Orchestres et lithophones kabiyé

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Depuis quelques années la collection Ocora de Radio-France a heureusement retrouvé sa première vocation : éditer des enregistrements de haute qualité effectués  » sur le terrain « .
Collectées au cours des quatre dernières années, les 19 plages de ce magnifique cd démontrent la vitalité remarquable de la musique kabiyé. On pourra en juger en les comparant à deux autres albums consacrés à la même ethnie ( » Musique Kabré  » et  » Musique Kabiyé « , Ocora n° 25 et 76) réalisés entre 1960 et 1972 par Raymond Verdier. Ce dernier est aussi l’auteur d’un très beau film méconnu de 1966 intitulé  » Rythmes et fastes sacrés de la vie chez les Kabré « .
 » Kabré  » est l’autre nom des Kabiyé (= « paysans des pierres « ) ainsi nommés car ils cultivent en terrasses sur les pentes caillouteuses des montagnes du Nord du Togo.
Cette ethnie, la seconde du pays (environ 16 % de la population) est celle de la dynastie présidentielle qui a beaucoup fait pour valoriser (et instrumentaliser) son patrimoine culturel : feu Gnassingbé Eyadéma ne manquait pas une occasion de présider aux splendides fêtes d’initiation et de purification, abondamment filmées par la télévision. Ce n’est sans doute pas étranger à la préservation remarquable des musiques kabiye…
Les  » paysans des pierres  » – on ne s’en étonnera pas – sont l’un des derniers peuples à avoir conservé l’usage du lithophone. L’archéologie a prouvé l’existence de cet ancêtre probable de tous les instruments  » à clavier  » dès le néolithique en Asie, et de nombreux indices laissent penser qu’il pourrait être plus ancien.
S’il a survécu en Éthiopie et au nord du Nigeria, il n’y a semble-t’il que chez les Kabiyé que le lithophone est encore joué couramment, par les jeunes au cours des rites d’initiation, et même par les enfants dans un simple but de divertissement.
Le lithophone kabiyé  » pichanchalassi  » (= « son des cailloux « ) est fait de cinq grandes pierres plates disposées en étoile sur un lit de paille, et percutées au moyen de galets ou parfois d’os.
Le soliste joue un rythme de base de sa main gauche sur la pierre qui offre le son le plus grave, et improvise une mélodie de sa main droite sur les quatre autres. Un accompagnateur peut aussi jouer la partie rythmique sur une sixième pierre, laissant ainsi au soliste plus de liberté. Le son de cet instrument archaïque est d’une rare beauté, et un vrai virtuose comme ici Kpalandao Yurijao démontre ses immenses ressources. Il est probable qu’un jour, grâce à ce cd, le lithophone kabiyé s’ajoutera au balafon parmi les instruments  » samplés  » mis à la disposition des amateurs de techno !
Autres instruments mis en valeur dans ce disque : le lamellophone  » sanza « , très peu enregistré en Afrique de l’Ouest, est ici magnifiquement joué par le vieux chanteur et multi-instrumentiste Mola, qui figurait déjà il y a 30 ans dans le disque Ocora 76. On l’entend aussi dans un solo de  » longa « , un double tambour d’aisselle qui a rarement aussi bien mérité son surnom de  » tambour parlant « .
Mola a toujours été un pilier du  » soo « . Ce mot désigne l’orchestre traditionnel qu’entretient encore tout village kabiyé qui se respecte. Il s’exprime aussi bien lors des rituels que pour accompagner les réjouissances lors des récoltes. Il s’agit avant tout d’un orchestre de danse, car le rythme est primordial dans la musique kabiyé. Mais la sonorité ne l’est pas moins, puisque dans les trois villages où a été enregistré ce cd, la composition du  » soo  » est la même : sifflets en bois à trois trous, trompes traversières en corne de biche, cloches en fer, hochets, sonnailles et tambours d’aisselles.
Les parties vocales sont plutôt  » rappées  » que chantées, ce qui contribue à donner à la musique villageoise kabiyé une modernité insolite.
Finalement, à l’écoute de ce disque passionnant enregistré récemment dans un coin perdu de l’Afrique, on se posera forcément cette question : où est la  » modernité musicale « , sinon là ?

Orchestres et lithophones kabiyé, (Ocora / harmonia mundi)///Article N° : 4055

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