays (éligible) du réalisateur. Auparavant et jusqu’en 2004, la section cinéma du ministère des Affaires étrangères (ministère de la Coopération jusqu’à l’intégration) attribuait de façon discrétionnaire une « aide directe », ce qui lui donnait un grand pouvoir, qui lui fut reproché. De même, la composition des membres du jury du Fonds Sud fut peu à peu ouverte aux professionnels du Sud pour répondre aux reproches d’ethnocentrisme. En 2004, dans le cadre du « Plan images Afrique » du ministère des Affaires étrangères, fut créé le Fonds Images Afrique qui était réservé aux professionnels situés en Afrique pour alimenter les télévisions africaines (par ailleurs aidées par le « plan de soutien aux télévisions africaines » à partir de 2003) et augmenter le nombre de fictions africaines dans les salles de cinéma soutenues par le fonds Africa cinemas d’aide à la distribution à partir de 2003. Il ne représentait donc pas une aide liée. En 2008, ce fonds a été arrêté, les montants étant censés alimenter la participation française aux fonds européens d’aide à la coproduction (programmes ACPCulture et ACPCultures+). Le budget de la section cinéma du ministère des Affaires étrangères s’est alors retrouvé limité aux soutiens aux organismes de formation, ce qui signifiait un arrêt qui fut perçu comme brutal de son rôle historique. O.B.

Olivier Barlet : Après un audit approfondi du programme ACPCultures+ et une longue attente des financements européens, le secrétariat ACP de l’Union européenne a lancé une nouvelle salve d’appels à projets. La recommandation de l’audit fut sans doute de confier l’attribution des aides à la coproduction à des Fonds déjà existants, qui ont à la fois la compétence et les équipes nécessaires. Trois Fonds ont été retenus, qui commencent maintenant à attribuer des aides. Deux sont avec nous : DEENTAL-ACP géré par le CNC et WCF-ACP géré par le World Cinema Fund, une émanation de la Berlinale. Le Fonds CLAP-ACP géré par l’OIF (Organisation internationale de la Francophonie) et le FONSIC (Fonds de soutien à l’industrie cinématographique de Côte d’Ivoire) a sa propre conférence au marché du film sur le pavillon de l’Institut français. Il est vrai que contrairement aux deux autres, le Fonds CLAP-ACP ne s’adresse qu’aux films francophones. Commençons donc avec Magalie Armand par DEENTAL-ACP géré par le CNC, lequel participe déjà à l’Aide aux cinémas du monde et au Fonds pour la jeune création francophone.

Magalie Armand : Les derniers programmes ACP avaient soutenu des projets qui avaient été soutenus par l’Aide aux cinémas du monde. Postuler nous permettait de compléter nos dispositifs existants. Cela rétablit les équilibres.

Olivier Barlet : Ce déséquilibre se réfère-t-il à l’Aide aux cinémas du monde qui a remplacé le Fonds Sud mais où le nombre de projets d’Afrique et surtout d’Afrique subsaharienne retenus est assez faible, concurrencés par les autres continents ?

Magalie Armand : L’Aide aux cinémas du monde (ACM) aujourd’hui, comme l’était le Fonds Sud avant, est cogéré avec des fonds de l’Institut français et donc du ministère des Affaires étrangères. Les statistiques montrent qu’effectivement, sur la fin du Fonds sud, on avait beaucoup de projets d’Amérique Latine et moins de projets africains. On n’a pas moins de projets soutenus aujourd’hui à l’Aide aux cinémas du monde que pendant les dernières années du Fonds sud. Les projets francophones sont aussi éligibles à l’avance sur recettes au niveau du CNC, et même pour plusieurs pays, notamment le Sénégal et la Côte d’Ivoire, les projets en langue nationale y sont également éligibles.

Olivier Barlet : Oui, cette possibilité avait été ouverte dans les années 90 sous la direction de Dominique Wallon avec les accords de coproduction permettant l’accès à l’avance sur recette

Magalie Armand : Oui. Aujourd’hui, nous avons voulu garder le critère de sélectivité de l’Aide aux cinémas du monde au sein du projet européen. Il ne s’agissait pas de recréer un Fonds Sud Afrique. La contribution financière de l’Union européenne renforce en donnant des bonus financiers les deux dispositifs qui existent au CNC : Aide aux cinémas du monde et Fonds pour la jeune création francophone. Le dépôt de dossier à l’Aide aux cinémas du monde est ouvert à tous les producteurs des pays ACP, sans producteur français, pour des longs métrages de cinéma, mais s’il est retenu, il faut trouver un producteur français puisque l’Aide aux cinémas du monde est versée aux producteurs français. C’est un dispositif qui est très sélectif : 90 projets par session pour 9 ou 10 de soutenus, pour un montant moyen de 130 000 € par projet de fiction, 65 000 € pour un documentaire. Avec l’aide européenne, un bonus de l’ordre de 50 à 100 % de ce montant pourra être ajouté, qui ira directement au producteur ACP. Le Fonds Jeune Création Francophone (JCF) est également ouvert à l’audiovisuel. Il a été monté main dans la main avec Génération films qui administre le Ouaga film lab, avec onze partenaires, et favorise les coproductions sud-sud. Les bonus sont cumulables entre les trois Fonds gérés (DEENTAL, CLA et WCF). 80 % de l’enveloppe globale de chaque action sont destinés aux bonus financiers pour pouvoir contribuer de manière pragmatique à la production. Le reste va à ce qu’on appelle le renforcement des capacités à la formation et à l’accompagnement des projets qu’on soutient. A ce niveau, nous aimerions mettre en place (avec les deux autres fonds ACP mais aussi avec les partenaires associés de l’ACM et JCF : les  directions du cinéma, les professionnels, les collectifs dans les pays d’Afrique concernés) des actions qui soient complémentaires, cohérentes et qui répondent aux besoins des projets qu’on soutient au sein du dispositif.

Olivier Barlet : Et vous avez cette possibilité-là au sein du programme ?

Magalie Armand : Alors évidement avec le covid, tout ce qu’on voulait mettre en place cette année a été un petit peu retardé, mais on y travaille et on va reprendre à la rentrée les discussions sur ce qu’on met en place, idéalement dès la fin 2020 si possible. Il y a déjà eu des ateliers de coopération dans le cadre du Fonds pour la jeune création francophone, un au Mali, un autre à Ouagadougou. Mais en raison des contraintes d’agenda, on n’arrive pas toujours à répondre aux demandes en bilatéral. L’idée serait donc qu’avec des projets, des auteurs et producteurs qui ont été soutenus, on puisse organiser des ateliers au niveau régional. Ce soutien des pays ACP permettrait la prise en charge de personnes de pays différents.

Olivier Barlet : Si je comprends bien, si je suis par exemple un réalisateur ou un producteur, je peux déposer un dossier à l’ensemble des trois fonds puisqu’ils sont cumulables ?

Magalie Armand : Oui, mais ce sont trois dossiers différents qui vous font passer par la sélection de chaque dispositif. A ce jour, seul l’OIF a tenu une commission en mai et juin. De notre côté, notre première commission cinémas du monde se tiendra en juillet et des premiers bonus pourront être attribués aux projets éligibles s’ils sont soutenus. Les producteurs pourront cumuler les bonus de chaque programme jusqu’à un montant total maximum de 200 000 € par projet. Si vous avez cinéma du monde, vous avez 120 000 € par exemple, vous aurez alors un bonus qui pourrait être à 80 000 € par exemple. Vous pourrez donc encore obtenir jusqu’à 120 000€ de bonus si votre projet est également soutenu par l’OIF ou le WCF.

Olivier Barlet : Cela veut donc dire faire des dossiers et des dossiers pour arriver au budget d’un film exigeant.

Magalie Armand : Ça c’est le dur métier de producteur ! Et nous demandons en outre un dossier en français.

Vincenzo Bugno : De notre côté, nous avons deux langues officielles pour le WCF, le français et l’anglais, mais aussi l’espagnol.

Olivier Barlet : Magalie, quelle est l’ampleur de votre budget dans le cadre du bonus ACP ?

Magalie Armand : Nous avons une enveloppe de 2 400 000 € pour les quatre prochaines années, soit 600 000 € par an, auquel s’ajoutent 150 000 € du CNC, donc un total annuel de 750 000 €. 600 000 € iront aux bonus qu’on va répartir pour la première année à 300 000 € pour l’Aide aux Cinémas du monde et 300 000 € pour le Fonds pour la jeune création francophone. Le reste ira à la rémunération d’un administrateur et la gestion du programme Deental ainsi qu’à la partie renforcement des capacités, avec les ateliers qu’on va mettre en place.

Olivier Barlet : Donc si je dépose un dossier au fonds Deental-ACP, je peux espérer quelle somme ?

Magalie Armand : Dans notre réponse à l’appel d’offres, on a prévu un montant de bonus s’élevant de 50 à 100 % de l’aide accordée dans chacun des deux dispositifs que nous gérons. Il y a quatre appels par an à l’Aide aux cinémas du monde : mars, juin, septembre, novembre. Le calendrier est disponible en ligne. Pour le Fonds Jeune Création Francophone, on fait un appel par an, en début d’année, parce qu’on reçoit beaucoup de projets.

Olivier Barlet : Au niveau des critères, comment articulez-vous les choses avec l’audiovisuel, les séries, etc. ?

Magalie Armand : On essaie d’avoir une commission dont des membres ont des connaissances et de l’expérience sur ce terrain. Ce sont des professionnels extérieurs. Le fonds Jeune Création Francophone est également ouvert aux courts métrages.

Olivier Barlet : Merci. Vincenzo Bugno, quelle a été la motivation de la World Cinema Fund de rentrer dans ce processus d’attribution de fonds Européens ? Et comment fonctionne le dispositif ?

Vincenzo Bugno : Organisation liée à la Berlinale, le World Cinema Fund (WCF) travaille depuis 2004 et a soutenu environ 250 projets, avec dès le début un soutien au cinéma africain dans son ensemble, donc pas seulement francophone. En 2016 a été créé le WCF Africa après une réflexion menée lors de la Berlinale de la même année, et grâce au soutien du ministère allemand des Affaires étrangères. Nous avons ainsi soutenu trois films soudanais, une cinématographie jusqu’ici inconnue. Dans le cadre ACP, s’ajoutent aussi les Caraïbes et le Pacifique. Le bonus ACP nous permet de doubler ou tripler la participation du WCF. L’avantage est que pour ce bonus, le dossier normal WCF suffit, qui doit bien sûr être retenu. Les résultats de la première session seront annoncés début juillet. Tous les projets africains sont éligibles au WCF classique et au WCF Afrique. Si l’on soutient un projet avec 50 000 €, le WCF ACP permet d’arriver jusqu’à 150 000 €. On signe alors deux contrats, un pour le WCF classique ou le WCF Afrique, et un contrat pour le WCF ACP.

Olivier Barlet : Au niveau des montants on est dans quel ordre de grandeur ?

Vincenzo Bugno : Le maximum de soutien à un projet dans le cadre du WCF est toujours de 60 000 €. Le bonus permet de tripler cette somme. Il faut aussi considérer que les aides des différentes entités soutenues par le Secrétariat ACP sont cumulatives, jusqu’à concurrence de 200 000 €. Nos trois organisations doivent donc coopérer, parler, essayer de comprendre quels genres de projets ont été déposés chez les différentes entités.

Olivier Barlet : Au moment d’ACPCultures+, l’aide de l’Union européenne pouvait monter jusqu’à 400 000 €. La limite est donc ici à la moitié !

Vincenzo Bugno : Pour nous, il s’agit quand même d’un budget important. On peut aussi soutenir le documentaire, ce qui permet de faire des choses importantes.

Olivier Barlet : Magalie disait quatre appels par an, et à votre niveau ?

Vincenzo Bugno : Nous avons deux appels chaque année, le premier début mars et le deuxième en juillet. Le jury se réunit début juillet et début novembre.

Olivier Barlet : Et quels sont vos critères esthétiques, votre rapport à l’audiovisuel, etc. ?

Vincenzo Bugno : Maintenant plus que jamais, après la crise du covid, il faut essayer de sauver le cinéma. Nous ne pouvons bien sûr qu’apporte notre petite contribution pour soutenir un cinéma de qualité, avec une identité artistique, visuelle et dont le contenu est important. En Afrique, on ne peut pas généraliser tant les cas sont différents mais il faut considérer la situation politique et culturelle, peut-être aider le cinéma dans des pays africains où le cinéma n’existe pas ou rencontre de grosses difficultés.

Olivier Barlet : Merci. Abdoul Aziz Cissé, vous dirigez le FOPICA, donc le fonds national sénégalais d’aide au cinéma. On sait que le FOPICA est en attente d’attribution budgétaire qui lui permettrait de revivre mais peut-être avez-vous de bonnes nouvelles, et comment les choses s’articulent-elles par rapport aux fonds européens ?

Abdul Aziz Cissé : Au début de l’année 2020, le FOPICA a attribué des financements à des projets qui étaient déjà retenus : une dizaine de projets ont été financés. Une première tranche du financement nous a été mise à disposition par le service des Finances. Nous avons distribué cet argent aux projets qui avaient déjà démarré mais rencontraient des difficultés pour se poursuivre et se finaliser. Trois ou quatre sont aujourd’hui achevés. C’est une bouffée d’oxygène par rapport à la crise que nous avons traversé depuis 2017. Les fonds mis à disposition par le Secrétariat ACP sont absolument salutaires : ils nous permettaient d’avancer sur la faisabilité réelle des projets. Les montants dont les fonds nationaux comme le FOPICA disposent ne sont pas très importants. Depuis 2018, on annonce le milliard de FCFA qui a du mal à arriver. Globalement, c’est le budget d’un ou deux longs métrages… C’est la raison pour laquelle dès le début, le comité de gestion a choisi de limiter son aide à un pourcentage du budget des projets déposés, et je pense que tous les autres fonds fonctionnent comme ça. Cette première mise du Sénégal leur permet d’aller chercher plus aisément le financement habituel auprès des autres fonds. Cela garantit qu’un travail a été fait en amont en termes de structuration des projets, ce n’est pas négligeable.

Olivier Barlet : Une sorte de carte de visite ?

Abdul Aziz Cissé : Absolument. Le FOPICA est le 5ème Fonds créé par le Sénégal, mais il y a eu plus de 10 ans d’écart avant le FOPICA, pendant lesquels les cinéastes ont manifesté la nécessité d’un soutien de l’Etat. Pas simplement pour leur donner une nationalité sénégalaise, mais en termes de caution et de carte de visite.

Olivier Barlet : Voici donc un Fonds exemplaire pour les autres pays qui de plus ouvre une meilleure entrée aux autres financements. Un modèle à suivre !

Abdul Aziz Cissé : Le Sénégal ne se limite pas simplement à gérer son fonds et ses projets. Avec des pays limitrophes, nous négocions des accords de coopération bilatéraux. La côte d’ivoire a déjà signé, de même que le Burkina Faso et la Tunisie. C’est en cours notamment avec le Mali. L’idée est de mutualiser nos ressources et de porter ensemble des projets plus ambitieux. Cela va créer un effet d’entraînement pour propulser des choses au niveau d’autres pays. Ceci est d’autant plus nécessaire que pour les cinéastes, producteurs ou techniciens, il n’y a pas de frontières. Cette mutualisation des ressources permet d’avancer et se construire ensemble, pour être compétitifs.

Olivier Barlet : C’est d’autant plus important que le FOPICA n’est pas seulement un fonds pour la production : il concerne à la fois la formation, la distribution, etc. En outre, la dimension panafricaine est importante

Abdul Aziz Cissé : Effectivement. Chaque maillon est important, et on est dans une logique de structuration. Le FOPICA ne cherche pas à soutenir des films qui dans le meilleur des cas vont faire des festivals, on est dans une dynamique de structuration industrielle.

Olivier Barlet : Merci. Ousmane Boundaone, vous dirigez Génération Films et administrez le Ouaga film lab : quelle articulation de producteur et de labo d’écriture avec ces fonds ACP ?

Ousmane Boundaone : Génération Films administre le Fonds Jeune Création Francophone qui est dans le dispositif Deental. Depuis 2016, Ouaga film lab s’intéresse aux projets en développement du cinéma mais aussi de l’audiovisuel en créant des binômes réalisateurs-producteurs pour profiter des ateliers et du mentoring, mais aussi de la mise en réseau. L’atelier de pitch est pour nous l’élément clef de cette plateforme. C’est un tremplin pour intégrer des plateformes à l’international, des laboratoires et résidences d’écriture, ou pour bénéficier de formations pour les producteurs, qui en manquent cruellement en termes de coproductions et de financements internationaux. Nous avons développé depuis 2017 l’atelier « Ouaga producer lab » à cet effet. Le FOPICA permet à de jeunes Sénégalais d’intégrer les deux dispositifs Ouaga film lab et Ouaga producer lab. On voit les savoir-faire progresser.

Débat avec la « salle » (plus de 80 personnes connectées)

Fatou Kiné Sène (présidente de la Fédération africaine de la critique cinématographique) : En termes de renforcement des capacités, les ateliers à financer sont-ils définis d’avance ou bien peut-on en proposer, par exemple sur la critique ?

Magalie Armand : Nous voudrions répondre aux besoins des auteurs et des producteurs qui vont être soutenus, mais nous sommes encore en phase de définition. L’appel à projets n’est donc pas encore précis.

Olivier Barlet : Vincenzo vous aurez aussi un programme de renforcement des capacités ?

Vincenzo Bugno : Nous disposons d’un budget nettement inférieur à celui du CNC : environ 1 million d’euros pour la durée du programme ACP, chaque année 200 000 euros pour l’aide à la production. Nous n’avons donc pas vraiment la possibilité de développer un programme de renforcement des capacités.

Denise Richert (Commission Européenne) : Sur la question du montant plus important des subventions lors des programmes précédents, je voudrais préciser pourquoi nous avons mis en place ce nouveau mécanisme. C’était à la demande des personnes de terrain qui s’élevaient contre la discontinuité de l’aide. Les subventions individuelles étaient plus importantes mais il était impossible de reformuler une proposition l’année suivante puisqu’il fallait attendre 5 ans pour avoir un nouvel appel lancé. Par ailleurs, les 3 Fonds feront de l’accompagnement selon les appels qu’ils vont lancer. Ce mécanisme se donne pour but de dynamiser le terrain : nous avons demandé à chacun de nos trois bénéficiaires de lancer au moins un appel par an et comme l’ont précisé Magalie et Vincenzo, ils vont faire davantage. On a déjà 10 projets sélectionnés par le Fonds CLAP-ACP de l’OIF et du FONSIC. ACPCulture+, qui était sur 5 ans, n’a subventionné que 18 projets.

Olivier Barlet : A l’heure où les pays européens consacrent des sommes énormes à la résolution de la crise du covid-19, peut-on espérer que ce mécanisme aura une suite ?

Denise Richert : Nous essayons d’avoir cette durabilité mais aussi d’accompagner des structures qui deviennent viables. C’est notre priorité. Nous subventionnons les programmes ACP depuis 2000, avec des résultats extrêmement satisfaisants. Des réseaux se créent, des partenariats ne demandent qu’à se poursuivre d’un programme à l’autre. Le renforcement de capacités est essentiel pour que les films ne restent pas dans les tiroirs. C’est pourquoi nous aidons les coproductions et exigeons des partenariats de plusieurs entités UE-ACP. Un autre appel actuellement en cours subventionne aussi la qualité de la création et l’amélioration de l’accès au marché, des outils qui permettent à des jeunes de monter des start-ups, etc., tout cela pour permettre à des jeunes de se monter et de vivre de leurs œuvres. Si la qualité est là, la reconnaissance à l’international doit suivre. Toute l’information est sur acp-ue-culture.eu. Une nouvelle plateforme vient aussi d’être créée : culturexchange.eu.

Frédéric Violeau (chargé de programmes, Docmonde / Africadoc) : La rupture qui est intervenue a causé beaucoup de difficultés. Est-ce que le prochain programme va pouvoir s’enchaîner ?

Denise Richert : Le programme actuel est de 40 millions d’euros au total avec 3 appels à propositions : le premier de 6millions dont nous parlons actuellement, un deuxième de 26 millions actuellement en cours qui couvre l’ensemble des secteurs de la culture, et un autre de 4 millions à lancer pour la coproduction. Nous attendons d’avoir le retour des résultats de ce premier appel pour réfléchir sur les nouvelles lignes directrices d’ici fin 2020. En tous cas les contrats doivent être signés en 2022. Le nouvel appel de 4 millions pour la coproduction sera donc lancé en 2021.

Olivier Barlet : Comment fonctionne le fonds de 26 millions actuellement en cours ?

Denise Richert : Il concerne des organismes intermédiaires dans six régions : Afrique Centrale, Australe, Est, Ouest, Pacifique et Caraïbes. Ces organismes vont lancer des appels à propositions chaque année. Ils répondront à quatre axes : qualité de la création, accès au marché, financement amélioré et éducation à l’image. Tous les appels seront relayés sur acp-ue-culture.eu.

Magalie Armand : Une précision : le Fonds jeune création Francophone concerne aussi une partie de l’Océan indien et Haïti.

Alex Moussa Sawadogo (Ouaga Film Lab) : Le Cap Vert a rejoint le groupe cette année avec deux projets pour le Fonds jeune création Francophone.

Fatou Kiné Sène : Abdoul Aziz Cissé pourrait-il apporter des précisions en ce qui concerne les projets qui attendent les résultats de l’appel à candidatures du FOPICA ?

Abdoul Aziz Cissé : Le président de la République avait annoncé qu’à partir de 2018, il y aurait un doublement du fonds, donc 2 milliards de FCFA. Jusqu’à présent, il reste difficile de les mobiliser. Le montant réellement attribué au FOPICA a été modifié. D’où l’importance de stabiliser le fonds. Un appel a été lancé, le travail de sélection a été fait depuis très longtemps. Malheureusement, les montants qui nous ont été affectés ont été exclusivement utilisés pour renforcer les projets déjà sélectionnés en amont. Voici les raisons du temps de latence. L’enveloppe reçue au début 2020 a été utilisée pour accompagner une dizaine de projets environ, qui avaient été soumis lors du dernier appel à projets pour permettre d’avancer et de finaliser les projets entamés.

Jérémie Palanque (Woooz Pictures, France) : Nous accompagnons déjà un projet situé au Congo. Comment trouver des auteurs ou des projets en recherche de coproducteurs européens dans la zone ACP ?

Ousmane Boundaone : Ouaga film lab est un hub qui permet d’identifier les talents qui existent sur notre continent. Nous sommes pour le moment ouverts aux 15 pays d’Afrique de l’Ouest anglophone, francophone et lusophone aussi avec le Cap Vert et la Guinée Bissau, ainsi que 8 pays d’Afrique centrale et des Grands lacs. Vous pouvez nous contacter via notre site ouagafilmlab.net.

Alex Moussa Sawadogo : En plus du renforcement de l’écriture, le Ouaga film lab favorise les rencontres et ainsi des coproductions sud-sud qui peuvent soumettre leur projet au Fonds jeune création Francophone ou au World Cinema Fund.

Yacouba Kébé (producteur malien, groupe arc-en-ciel) : Concernant les structures nationales d’accompagnement au cinéma, le programme ACP prévoit-il une aide à la structuration ? En 2018, le Mali depuis a adopté une loi pour un fonds d’appui à l’industrie cinématographique. Il devait être doté de 6 milliards de FCFA sur 3 ans mais rien n’est encore arrivé. Ne restent donc que les fonds internationaux.

Ousmane Boundaone : J’ai participé en décembre dernier à la réunion de mise en route de ce fonds au Mali. Il devait dès 2020 prendre en compte toute la chaîne depuis la création jusqu’à la production. Il faut en attendant se tourner vers les fonds internationaux et vers la coproduction sud-sud : il y a des accords de coproduction Mali-Sénégal par exemple.

Sol de Carvalho (réalisateur mozambicain) : Je crois que le nouveau programme ACP marque un changement radical : il faut maintenant passer par des organismes intermédiaires. Avant, le contact était direct avec les producteurs africains. Par ailleurs, l’Afrique est divisée en quatre régions dans le programme « Soutien aux secteurs de la culture et de la création dans les pays ACP », et la responsabilité est transférée à des organismes régionaux. Cela multiplie la difficulté pour les producteurs de faire un film. Mais bon, on doit manger avec la nourriture qu’on nous a donnée ! Reste à savoir ce qu’on fait vraiment pour l’Afrique lusophone. J’ai entendu qu’on pouvait remettre un dossier en espagnol au WCF mais il n’y a qu’un pays espagnol en Afrique et par contre cinq qui parlent portugais. Avant, on pouvait faire un dossier en portugais. Ce n’est plus le cas. Il faut donc que le producteur finance toute la traduction du dossier. En outre, il faut sauter d’un programme à l’autre pour cumuler les aides, et cela donne au final moins d’argent. N’oublions pas qu’en même temps, Netflix a commencé à acheter des programmes et financer la production africaine…

Vincenzo Bugno : Nous sommes très à l’écoute de l’Afrique lusophone, et nous sommes aisés à contacter. N’hésitez pas. C’est pour nous une priorité culturelle et politique très importante.

Magalie Armand : L’Aide aux cinémas du monde est ouverte aux cinéastes du monde entier à condition d’avoir une coproduction avec un producteur établi en France si le projet est soutenu. L’Institut du cinéma et de l’audiovisuel portugais (ICA) dispose d’un fonds soutenant les pays d’Afrique lusophone.

Denise Richert : Les pays d’Afrique lusophone sont éligibles aux appels à projets ACP de coproduction. Quant à l’appel « Soutien aux secteurs de la culture et de la création dans les pays ACP », il concerne toutes les industries culturelles et c’est bien sûr également le cas.

Marcelin Bossou (réalisateur et producteur togolais) : Est-ce que le FOPICA intervient sur des projets venant d’autres pays que le Sénégal et quels sont les mécanismes de collaboration sud-sud pour la production ?

Alex Moussa Sawadogo : Les coproductions sud-sud existent et justement c’est ce que nous encourageons avec le Ouaga film lab. En plus de la formation qu’on donne aux producteurs, nous en invitons du Continent et d’Europe pour faciliter les coproductions, dans la limite de nos moyens. Nous travaillons ainsi beaucoup avec le Sénégal et le FOPICA. Il faut qu’on pense déjà entre nous, au sud, pour les coproductions.

Ousmane Boundaone : Malheureusement, entre pays africains, Aziz a parlé des accords bilatéraux de coproduction mais il n’existe pas encore de fonds qui favoriseraient sur le Continent les coproductions sud-sud.

Abdul Aziz Cissé : Le FOPICA est un fonds national, mais il ne finance pas que des projets sénégalais, notamment avec les accords de coproduction que nous signons, mais aussi avec le programme SENTOO qui permet d’accompagner des auteurs de différentes nationalités dans le développement de leurs projets.

Hicham Fallah : Effectivement, dans le programme SENTOO, initié par les centres du cinéma de six pays africains, il existe des accords de coproduction entre nos pays comme entre le Sénégal et le Maroc par exemple, et techniquement rien n’empêche un cinéaste sénégalais de déposer un projet au fonds d’aide marocain avec un producteur marocain. Mais si des producteurs de pays différents peuvent travailler ensemble pour soutenir un projet, il est vrai que le verrou technique et légal n’est pas encore dépassé. Le concept de coproduction n’est pas encore assimilé par les fonds nationaux déjà existants sur notre continent. Il va falloir tous pousser ensemble pour convaincre nos responsables politiques du côté de la faisabilité et du côté super-positif pour notre région de ces coproductions.

Olivier Barlet : Merci pour cette intervention qui va être le mot de la fin mais non moins important, merci à tous les participants et nos intervenants pour ces éclairages.

Merci à Amal El Moutaouakil pour son aide à la transcription et sa traduction en anglais (sur le site Afrimages.net ici)

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