Parfum de printemps, de Ferid Boughedir

Sortir de l'innocence

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En sortie le 20 avril dans les salles françaises, le dernier film de Ferid Boughedir, récit d’une sortie de l’innocence, cherche à faire respirer à nouveau un parfum de liberté.

Alors que la Tunisie cherche sa voie post-révolutionnaire, le cinéma tente de parler du temps présent avec le recul qui le différencie du reportage de circonstance. Le présent ne peut être abordé sans référence au passé qui le structure encore : comment la dictature a modelé les êtres et les comportements sociaux, mais aussi comment un tel changement a pu être possible ? C’est ce double projet qui sous-tend le nouveau film de Ferid Boughedir, cinéaste omniprésent et militant qui, en dehors d’un téléfilm en 2008 (Villa Jasmin), n’avait pas tourné pour le cinéma depuis Halfaouine, l’enfant des terrasses (1990) et Un été à la Goulette (1995).
Fidèle à son choix d’un cinéma grand public basé sur un cocktail d’humour et de sensualité, Parfum de printemps s’attache à un jeune diplômé au chômage, Aziz, montant de Province à Tunis pour y trouver un emploi. Devenu installateur de paraboles de télévision, il découvre des milieux qui lui sont étrangers et tombe vite amoureux d’Aïcha, une belle jeune femme cloîtrée qu’il découvre sous ses plus beaux attraits et décide de délivrer. Le pas sera vite franchi pour penser que cette belle Tunisienne est la métaphore d’un pays sous les verrous de la dictature, bridée par la femme du président et ses sbires. Dans sa recherche de travail et de logement, Aziz s’attache successivement aux forces en présence dans la société (les exploiteurs, le parti et les mafieux, les islamistes, le peuple), dont le film fait le portrait à gros traits caricaturaux à la faveur de l’incommensurable naïveté d’Aziz. De fil en aiguille, alors même qu’éclatent les émeutes, il deviendra malgré lui un héros de la révolution…
Si l’intention est clairement de démonter l’importance de ceux qui s’attribuent le rôle de héros, l’ambiguïté du film est de ramener tout le monde par la voie de la comédie à l’état de cliché et de faire l’impasse sur les vraies forces vives qui ont rendu possible et mené la révolution. Aziz est certes mêlé à un groupe d’activistes confronté aux malfrats du pouvoir mais Syndicato, le militant de gauche, est lui-même une caricature insipide, isolé par ses discours sans prise sur le réel. Seule la débrouille, la détermination et le courage populaires sont mis en avant à travers les commerçants du souk qui ne font cependant que suivre leurs intérêts.
Quant à la Tunisie accablée symbolisée par Aïcha, elle pleure sur son sort et attend silencieusement son héros. C’est faire peu de cas de la lutte des femmes, le scénario ne donnant de valeur à Aïcha que par sa beauté. En définitive, personne n’est épargné par cette comédie cruelle, sauf Aziz qui est au départ l’innocence personnifiée et va peu à peu s’initier à la dure réalité jusqu’à l’utiliser à ses fins. Celles-ci restent pures puisqu’il s’agit d’un amour idéalisé. Il est en quelque sorte Le Prince de Mohamed Zran (2004) transposé dans la Tunisie de la révolution : même amour impossible d’un homme du peuple pour une princesse, même volonté de décrire au passage les travers du pays. Récit d’une initiation sociale et sentimentale sous la forme d’un conte, Parfum de printemps cherche à rendre compte du parfum d’une époque pour donner envie de respirer encore ce parfum de liberté.
Ce thriller amoureux sur fond de peinture sociale aurait fait mouche si Boughedir, plutôt que de foncer tête baissée dans le jeu forcé de la comédie, avait aussi convoqué la poésie qui avait fait le succès d’Halfaouine. Reste un film plaisant aux nombreux rebondissements pour inviter la Tunisie à sortir de l’innocence. Mais ne l’a-t-elle pas déjà fait ?

///Article N° : 13571

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© Zelig Films Distribution
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