« On navigue à l’instinct… »

Entretien d'Olivier Barlet avec Joël Phiri

Producteur de cinéma (Zimbabwe)
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Le cinéma africain francophone s’est développé grâce aux aides européennes. Vous défendez un financement plus axé sur le privé. Une voie intermédiaire est-elle possible ?
Je crois qu’on peut jouer sur les deux. L’essentiel est que des films voient le jour en Afrique, qui puissent rendre compte de nos cultures et être tournés dans nos langues. Nous essayons de trouver la voie d’un autofinancement qui implique aussi le cinéma et pas seulement la télévision et la vidéo. Un aide gouvernementale est incontournable, pour que des fonds d’investissement privés puissent venir la compléter. L’avantage de vos aides (Fond Sud, Union européenne etc) est qu’elles ne doivent pas être remboursées : cela diminue le risque pour des investisseurs privés. C’est au gouvernement de créer l’environnement permettant aux privés de réaliser des profits.
L’Afrique australe semble mieux placée…
Oui, car les télévisions sud-africaines, SABC (publique) et M-Net (privée) participent au financement des films et ouvrent ainsi la voie d’autres financements. C’est une garantie importante car on voit que l’éventuel succès d’un film dans un festival européen comme Cannes n’ouvre pas forcément à des achats par des télévisions ou à la distribution en salles. Un Fond sud-africain pour le cinéma a été doté de 10 millions de rands par le gouvernement, ce qui ouvre une fenêtre importante au financement des films.
La production de Flame (Ingrid Sinclair, 1996) n’a pas été facile.
Nous avons mis cinq ans à monter un financement de 1,2 million de dollars qu’il nous a fallu finalement réduire à 800 000 dollars. Cela devait être une production Sud-Sud, en association avec le Tunisien Mohamed Attia, mais les complications ont fait qu’il ne pouvait plus participer et qu’il a été remplacé par le Français Jacques Bidou. L’Union européenne et la Hollande ont été les principaux financeurs pour compléter les financements namibiens et zimbabwéens.
Le débat provoqué par le fait de vouloir montrer le combat des femmes dans la lutte de libération a-t-il été un obstacle ?
Au contraire, il a fait connaître le film ! Cela nous a ouvert des appuis. Par contre, la pression exercée et les menaces mettaient la liberté créative en péril. Mais il a eu un grand succès au Zimbabwe où il a battu les records d’entrées et poursuit une bonne carrière.
Fools (Ramadan Suleman, 1997) fut plus simple à monter ?
Oui, parce que c’est un film sud-africain. On y retrouve d’ailleurs Jacques Bidou. Le Zimbabwe et le Mozambique ont cofinancé le film, ce qui inaugurait une coopération régionale essentielle poursuivie à travers la série Africa Dreamings, cofinancée par la SABC et Arte.
Comment le contact s’est-il établi avec Idrissa Ouedraogo pour qu’il vienne tourner Kini & Adams (1998) au Zimbabwe ?
Idrissa voulait le faire en Afrique australe et avait commencé à chercher un producteur sur place alors que j’étais en train de travailler sur Fools en Afrique du Sud. Le gouvernement du Zimbabwe soutenant son film auprès des fonds européens et les acteurs venant d’Afrique du Sud, et comme nous avons trouvé un peu d’argent sur place auprès des investisseurs privés, il a décidé de faire le film avec notre société de production. Cela a très bien marché et Idrissa trouve l’expérience assez positive pour vouloir revenir faire un nouveau film. La sélection en compétition officielle à Cannes a été un couronnement pour tous.
Le marché sud-africain est-il ouvert aux films africains ?
Il est très marqué par le cinéma hollywoodien. Les films africains mettront du temps à s’y imposer. Flame est sorti dans huit salles et n’a pas démarré tout de suite mais a fait un meilleur score ensuite. C’est une question de temps. Il faut persévérer ! Le public n’a pas encore l’habitude de ces images. La SABC et M-Net ouvrent la voie en passant quelques films africains francophones…
Collaborez-vous avec les films étrangers faits au Zimbabwe  ?
Jusqu’ici, nous avons été prestataires de services pour des productions étrangères. Maintenant, nous essayons d’être coproducteurs comme dans les deux films de Patrick Grandperret, L’Enfant lion et Le Maître des éléphants, la série télévisée Congo qui a été tournée au Zimbabwe, et la série Thinking about Africa. Notre but est de nous investir financièrement pour optimiser nos profits.
Les perspectives sont-elles positives ?
Au Zimbabwe, un fond devrait pouvoir cofinancer à hauteur de 10 ou 15 % les films qui viennent être tournés ici, ce qui serait une bonne motivation. La privatisation de la télévision change également les règles du jeu : elles ont besoin de produits locaux pour se différencier des autres chaînes satellites. Tout est en train de changer et on navigue à l’instinct !

///Article N° : 616

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