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« Armes miraculeuses »… Le titre du colloque est évidemment
emprunté au titre de la collection de poèmes qu’Aimé Césaire publie en 1946 chez Gallimard. Écrits entre 1941 et 1945, ils furent d’abord
publiés dans la revue martiniquaise Tropiques. Une première partie porte la marque d’une recherche éperdue de l’identité et d’un combat contre la négation de la conscience noire, la seconde partie est marquée par la rencontre d’André Breton et Aimé Césaire en avril 1941 à Fort-de-France.
L’écriture de ces poèmes est marquée par la censure qui règne à la Martinique sous le régime de Vichy. Cette image d’une écriture opaque qui se montre et se masque, nous a semblé particulièrement pertinente pour parler des héritages immatériels des esclavages : langues, palimpsestes, rites configurés et reconfigurés, mémoire
versée en inconscient, poésie et littérature d’un passé enfoui et pourtant demeuré vivant, pratiques qui se montrent et qui se cachent. Ces créations sont de l’ordre de l’inattendu et de l’imprévisible.
Objets diasporiques, points d’ancrage, pierres de touche, sources
de référence pour les individus, les groupes, les artistes, les armes
miraculeuses forgées par les esclaves des colonies françaises dans la rencontre avec d’autres, esclaves, Libres, propriétaires d’esclaves, transformées et réinventées par les processus de créolisation racontent des histoires.
Objets qui se déplacent, créant du sens à travers des rapports complexes avec leur site d’origine (langues, rites, croyances, et savoirs, africains, européens, asiatiques), objets longtemps
associés à des personnes mises en dehors de l’Histoire. Objets dont
nous devons rappeler l’histoire, sans recourir aux euphémismes, sans
avoir peur de confronter un passé et un présent lourds de conflits et de douleur, mais aussi avec les armes miraculeuses, révélant des possibles.
Langues créoles, musiques, rites, armes miraculeuses qui ont troué la
trame du silence sur l’esclavage. Gardons-nous cependant de tout
triomphalisme naïf. Les terres françaises où les esclaves ont laissé des héritages linguistiques et culturels sont sous l’assaut de la société de consommation, de l’idéologie de l’individualisme, et connaissent depuis des décennies de grandes difficultés économiques et sociales.
L’illettrisme augmente (14% en Martinique, 21% à La Réunion), il
existe un fort décrochage scolaire, le nombre d’enfants qui quittent l’école sans diplôme s’accroît, les diplômés ne trouvent pas de travail. Et si la mobilité peut être une opportunité, une fuite des cerveaux n’est pas souhaitable.
La société française continue, en grande partie, à ignorer ou
méconnaître les sociétés héritières de l’esclavage et du statut colonial.
Les images négatives (« assistés », « ingrats », « paresseux », images relevées par de nombreux observateurs y compris le Sénat) influencent les politiques publiques. Les langues créoles, très parlées quotidiennement, n’ont pas encore la place qu’elles
méritent parmi les langues de France. La lecture dans les créoles n’est pas encouragée, et cela parmi les locuteurs de créole eux-mêmes qui ont encore une perception négative de leur langue, vue comme une langue des « pauvres », comme une entrave à la réussite sociale. Parler plusieurs langues est pourtant signe d’une éducation poussée.
S’il reste encore beaucoup à faire pour sortir d’une simple condamnation morale de l’esclavage et mettre à jour tout ce que ce système a produit de souffrance, de terreur, d’effroi, de bouleversements, de guerres, comment il a construit une
géopolitique des inégalités, comment il a transformé les arts de vivre
et de consommer, la sociabilité et l’esthétique, artistes, chercheurs,
enseignants, associatifs, se mobilisent depuis des années pour faire advenir d’autres voix, d’autres témoignages.
Il est certes difficile de résumer en quelques lignes ce qui dura des siècles et prit des formes multiples sur les territoires de l’esclavage, ce qui s’est vécu dans la myriade des vies singulières et dans l’expérience collective de la servitude. Ce sont des siècles
qui ont laissé des traces.
En France, le rôle central de la traite et de l’esclavage colonial dans
la politique, dans les transformations sociales et culturelles, dans le
racisme anti-Noir est encore marginalisé.
L’accent mis sur leurs abolitions et le cadre exclusivement moral dans lequel encore trop souvent il est question de l’esclavage, font obstacle à une meilleure compréhension de ce que représenta ce commerce d’êtres humains. L’abolition telle qu’elle a été mise en avant par l’idéologie républicaine souhaitait inscrire une rupture
brutale entre l’Ancien Régime (esclavagiste) et la République (abolitionniste), rupture légitime certes mais qui masquait d’une part que la ligne de rupture n’était pas entre royalistes et républicains mais entre des régimes et une volonté politiques et d’autre part, que l’abolition ne fut pas suivie de mesures qui auraient assuré aux affranchis l’accès à la liberté et l’égalité qu’ils souhaitaient. Les
promesses de l’abolition furent entravées et l’abolition est apparue comme une trahison des luttes des esclaves.
Dans cette célébration de l’abolition disparaissaient les luttes des esclaves. L’accent était mis sur la générosité et la grandeur d’âme des abolitionnistes français alors que tant de femmes et d’hommes asservis avaient payé de leurs vies leur résistance à l’esclavage.
Et à côté de cette lutte à mort, il y avait aussi les mille manières d’échapper à l’esclavage. Dans les années 1960 et 1970, au moment de la résurgence des mémoires de l’esclavage colonial dans les Outre-mer, la dimension émancipatrice de l’abolition fut questionnée. Aux Antilles, il s’agissait de tourner la page du « Schoelchérisme », fruit d’une sacralisation de Victor Schoelcher contenue dans les
statues le représentant caressant la tête d’un petit Noir, c’est-à-dire d’un paternalisme qui ne pouvait qu’être perçu comme méprisant.
À La Réunion, une chanson très populaire des années 1980 disait « Oté Sarda, ou la roul ànou ! » (Oh Sarda, tu nous a trompés !) Sarda Garriga, commissaire de la République chargé d’appliquer le décret du 27 avril 1848 à La Réunion, décréta que le motto de l’abolition était « Dieu, la patrie, le travail » et non, « Liberté, Égalité, Fraternité. »
L’abolition de l’esclavage, utilisée comme une des justifications aux conquêtes coloniales de la fin du XIXème siècle, porta grand tort aux
abolitionnistes européens (1). Ne faut-il pas cependant relire cette
histoire en abordant l’abolitionnisme comme une des formes, un des
moments de l’anti-esclavagisme, en en montrant les limites et les contradictions ? En mettant à jour les différences à l’intérieur des mouvements abolitionnistes, leurs liens avec les idéologies de leur temps, leurs renoncements et leurs combats ?
Comment retracer l’histoire d’un des premiers mouvements transnationaux en redonnant aux esclaves le rôle central qu’ils y jouèrent avec leurs témoignages, leurs luttes, leurs débats, dialoguant avec des libres et où les langues créoles eurent leur place ? Certaines de ses expressions appartiennent au monde des armes miraculeuses.

L’esclavage dans la modernité européenne
Les mondes de l’esclavage furent divers et complexes. Les communautés d’esclaves n’étaient jamais uniformes. Elles étaient traversées de tensions, de conflits. Elles connaissaient les transformations dues à des mouvements internes ou externes aux
territoires. Ces mondes, ne l’oublions pas, n’étaient pas strictement français, anglais, danois ou portugais. Il existait des circulations entre eux et des formations régionales.
La traite et l’esclavage sont contemporains de l’émergence de cette modernité européenne qui proclame l’universalité des droits et l’imprescriptibilité de la liberté. Comment concilier le principe
d’universalité des droits et l’exception qui s’élabore basée sur la création d’une différence raciale ?
Cette contradiction fut au cœur des révolutions du XVIIIème siècle, les révolutions des Lumières, au cœur d’un universalisme qui deviendra un particularisme. La contradiction se résout en excluant les Noirs de l’humanité. Elle laisse la révolution américaine inachevée, l’ouvrant sur un futur inéluctablement conflictuel.
Seule la Révolution haïtienne, déclenchée en 1791 et qui débouche
sur la victoire des esclaves insurgés et la création de la République d’Haïti le 1er janvier 1804, représente la véritable révolution des Lumières car elle fut anti-esclavagiste, anticoloniale et anti-raciale.
Je voudrais m’attarder ici sur les mouvements féministes qui
s’organisent et se développent au XVIIIème et au XIXème siècle autour de la dénonciation de la servitude des femmes. Faisant un lien entre l’esclavage des Noirs et celui des femmes, les féministes dénoncent les contraintes à la liberté des femmes imposées par la notion de propriété privée : les femmes appartiennent à leur père, puis leur mari. C’est un anti-esclavagisme qui soutient le féminisme du XVIIIème et du XIXème siècle.

Être femme, noire, et esclave

Dans le monde de l’esclavage colonial, les femmes esclaves ont fait face à de multiples discriminations, parce qu’elles étaient femmes, parce qu’elles étaient esclaves, et parce qu’elles étaient noires. Parmi les 12 à 13 millions d’Africains déportés, 1/3 fut des femmes. Bien que minoritaires dans les populations d’esclaves, elles ont
cependant constitué une force sociale et culturelle fondamentale dans les mondes des esclaves. Partout, elles ont participé aux luttes contre l’esclavage.
Le système esclavagiste constituait les esclaves en une masse indistincte. Pour les Européens, les Africains des deux sexes étaient des esclaves par nature. Le Code Noir (1685), qui dans les colonies françaises réduisait les esclaves au statut d’objets meubles ne faisait pas de distinction entre les sexes, ses articles visant « les
esclaves » ou « l’esclave ». Mais le but de l’administration coloniale était aussi d’ériger un système rigide de barrières morales, culturelles et sociales entre Blancs et Noirs. Le régime de contrôle social s’appuyait sur la terreur, la hiérarchie de couleur et de statut, des pratiques de servilité et de soumission. La politique « diviser
pour régner » était appliquée avec soin et les esclaves dressés les uns contre les autres. La promesse de meilleures conditions de travail, de la liberté, d’un lopin de terre contre la dénonciation des « paresseux », d’un complot, ou la participation à la chasse aux marrons, était destinée à briser les solidarités. Des marrons, une fois signés des accords de souveraineté avec les pouvoirs coloniaux,
accepteront d’aider à rattraper des esclaves enfuis. Chaque groupe
social-blancs, libres de couleur, esclaves-connaissait de fortes distinctions.
Le monde esclavagiste connut toujours des tensions, des marges,
des conflits. Les esclaves organisèrent mille manières de l’enfreindre et d’échapper à la domination esclavagiste. Monde où une minorité
d’hommes blancs possédait une majorité d’hommes noirs, monde
de domination masculine et raciale, l’esclavage colonial n’épargna pas les femmes. Les Européens avaient des femmes esclaves l’image négative de femmes lascives, laides, et inaptes à la maternité. Les femmes blanches les redoutaient. Face à un système qui à la fois niait et exploitait leur sexe, les femmes esclaves ont déployé des stratégies pour survivre, pour protéger leurs compagnons et leurs enfants, pour obtenir leur liberté, pour elles, leurs compagnons et leurs enfants.
Souvent reléguées aux travaux les plus durs dans les champs (couper les cannes, désherber), elles continuaient à être responsables des enfants et des tâches domestiques.
Les femmes esclaves ont développé des talents (couturière, cousinière, sages-femmes…), elles ont construit une vie familiale, ont tenu des étals au marché et de petites boutiques pour les maîtres. Certaines sont devenues la concubine du maître ou ont épousé un libre dans l’espoir d’obtenir leur liberté et celle de leurs enfants. D’autres se sont affirmées comme chefs spirituels de la communauté
esclave. Elles ont participé aux révoltes et aux insurrections, sont
parties marronnes, ont utilisé les armes du suicide, de l’avortement, de l’empoisonnement. Mais elles n’ont échappé ni à la prostitution, ni au viol, ni à la torture, ni à la mort.
Certaines ont laissé des autobiographies et des textes (romans, poèmes) dénonçant l’esclavage et réclamant l’universalité des droits sans distinction de couleur. La grande majorité de leurs auteurs – Phyllis Wheatley, Mary Prince, Sojouner Truth, Harriet Tubman, Harriet Jacobs – vivaient aux États-Unis.
Les femmes esclaves se sont activement opposées à la traite et à la servitude. Elles ont payé un lourd tribut. Leur rôle, souvent négligé, dans le combat contre le racisme, pour les droits humains, les droits des femmes, l’égalité et la liberté mérite d’être reconnu.
Dans le monde européen et américain, il faut attendre la fin du
XVIIIème siècle pour voir apparaître un véritable mouvement social antiesclavagiste, où des femmes vont se distinguer. D’un continent à l’autre, les destins de femmes de toutes origines se sont rencontrés autour d’une même aspiration : celle de mettre fin à un système économique, culturel et social inique. Au XVIIIème siècle, des féministes s’élèvent contre l’esclavage mais c’est au XIXème siècle qu’un véritable mouvement transcontinental émerge liant les États-Unis, l’Angleterre et l’Europe, où des textes et déclarations de femmes esclaves jouent un rôle important comme celui de femmes comme Amanda Berry Smith (1837-1915).
Il serait impensable de comparer la situation d’une femme esclave et d’une femme européenne, bien qu’en Europe, les vies des femmes
domestiques, des ouvrières, des paysannes, aient été extrêmement dures et l’espace de leur liberté fortement réduit. Cependant, une éthique de la solidarité a porté des femmes aux opinions et aux conditions de vie très différentes à s’allier. Le mouvement abolitionniste européen à majorité masculine aura tendance à
appréhender les esclaves comme une masse, mais des féministes sauront distinguer ce qui faisait la spécificité des femmes esclaves.
En France, peu de féministes défendront la cause des femmes esclaves.
En Angleterre et aux États-Unis par contre, le mouvement abolitionniste donnera naissance à un renouveau du féminisme. Mais s’identifiant aux valeurs d’une civilisation « blanche », à maintes reprises, les féministes vont se dissocier des revendications des
femmes « noires » et auront tendance à vouloir maintenir les femmes noires dans un rôle de victimes à protéger.
Aux États-Unis et en France, le cas du droit de vote accordé à l’abolition aux hommes affranchis alors que les femmes (noires et blanches) en restaient privées fut ainsi la cause d’une scission historique dans les mouvements de femmes. Le vote accordé aux hommes affranchis fut perçu comme une insulte aux femmes blanches. En France, la féministe et républicaine Hubertine Auclert écrivit (circa 1850s):
Le pas donné aux nègres sauvages,
sur les blanches cultivées
de la métropole, est une injure
faite à la race blanche.
En nos possessions lointaines,
on fait voter un grand
nombre de noirs, qui ne sont
intéressés ni à nos idées, ni à
nos affaires ; cependant que l’on
refuse aux femmes éclairées
de la métropole le bulletin de
vote, qui les empêcherait d’être
broyées dans l’engrenage social
.

En 1865, alors que le droit de vote est accordé aux hommes noirs, Elisabeth Cady Stanton, grande figure du féminisme qui avait ardemment combattu l’esclavage, proteste contre le fait que « Sambo » (terme insultant envers les hommes noirs) aurait accès
à ce droit avant les femmes blanches.
Après 1848, dans les colonies françaises, les femmes colonisées auront à se battre plus longtemps pour obtenir les droits accordés aux femmes de la métropole coloniale. Le mouvement féministe ignorera souvent la situation des femmes affranchies et des femmes colonisées. Aujourd’hui encore, les héritages de l’esclavage colonial concernant les femmes sont à étudier en croisant les études sur le genre, le racisme et le statut économique et social.

L’esclavage colonial et le marché du travail

Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, nous assistons avec la traite à l’organisation, au niveau mondial, d’une main-d’œuvre mobile, racialisée et sexualisée. Mobile car les
Européens, ayant anéantit les populations amérindiennes et ne trouvant pas chez les engagés européens (hommes engagés à travailler pour quelques années dans les plantations)
une main d’oeuvre suffisante et résistante, se tourna vers l’Afrique et mit en place une industrie du commerce d’êtres humains. Racialisée car peu à peu, l’esclavage colonial établit une équivalence entre « être Noir » et « être esclave. » Sexualisée, car la capture
d’hommes était favorisée et tout au long de la traite, le ratio fut de 2/3 d’hommes pour 1/3 de femmes. Le commerce d’êtres humains favorisa l’essor d’industries, celui des armes, des tissus, et de porcelaines, l’essor de compagnies d’assurances, de banques, de compagnies d’armateurs.
L’introduction du tabac, du sucre, du café, du coton, tous produits grâce au travail servile, apporta des changements dans la vie quotidienne des sociétés européennes.
Les conditions de leur production devaient être cachées, rendues
invisibles. Production et consommation devaient devenir deux champs
soigneusement séparés. Cette séparation a été mise en lumière par
l’anthropologue Sydney W. Mintz qui a étudié les liens entre sucre, café, tabac et la pacification des classes dangereuses en Europe. Pour lui :
Le sucre vendu à prix très
bas ne s’explique pas simplement
par une augmentation de la production,
mais par le développement de l’usine.
L’accès aux calories que donnait le
sucre a nourri l’industrialisation.
La prolifération des nourritures
sucrées donna aux grandes
corporations le monopole sur
la consommation de la classe
ouvrière, transformant non
seulement son régime alimentaire,
mais aussi les goûts de toute la société
.
Sydney W. Mintz démontre comment l’esclavage colonial a non seulement construit un réseau économique et social mais aussi culturel qui questionne la séparation entre métropole et colonie. La dimension culturelle de l’économie esclavagiste est ainsi mise en lumière.
Mais ce n’est pas tout. Aux yeux des historiens de l’environnement,
l’esclavage colonial opéra un bouleversement profond sur les écosystèmes des terres à sucre, à tabac et à café. Déforestation, pollution des couloirs d’eau, déplacement des populations, terres consacrées à une monoculture, espaces africains dévastés par les guerres de traite. A ces bouleversements il faut ajouter les transferts de plantes, de savoirs, et de pratiques agricoles.
L’esclavage colonial fut aussi une fabrique du consentement. La
souffrance mise à distance permettait d’oublier ce qui se passait aux
colonies. Aux colonies, consentement chez les non-esclaves par conformisme, intérêt égoïste, et chez les esclaves, par la terreur, la division, par désir de survivre ; et dans la métropole par égoïsme, ignorance ou indifférence. La plantation était un système en lui-même, de hiérarchie, de division, de souffrance, de travail
et de vie. Mais il faut sans doute se tourner vers la notion de « zone
grise », créée par Primo Levi dans ses ouvrages sur les camps de concentration pour décrire les conditions de vie concrètes et la domination totalitaire telle qu’elle se réalisait dans les camps,
pour décrire les logiques de pouvoir parmi les dominés. Nourrir tout
juste pour renouveler la force de travail des esclaves, utiliser des esclaves pour punir, chasser, commander les esclaves, en d’autres termes, diviser. Plus l’oppression est dure, plus les opprimés cherchent avant tout à survivre. Échapper à l’esclavage, c’est
donc faire preuve de l’insatiable désir d’autonomie des êtres humains.
Armes miraculeuses que furent les pratiques de marronnage, qu’elles soient « minimes », petits gestes de refus, ou qu’elles mènent à l’établissement de communautés souveraines. Armes
miraculeuses que furent la transmission de savoirs, de chants, de pratiques et d’idéaux de liberté. Armes miraculeuses que furent l’invention de pratiques artistiques et culturelles.
Les produits coloniaux – café, sucre, tabac, chocolat, coton –
entrèrent dans la consommation courante et devinrent indispensables à la vie quotidienne des Européens.
Ils transformèrent la vie économique (industrie des sucreries,
des tabacs), et la vie sociale et culturelle. Ils affectèrent les manières de vivre et de recevoir avec l’ouverture de boutiques de tabac, de café, la publication de livres de pâtisserie, l’heure du thé ou du café. Le café, le sucre, le tabac, le chocolat furent associés aux moments de la vie, naissance, mariage, deuil, fêtes familiales…
Ils furent sexualisés, le tabac fut associé à la masculinité (les femmes
ne fumeront pas en public jusqu’au XXème siècle), aux mauvaises mœurs et à la révolution, le sucre à la douceur féminine. Chaque produit fut bientôt offert à travers un véritable éventail de déclinaisons, certaines réservées à la consommation de
luxe, d’autres au quotidien. Pour les consommateurs, leurs conditions de production devenaient lointaines et abstraites, ils se souciaient plutôt de l’accès facile à ces produits et de leur prix.
Toute la période de l’esclavage coloniale fut traversée de révoltes, de résistances et d’insurrections. La critique sur leur importance ou leur impact, et sans doute sur une trop grande idéalisation de la résistance, oublie cependant que, dans l’histoire, la résistance
est toujours du côté des faibles et des opprimés contre les puissants et que les puissants se battent avec autant de détermination que les faibles pour sauvegarder leur intérêt, ce que Machiavel dit avec talent :
C’est une illusion de croire
que ceux qui dominent soient
jamais satisfaits de ce qu’ils
possèdent, que leur supériorité
offre une garantie de sagesse
car l’avidité des grands est sans
limite et ne trouve un terme que
dans la résistance de l’autre
.

L’abolition de l’esclavage colonial apporta de nouvelles contradictions. Nous savons que les propriétaires d’esclaves reçurent une compensation financière pour la perte de leur propriété
privée puisque les esclaves étaient assimilés à des biens meubles, au même titre qu’un âne ou qu’une armoire.
Les affranchis, pour leur part, furent soumis à de nouveaux règlements de travail de résidence. L’ordre social demeura inégal et raciste. Pour autant, une classe syndiquée et politisée émergea qui commença à poser des revendications d’égalité au nom de la citoyenneté. Il est évident, en prenant conscience de toutes ces
dimensions, qu’une approche morale ne suffit pas. Elle ne rend pas justice à l’histoire humaine, économique, culturelle et sociale de l’esclavage colonial. Elle ne nous permet pas de comprendre pourquoi, bien que la mise en esclavage soit aujourd’hui illégale partout dans le monde, il reste toujours une part de travail servile
dans la chaîne de production des biens de consommation.

Des colloques pour comprendre

Le premier colloque organisé au musée du quai Branly en 2011 par le Comité pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage avait pour thème : « Exposer l’esclavage : méthodologies et pratiques », dont l’objectif était de confronter méthodes et pratiques d’exposition de l’esclavage(2). Le second colloque, en 2012, en collaboration avec la direction générale des patrimoines du ministère de la Culture et de la Communication et l’Institut national de recherches archéologiques préventives, avait pour thème : « Archéologie de l’esclavage
colonial », dont les actes ont été publiés. Pour « Les armes miraculeuses », nous avons choisi de nous limiter à l’espace colonial esclavagiste français, d’une part parce que parler des héritages immatériels de tous les empires coloniaux aurait été une tâche immense, et d’autre part parce que les héritages du monde colonial
français nous semblaient mériter un colloque à eux seul. Et nous sommes d’ailleurs loin de couvrir l’ensemble de ces héritages. Nous avons souhaité que les langues créoles bénéficient d’une place centrale. Et nous avons voulu, une fois de plus, croiser les regards : artistes, poètes, romanciers et chercheurs entrent dans un dialogue « créolisé ». Nous avons aussi choisi de faire résonner les langues créoles à travers poèmes et chants.

Hommage à Mimi Barthélémy

Mimi Barthélémy était le nom de scène de Michèle Armand. Elle est
née le 3 mai 1939 en Haïti. Elle a été élève de l’Institut d’études politiques de Paris, a obtenu une licence et une maîtrise en langue espagnole à Paris X, en 1978. Au moment où elle arrive à Paris, encore marqué par la guerre d’Algérie et le racisme colonial, elle observait :

Comme je suis une femme excessive, je me suis assimilée
totalement et c’est là que je peux parler d’aliénation. Ma voix était totalement nouée, abîmée
.

Elle commence alors un long et lent travail de réappropriation de sa
voix et de sa mémoire. Elle obtient un doctorat de troisième cycle d’études théâtrales et cinématographiques sur les Indiens caraïbes noirs, dits Garifunas du Honduras. Elle se consacre à un théâtre fondé sur la mémoire de sa famille et de son pays d’origine et
participe comme dramaturge, auteur et comédienne à la création de plusieurs spectacles. Des années 1980 jusqu’à sa mort, puisant dans la tradition orale de son pays, elle conte en récitals, seule ou accompagnée de musiciens. Grâce à son immense talent, elle fait connaître les héritages haïtiens, mêlant contes et chants,
français et créole. De nombreux albums témoignent de ses talents,
parmi eux : La création de l’île de la tortue, Haïti la perle nue ou Dis-moi les chansons d’Haïti qui fut couronné par le coup de coeur « musique du monde ». Avec l’artiste Amos Coulanges, elle a mis en scène le Code noir, cet ensemble de textes promulgués en
1685 par louis XIV pour régir la vie quotidienne des esclaves. Elle expliquait qu’en 1791, l’esclave Armand, son ancêtre, s’était soulevé contre son maître, Bérault, propriétaire d’une plantation à Saint-Domingue. À partir du récit-témoignage de Bérault, Mimi Barthélémy et Amos Coulanges avaient imaginé un spectacle entremêlant musique savante du XVIIIe siècle, musique créole, récits et lecture du Code noir. Pour Mimi Barthélémy, l’objectif du spectacle était multiple.

Je la cite :
Héritiers de nos ancêtres
esclaves, nous portons les stigmates
dont nous voulons nous débarrasser.
Nous y parviendrons en prenant conscience
de la vision inhumaine que Louis
XIV et ses sujets, aussi raffinés
qu’ils étaient, avaient de nos pères.
Nous pourrons de cette manière
faire justice à nos ancêtres.
Quant à nous, leurs descendants,
nous pourrons vivre pleinement l’humanité
qu’on leur avait niée tout en faisant
œuvre de mémoire
.

(1) Voir à ce sujet : Nelly Schmidt, La France a t’elle aboli l’esclavage ? Paris : Perrin, 2009 et Françoise Vergès, Abolir l’esclavage. Une utopie coloniale. Les ambiguïtés d’une politique humanitaire Paris: Albin Michel, 2001.
(2) Les actes du colloque ont été publiés dans la revue Africultures n°91. Exposer l’esclavage : méthodologies et pratiques. Mars 2013
///Article N° : 13002

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