Nulle part en Afrique

De Caroline Link

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« Nowhere in Africa » : Jettel, une femme paumée après la dispersion des Juifs d’Allemagne pouvant encore fuir les Nazis en 1938 (qui fait écho à la première grande dispersion des Juifs sous Titus, 70 ans après Jésus-Christ) rejoint son mari Walter qui l’a devancée dans une ferme isolée de l’actuel Kenya. Elle quitte un milieu aisé et se révèle d’abord méprisante envers le milieu qui l’accueille dans sa première expérience de l’altérité tandis que sa fille Regina s’adapte très vite au pays, sa langue et ses coutumes, à la faveur d’une relation forte avec Owuor, le boy de la ferme. Les membres de la petite famille, père, mère, fille et boy, évolueront différemment selon les difficultés.
Cette rencontre de Juifs rejetés avec les colonisés était en soi un passionnant sujet. Il est dommage que le film de Caroline Link et sa tendance à la belle image et son étalage de clichés en reste à un niveau si superficiel, le contact avec l’Afrique ne s’opérant que dans la relation avec le boy et ne sortant pas de la hiérarchie noir-blanc. A l’inverse du boy interprété par Isaach de Bankolé dans Chocolat de Claire Denis, Owuor n’a pas d’épaisseur : il n’est qu’une image de l’Afrique telle qu’on a envie qu’elle soit, celle des traditions, du mystère, de la douceur humaine, de l’obéissance et de la dévotion à l’homme blanc. Il est gentil, serviable, prêt à se sacrifier pour ses maîtres, humble et désintéressé : le modèle du bon Noir dans une Afrique sans conflits (alors qu’on est ici au Kenya où naîtra la révolte des Mau-Mau en 1956), cette Afrique des safaris aux images mirifiques. Les acteurs sont tous superbes. Tout est beau, y compris la relation des colons aux colonisés qui semblent figés dans un album de cartes postales.
Quand Jettel veut finalement rester en Afrique après la guerre alors que son mari veut retourner construire la nouvelle Allemagne, on a du mal à percevoir ce qui la retient, si ce n’est la peur de retourner dans le lieu du traumatisme. Une fois de plus, l’Afrique est le décor d’un drame occidental et n’est là que pour renforcer le sentiment de solitude et de vertige que ressent l’actrice principale. Le fait que cette histoire soit vraie ne change rien à l’affaire : c’est elle qu’on a choisi d’adapter au cinéma.
Ajoutons à cela une caméra maniaquement bougeante, des ralentis esthétisants sur l’invasion des criquets et une mise en scène démonstrative mulitpliant grues, zooms et travellings pour souligner les aléas de cette saga familiale où chacun cherche sa voie. Caroline Link met d’ailleurs nettement l’accent sur l’émancipation féminine : tandis que Jettel s’affirme face à l’adversité d’un changement brutal de condition sociale, sa fille Regina le fait en embrassant l’Afrique par le contact avec les jeunes qui l’entourent et le boy Owuor.
Malgré son fond historique qui ne peut laisser indifférent, Nowhere in Africa est de la veine de Out of Africa ou I dreamed of Africa : une histoire joliment humaine, plaquée sur une Afrique parfaitement décorative dans l’ancrage sempiternel des mêmes clichés éternellement répétés et que les générations enregistrent tour à tour.

2003, 141 min., 35 mm, dolby digital SRD, prod. Medien & Television München, avec Juliane Köhler, Merab Ninidze, Matthias Habich, Sidede Onyulo, Karoline Eckertz, Lea Kurka. Ventes internat. : Bavaria Film (+49 89 64 99 26 86, www.bavaria-international.de)
Les Redlich, une famille juive d’origine allemande, ont émigré au Kenya en 1938 où Walter, avocat de formation a trouvé un poste d’administrateur dans une ferme. Alors que sa femme Jettel, issue d’une famille bourgeoise, éprouve de grandes difficultés à s’adapter à cette nouvelle vie, sa fille Regina, jusqu’alors d’une grande timidité, s’épanouit littéralement sur ce continent étranger. Elle apprend la langue et les coutumes de son nouveau pays et se lie d’amitié avec Owuor, le cuisinier africain. Jettel et Walter, quant à eux, ont le mal du pays et souffrent de se trouver si loin de leurs parents et amis. Cet éloignement out comme le fait de ne pas pouvoir parler ouvertement de ces problèmes menacent leur couple. Ce n’est que très lentement qu’ils arrivent à se rapprocher l’un de l’autre. A la fin de la guerre, Walter se voit offrir un poste de juge à Francfort. Jettel et Regina voudront-elles retourner avec lui en Allemagne après avoir passé toutes ces années au Kenya, pays qu’elles ont finalement appris à aimer ? C’est toute la question.
Après « Petit Point et ses amis » et « Au-delà du silence » (qui a été nominé aux Oscars), « Nulle part en Afrique » est l’adaptation cinématographique du bestseller autobiographique de Stefanie Zweig.
///Article N° : 3249

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