Quête d’une identité noire, de la Nouvelle-Orléans aux écoles de Seine-Saint-Denis

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Chaque année, entre deux éditions du festival Villes des Musiques du Monde, la « Cité des Marmots » s’adresse aux enfants d’écoles primaires en Seine-Saint-Denis (93). Cette année, ils suivent un accompagnement artistique autour du spectacle Nola Black Soul, contant le voyage initiatique d’un musicien de la Nouvelle-Orléans sur les traces de ses racines africaines. Rendez-vous ces 29 et 30 mai pour les représentations finales des 400 écoliers de 16 classes différentes. Retour sur l’initiative…en musique !

A l’automne, les habitants d’Aubervilliers défilaient, en musique, derrière The Chosen Ones, fanfare invitée de Louisiane par le festival Villes des musiques du monde. Au printemps, ce festival se déplace dans les écoles, transposant la thématique du jazz New Orléans et son héritage afro aux élèves de primaire de Seine-Saint-Denis : c’est la « Cité des Marmots ». Et depuis 2008, ce projet, est mené en partenariat avec l’Education Nationale.
Un déni de mémoire, mis en scène
Tout commence par un voyage de l’équipe du festival, du musicien Zaf Zapha et du metteur en scène Laurent Gachet à la Nouvelle-Orléans. Il avait à l’esprit le récit positif d’une vitalité culturelle, propre à cette ville métissée. Sur place, Laurent Gachet se trouve confronté à une réalité plus complexe. Celle d’un déni de mémoire de l’héritage noir. « Congo Square est un endroit à peine traité historiquement. Dans le musée de l’histoire de la ville on ne parle quasiment pas de l’esclavage. Il y a une chape de plomb qui concerne autant la communauté blanche que la communauté noire. Alors c’était ma première grande question : comment rebâtir et essayer de vivre dans une société fracturée ? ». Remarquant aussi que dans cette société, la musique joue un rôle d’ascenseur social privilégié, Laurent Gachet choisi le personnage du musicien comme boussole et écrit le scénario de NOLA Black Soul, transposant ces réflexions sur une scène, pour un jeune public, en France. Car depuis plusieurs années déjà, cet ancien directeur de l’académie Fratellini conçoit la continuité pédagogique du festival Villes des Musiques du Monde à travers chaque édition de la « Cité des Marmots ».
NOLA Black Soul est donc l’histoire de Victor Bienaimé, jeune musicien de la Nouvelle Orléans. Figure d’un « bad boy contemporain », Victor se trouve prisonnier d’un masque d’alligator dont il ne pourra se libérer qu’après une quête initiatique sur la trace de ses origines africaines. Ce cheminement prend la forme de rencontres qui toutes, représentent une créolité propre à la Louisiane : une chanteuse cajun diseuse de Bonaventure, un Big Chief Indians, un descendant de la prêtresse vaudou Marie Laveau. Autrement dits : l’histoire de la colonisation française en Louisiane, la pratique vaudou héritée des esclaves africains dans les Caraïbes et les premiers métissages entre esclaves et Indiens autochtones. Au terme de son voyage, Victor comprendra, sans doute, qu’il peut  » construire une modernité à partir de ses racines sans en être plombé » explique Laurent Gachet. Sujet qui s’écarte trop des programmes scolaires ?Thématique précoce pour un enfant de 10 ans, en classe de CM1 ou de CM2 ? Certainement pas, affirme le metteur en scène. « C’est un moment très propice à l’école primaire, une fin de cycle d’apprentissage. L’enfant a déjà beaucoup d’armes et une curiosité aiguisée. Ils ont les outils pour aborder le spectacle avec des notions plus exigeantes » Zaf Zapha, musicien et acteur incarnant Victor, en est également convaincu. A l’initiative d’une maison d’édition jeunesse, Tout s’métisse, il façonne des livres-disques où les questions de métissages sont explorées en musique et en plusieurs langues. Son dernier ouvrage, Nola, voyage musical à la Nouvelle-Orléans, emmène aussi, justement, les enfants dans l’univers musical de la Nouvelle-Orléans. La collaboration avec Villes des Musiques du Monde et Laurent Gachet semblait alors naturelle. Lui-même guyanais, ses enfants, métisses, le questionnent souvent sur leurs origines. « A 10 ans, c’est l’âge ou ils se posent le plus de questions. Il y a des créations de l’Histoire, comme la langue et la culture créole, qui parlent de l’esclavage, qu’ils veulent comprendre ».
Mémoire en musique, une pédagogie
Dans la lignée de ce livre, le travail pédagogique de la Cité des Marmots mise sur la langue, sa musicalité et ce qu’elle transporte des cultures françaises, américaines, africaines et des Caraïbes, pour interpeller. Ainsi, 400 enfants ont suivi des ateliers de chant entre mars et mai, explorant le répertoire métissé de la Nouvelle-Orléans où se cachent d’ailleurs nombre de comptines françaises comme « J’ai perdu le do de ma clarinette ». Fin mai, ils se produisent sur scène lors du spectacle final de NOLA Black Soul. Mais le langage, le chant s’accompagnent aussi d’un travail sur la mise en mouvement du corps et l’appréhension du processus de mise en scène. A travers « l’école des spectateurs », deux classes d’Aubervilliers ont exploré plus en profondeur l’univers de la dramaturgie et le processus d’écriture. Les enfants, avec Laurent Gachet, ont notamment imaginé de nouveaux personnages que Victor pouvait rencontrer. Une invitation à réfléchir sur le sens de chaque rencontre dans la recherche du garçon sur ses racines, sur la signification du masque aussi et sa transformation du corps.
« Nous voulons porter haut l’ambition du spectacle, à fortiori s’il est destiné au jeune public. C’est-à-dire, aller à l’inverse d’une pensée hâtive, selon laquelle puisque c’est pour les enfants, ça ira bien ». En résonance avec un territoire, celui du 93, riche d’histoires migratoires dont la transmission est souvent partielle et complexe, le récit de ce spectacle est transposé dans une société urbaine et s’ancre dans ses enjeux actuels. A travers la musique, la langue et le jeu, la question d’une recherche identitaire peut être explorée de manière pacifiée, dans l’imaginaire d’un récit qui se passe de l’autre côté de l’Atlantique. Là, en Louisiane, où la France a aussi un pan de son histoire coloniale. Associant les parents, le festival espère dessiner en filigrane une action où priment la dignité culturelle et la reconnaissance d’une richesse migratoire. Comme cette année où l’équipe a du convaincre les enseignants que si, si, il était bien pertinent de faire chanter les enfants en bambara avec Habib Koité, parce que c’est une langue familiale pour nombre d’élèves. Aussi, parce les enfants de ces écoles sont rarement socialisés à la pratique du spectateur et que l’art peut être associé à une culture d’élite, il n’est pas anodin de les positionner comme acteurs même d’une création scénique. Les amener à s’investir dans la construction patiente d’un spectacle, dans un processus qu’ils ne découvrent non pas clef en main, mais artisanal et exigent, c’est aussi leur suggérer une vision du monde et des modèles de compréhension complexes. « Complexe, ne veut pas dire compliqué. C’est à dire, changer la perception des enfants sur un monde où tout est simplifié et tourne à la vitesse d’un flux », précise le metteur en scène, baptisé « griot de référence » par Kamel Dafri, directeur du festival.

Les 28 et 29 mai : séances scolaires de « Nola Black Soul » à Aubervilliers.
Le 30 mai, 14h30 et 18h : restitutions publiques à l’Embarcadère à Aubervilliers///Article N° : 13004

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