Diplômée de l'institut d'Études politiques de Lyon en communication, Amandine Gay s'oriente dès 2008 vers le conservatoire d'Art dramatique de Paris 16e.
Interprète au théâtre, au cinéma et à la télévision,
elle participe également à des courts métrages remarqués comme Hors de l'Abri de Céline Guénot ou Last Supper for Malthus de Klaus Pas.
Avant de se lancer comme scénariste de programmes courts pour la télévision, elle coécrit une pièce de théâtre, Silence, avec Vincent Ecrepont. En 2014, elle réalise son premier film documentaire, Ouvrir La Voix.
Pénélope Dechaufour : Ma première question concerne votre parcours et le lien qu'il peut entretenir avec le projet de votre documentaire. Qu'est- ce qui a guidé le choix pour la comédienne que vous étiez de passer derrière la caméra ? Qu'est ce qui a motivé initialement ce projet ? Vos productions avant Ouvrir La Voix sont-elles également marquées par les problématiques liées à l'afrodescendance ?
Amandine Gay : Devenir réalisatrice a toujours été l'objectif de long terme. D'ailleurs, lorsque j'étais élève à Sciences-Po Lyon, j'avais choisi Ardèche Images, pour mon stage de 2e année. C'est un des hauts lieux du documentaire de création français et j'envisageais à l'époque de poursuivre mes études post-diplôme de l'IEP là-bas, dans la section Master de réalisation de film documentaire. Le jeu est arrivé comme un accident de parcours volontaire. Lors de mon séjour académique à l'étranger, j'ai suivi un cursus d'études cinématographiques en Australie et j'ai commencé à dériver vers la fiction. J'avais par ailleurs des envies de scène depuis longtemps qui s'étaient développées à force de travailler dans le monde du spectacle pendant mes années d'études (chauffeur à l'Auditorium de Lyon; agent de sécurité au Paléo Festival en Suisse ; manager du bar à vin du Malthouse Theater de Melbourne, etc.). Une fois diplômée de Sciences-Po, je me suis donnée quelques années pour tenter une carrière artistique, qui me semblait d'autant plus cohérente que la plupart de mes réalisatrices et réalisateurs préférés étaient passés par le théâtre et le jeu en général, à un moment de leur carrière. Étape qui me semble indispensable pour bien diriger les comédiens.
Parallèlement, je dirais que je travaille sur les questions abordées dans le film depuis près de dix ans. Dès 2006, mon mémoire de fin d'études à l'IEP s'intitulait Les enjeux du traitement de la question coloniale dans la société française contemporaine. Plus tard, j'ai milité au sein d'Osez le féminisme (OLF), une association très blanche et paternaliste (vis-à-vis des femmes voilées, des travailleuse du sexe, etc.) qui m'amènera à me définir comme afroféministe et surtout à quitter leurs rangs. L'arrivée dans le monde de l'art dramatique m'a ensuite fait prendre conscience que le cinéma, le théâtre et la télévision restaient les plus grands vecteurs de clichés hérités de l'époque coloniale. J'ai peu à peu pris conscience de la naïveté de ma démarche initiale (aller chez les saltimbanques pour trouver la tolérance). Il suffisait de regarder les films français ou d'aller au théâtre pour constater que nous sommes absentes ou présentées dans un cadre précis : les esclaves, les servantes, les bêtes de sexe voire les bêtes tout court, les sans-papiers, les filles de banlieue, bref, hors du misérabilisme et de l'exotisme, pas de salut pour les comédiennes noires.
Je suis alors passée à l'écriture, car je n'avais pas encore accepté que le système ne change pas de l'intérieur. Mon idée était la suivante : si tous les personnages de femmes noires - au cinéma et à la télévision - s'appellent Fatou ou Aminata et connaissent un destin tragique, c'est parce qu'il n'y a pas assez de scénaristes aux prises avec la réalité de nos vies d'Afrodescendantes de France. Ce fut une erreur car l'institution audiovisuelle, en particulier les producteurs et les diffuseurs, reste encore majoritairement blanche, masculine et bourgeoise. C'est en travaillant sur un programme court que j'avais créé avec Angélica Sarre, une autre comédienne, que nous fîmes l'expérience des limites de notre démarche. Médias Tartes était une série humoristique, plus précisément une satire des magazines féminins mettant en scène cinq femmes qui se confrontaient aux injonctions desdits magazines. J'avais choisi de
"glisser" un personnage de lesbienne noire et sommelière, parmi ce groupe de copines. Étant pansexuelle et ayant managé un bar à vin en Australie, je n'avais certes pas été chercher très loin, mais ce n'est pas ce qui nous fut reproché. Le producteur avec lequel nous travaillions à l'époque nous expliqua que ce type de personnage n'était pas réaliste en France et que nous avions trop regardé de séries américaines !
Je réalisais alors qu'il ne suffisait pas d'écrire son histoire, encore fallait-il avoir les moyens de la porter telle quelle jusqu'à sa réalisation. Le problème majeur était désormais l'argent car réaliser un pilote ou un court métrage requiert des fonds. Et il est encore une autre série d'obstacles, institutionnels cette fois, car l'accès aux subventions est aussi problématique lorsque l'on ne souhaite pas aborder la question de l'afrodescendance d'un point de vue misérabiliste ou exotique. J'ai brièvement hésité entre faire un one woman show ou un programme court humoristique du type Vis ma vie de Noire. Mais j'ai fini par m'éloigner de ces deux idées car je réalisais que l'humour avait vocation à rendre mon discours acceptable, à ne pas mettre les Blanc.he.s mal à l'aise. Pourtant, l'invisibilisation dans les médias ou la représentation stéréotypée des femmes noires est une forme de violence à laquelle personne ne songe à nous soustraire. J'abandonnais donc l'humour qui me semblait désormais une façon de ne pas assumer ma véritable intention: exprimer ma lassitude, ma colère et néanmoins mon triomphe face à une société raciste, sexiste et homophobe.
Je suis de celles qui pensent que les luttes d'émancipation qui fonctionnent sont celles portées par les personnes dominées et j'en avais plus qu'assez de voir des réalisatrices et des réalisateurs blanc.he.s qui parlaient à notre place ou nous donnaient la parole sur des sujets qui ne nous concernaient finalement pas. À ce stade de ma réflexion, je finissais par opter pour un film documentaire car j'avais les moyens de le réaliser en auto-financement (au moins jusqu'au montage brut). Et aussi car j'ai fini par accepter qu'avant d'influer sur la fiction, il nous fallait d'abord exister dans la réalité. Un documentaire me permettait de montrer que les femmes noires vivant en France pouvaient effectivement être lesbiennes et/ou sommelières et/ou claustrophobes. De montrer que la réalité était plus forte, plus complexe et plus surprenante que la fiction et qu'il était possible d'entendre un discours politique émanant de femmes noires, de ma génération, de toutes origines, confessions, orientations sexuelles, professions, etc. Là, je pourrai enfin m'exprimer et partager la parole avec toutes celles qui, comme moi, se voient confisquées leur existence et leur parole quotidiennement.
Le projet premièrement intitulé Nous sommes la somme de nos différences semble s'être peu à peu teinté d'un afroféminisme plus appuyé. Pourriez- vous revenir sur le processus de construction de votre documentaire ?
Voici le synopsis que j'ai envoyé en mai aux femmes qui s'étaient manifestées après mon appel à témoignages quand le film s'appelait encore Nous sommes la somme de nos différences :
Ce projet de film est né de ma volonté d'occuper l'espace public et d'expliquer pourquoi un certain nombre d'entre nous choisissent de quitter la France. Je souhaite prendre une parole qui nous est trop souvent confisquée, parce que femmes, qui plus est noires. Que l'on soit née en France ou pas, de parents français ou pas, musulmane, catholique, agnostique, juive, athée, lesbienne, hétéro, bi, pansexuelle, cis ou transgenre, ce que la société voit de nous, c'est avant tout, notre couleur de peau.
J'envisage donc ce film dans l'esprit d'une enquête sociologique, même si la dimension militante est affirmée, c'est-à-dire que je pars avec une hypothèse : notre couleur de peau nous confère une communauté d'expérience de la différence au sein d'une société majoritairement blanche. Mais face au racisme ordinaire, au sexisme, à l'orientalisme, à la lesbophobie, l' islamophobie ou la transphobie, nos stratégies et nos ressentis diffèrent. Ce sont ces adaptations face à la norme (blanche, catholique, hétérosexuelle) dont nous sommes exclues de fait et parfois à plusieurs degrés qui m' intéresse.
Mon parcours de vie m'a amené à demander la résidence permanente au Québec, mais parmi les interviewées, on rencontrera aussi bien des entrepreneuses - bien décidées à s' établir durablement en France - que des femmes déjà parties ou envisageant le départ. Je choisis donc d'utiliser ma présence dans ce film comme fil conducteur des thématiques qui seront abordées, en introduisant chacun des sujets par une anecdote personnelle.
En sociologie, le principe de la présentation de la personne qui mène l'enquête se nomme: situer son propos. Et telle est mon intention : que l'on sache d'où je parle. Mon expérience de ce qu'est être une femme noire est forcément limitée et subjective, c'est donc en donnant la parole à des femmes différentes de moi que je pourrai dresser un portrait aussi multiple que les réalités et identités qu' il comprend et voir si le vieil adage raciste "La France, on l'aime ou on la quitte" se vérifie ou non.
Le projet ne s'est donc pas teinté d'afroféminisme, il était radical et affirmé comme tel dès le début. Le changement de titre a été motivé par le fait qu'après avoir réalisé tous les pré-entretiens (environ 45), la thématique de la confiscation de la parole et de l'effacement des femmes noires de l'Histoire et des histoires était au centre des préoccupations des personnes que j'avais rencontrées.
Cette question était aussi au centre de mon travail dès le début mais le titre initial recouvrait plutôt une autre dimension du film : le paradoxe homogène/ hétérogène de notre communauté. En effet, un des challenges du film est de montrer que si nous sommes unies par une expérience de la domination raciale et patriarcale, la catégorie "noire" n'en est pas moins protéiforme : née en France, primo-arrivante ou étudiante naturalisée ? Bourgeoisie, classe moyenne ou classe populaire ? Origines antillaises, africaines, afro-antillaises, afro-maghrébines ou née sous X ?
À qui donnez-vous la parole et comment ?
J'ai posté une annonce sur Twitter début mai 2014 où j'expliquais que je préparais un documentaire afroféministe et où j'invitais les personnes intéressées à me donner leur mail pour que je leur envoie le synopsis et la note d'intention. J'espérais quelques réponses, je reçus près de quinze adresses mail en moins de dix minutes ! Ensuite, entre mon réseau de comédiennes, de performeuse burlesques, d'amies noires et de leurs amies, j'ai très vite dû arrêter les "inscriptions". D'autant que ne sachant pas le succès que connaîtrait mon annonce Twitter, j'avais aussi posté des annonces sur des médias communautaires (Dollystud - la lesbophère la plus exotique -, la page Facebook des Musulmans progressistes de France, etc.)
Lors des pré-entretiens, j'ai insisté sur le caractère intersectionnel du film car il sera autant question de lesbophobie, que d'islamophobie, qu'il y aura des séquences d'effeuillage burlesque et des extraits de manifestations, bref, une multitude de sujets seront abordés et je souhaitais que toutes les personnes filmées adhèrent à l'intégralité de ma démarche (même si elles ne se reconnaissent pas dans tous les propos). Les participantes ont entre 22 et 47 ans, mais la grande majorité se situe autour de 25/30 ans. Le tournage s'est ensuite effectué en deux temps : le reportage dans lequel nous avons suivi une ou plusieurs filles lorsqu'il s'agissait d'événements collectifs et l'entretien dans lequel nous avons développé la dizaine de thématiques abordées dans le film. Du jour où l'on se découvre noire au jour où l'on décide, ou non, de quitter la France.
Quelle est la part de l'intime, le vôtre ainsi que celui des personnes que vous filmez dans Ouvrir la voix ?
Pourpréparercefilm, j'ai commencé parpartirdemonexpérience : j'ai construis une première version d'un plan basé sur mon ressenti d'Afrodescendante née et ayant grandit en France. En effet, ce documentaire suit le mouvement de ma pensée et mon évolution, il commence avec le jour où je me suis découverte noire et se termine avec mon départ pour le Canada. J'ai ensuite présenté ce plan à des amies noires pour savoir si en fonction de leurs parcours, les thématiques que je proposais résonnaient aussi. J'ai fait quelques ajustements et j'ai alors commencé les pré-entretiens tout en cherchant conseil auprès de mes aînées : Nathalie Etoke, Gerty Dambury et Silyane Larcher qui, de par leurs parcours de chercheures et/ou de militantes et/ou d'artistes, m'ont permis de préciser mes questions. J'ai pu ainsi étoffer mes parties, tout en continuant mes recherches en assistant à des colloques universitaires par exemple, mais le cadre initial a finalement peu bougé.
Mon intuition de départ sur l'homogénéité des expériences, en partant de la mienne, était effectivement la bonne, ce qui signifie que l'intime occupe une grande place dans le film. En tant qu'afroféministe, je considère que le privé est politique : Personal is Political. Lorsque toutes les femmes interviewées se reconnaissent quand j'aborde la question de nos cheveux que les Blanc.he.s touchent sans nous demander la permission; j'aborde une question politique, qui n'est triviale que pour celles et ceux qui ne réalisent pas que le toucher relève de la sphère intime et qui ignorent que les Noir.e.s de France sont les descendant.e.s de celles et ceux qui étaient exposé.e.s dans les zoos humains. Cette intrusion dans notre chevelure appartient au continuum colonial et c'est là le point central de ma réflexion et de mon film. Tous les sujets abordés portent cette thématique en filigrane. Par exemple, le colorisme (les peaux noires claires valorisées par rapport aux peaux noires foncées) est un héritage de la hiérarchie en fonction des degrés de noirceurs qui était en vigueur dans les plantations. Ou encore, la négrophilie sexuelle et cette phrase traumatisante quand on l'entend avant même les premiers rapports sexuels :
"J'ai jamais essayé avec une Noire" est un héritage mêlé de la plantation et de la colonisation. En effet, comme l'explique Jennifer Yee dans Clichés de la femme exotique, l'indigène était présentée comme une métaphore de la terre chaude et lointaine à conquérir.
Quelles sont vos sources d'inspiration ? Qu'en est-il de l'espace de visibilité offert à des projets comme le vôtre ?
Écrire, produire et réaliser un film par mes propres moyens sur des thématiques telles que l'afroféminisme, le colorisme ou la mysoginoir estunchoix directement inspiré du manifeste de Melvin Van Peebles : Sweet Sweetback Badaaaaaaass Song : A Guerilla Filmmaking Manifesto. Faire des films, par nous, pour nous, avec nous, par tous les moyens à disposition, y compris ses économies personnelles (interdit majeur dans l'industrie cinématographique). L'idée étant de créer moi-même les conditions de diffusion de mon film. C'est d'ailleurs la grande puissance des réseaux sociaux qui permet d'avoir une base de personnes qui suivent votre travail et sont prêtes à s'investir dans le projet, en temps et parfois même en argent (dans le cas du crowdfunding par exemple). Ensuite, je serai en mesure de le diffuser dans les salles d'art et d'essai en ayant recours à des systèmes de prévente comme pour un concert mais dans le cas de places de cinéma. Je pense même que si j'arrive à fédérer assez de monde, j'aurai la possibilité d'avoir accès à une véritable distribution. L'idée est de ne pas attendre d'avoir de l'argent pour faire, mais de faire en se disant qu'on trouvera l'argent.
Pour ce qui est des films qui m'ont inspirée, je citerai en premier lieu : Sisters In the Struggle, un film documentaire de 1991 par et à propos de militantes afroféministes canadiennes. En fiction, il y a bien entendu le film culte lesbien Go Fish de 1994 et je réalise en répondant que mes références sont un peu datées, mais tant pis. Plus récemment, c'est le film Pariah, de Dee Rees qui m'a beaucoup touchée : l'histoire d'une adolescente noire qui grandit dans une famille de classe moyenne dans le Bronx et qui se découvre lesbienne, sur fond de spoken work et de rock. Ce fut une expérience aussi bouleversante que rafraîchissante. D'un point de vue technique cinématographique, je dirais que mes modèles pour le tournage sont Agnès Varda et les frères Maysles pour l'usage des optiques et la fluidité du mouvement de caméra, au plus près des visages et du mouvement de la pensée. Pour le montage, Errol Morris - en particulier son travail dans The Fog Of War - et Lars Von Trier, pour tous ses films.
Pour vous, que signifie aujourd'hui l'afropéanisme et comment définir l'afrodescendance ?
Lorsque j'ai découvert l'expression "afropéennes", je me suis dit qu'il était effectivement grand temps de trouver un vocabulaire qui soit propre à nos expériences de femmes noires vivant en France. Aujourd'hui, je préfère utiliser le terme afrodescendante car il me convient mieux dans une perspective afroféministe : l'afrodescendance me permet de concilier mes multiples identités, touten retrouvant l'internationalisme des luttes, du Brésil à la Tunisie, en passant par l'Allemagne, le Canada et les États-Unis. Je suis une grande admiratrice des réseaux sociaux et des possibilités de luttes communes, ou du moins, de rencontres qu'ils permettent. Qu'il s'agisse de TheAfropean.com, de BlackGermans ou du mouvement brésilien #sexoeasnegasnomerepresenta, je retrouve des thématiques et des réflexions qui font écho à mon expérience de femme noire en France et qui me permettent d'entrevoir de nouvelles perspectives de luttes.
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