« Partir pour sauver sa peau »

Lire hors-ligne :

J’irai Loin de mon pays […]
J’irai Loin des miens […]
J’irai Loin de moi
Pour être près de vous […]
Je m’évanouirai sûrement en mer
Pour que vive en vous
L’éternel espoir d’un matin nouveau
 (1)

Comme le chante Awa Meité dans ces vers, partir ailleurs, pour un mieux-vivre social, peut être fatal. Un récit saisissant qui lie l’Afrique et l’Europe entre elles, retraçant de manière intime mais symbolique le parcours continûment tragique du migrant africain (2). Au printemps 2011, dans un contexte de forte instabilité politique et d’insécurité sociale, des milliers de Tunisiens en quête d’un travail ont rejoint les côtes italiennes. Deux ans après, les changements géopolitiques survenus en Libye, en Égypte et en Syrie ont intensifié le mouvement, conduisant des milliers d’autres réfugiés en Europe (3). Un déplacement humain clandestin constant, qui a mené beaucoup d’entre eux en France. La continuité du flux migratoire et l’absence de dispositifs sociaux suffisants n’ont fait qu’accentuer un problème social déjà existant et non résolu.
Abdellatif fait partie de ces 14 400 migrants tunisiens qui ont rejoint les côtes italiennes en mars 2011 (4). Dissimulé sous plusieurs couches de vêtements, assis au bord d’un banc au parc de la Villette, il se fond dans ce lieu dans lequel des centaines d’immigrants tunisiens trouvent encore refuge aujourd’hui (5). Derrière une casquette serrée sur son front, il tente de dissimuler une partie de son visage pâle au teint brouillé. Des ombres viennent souligner la dureté de ses traits. Ses mains épaisses et abîmées au bout desquelles des ongles noircis annoncent déjà un parcours parsemé de difficultés et d’obstacles. Le regard ailleurs, ce jeune migrant nous raconte son voyage au bord d’une embarcation de fortune qui échoue à Lampedusa en même temps que ses rêves… « Partir pour sauver sa peau, même en risquant de la perdre » (6), tel était son objectif, son rêve qui hante beaucoup de jeunes tunisiens, diplômés ou non. S’il ne fait pas partie de ces 187 migrants tunisiens disparus en mer en tentant de rejoindre les côtes italiennes la même année que lui (7), il ne demeure pas plus « vivant » selon lui que ces compatriotes. Privé du droit de résider et de travailler, il entame comme beaucoup de migrants maghrébins et africains une vie clandestine dans le silence et l’invisibilité.
« Le désir de partir grandissait en moi jour après jour ; c’est devenu même une réelle obsession. La nuit enfin tombée, j’ai pris impatiemment la route du port. Il faisait sombre et froid, mais mes rêves de gloire, ou du moins d’une situation meilleure, illuminaient mon chemin. Conditionné par les images de résidents tunisiens en France qui défilaient sans cesse dans ma tête, je n’avais qu’une seule envie : partir ! Aveuglé par leurs signes extérieurs de richesse, sans doute le résultat de longues années d’exil et de déracinement, je n’écoutais que cette voix qui me poussait continuellement à partir loin d’ici. Une fois arrivé au point de rendez-vous clandestin, j’ai jeté mes chaussures au fond de la barque, où j’ai glissé discrètement parmi de nombreux autres candidats à l’immigration dont je ne distinguais que les voix. Malgré la pénibilité de la traversée et les conditions insalubres dans lesquelles on s’est retrouvés sur l’île, je gardais beaucoup d’enthousiasme à l’idée d’arriver à Paris. Cette capitale, qui dans mon imaginaire était si lumineuse et chaleureuse, s’est brusquement révélée aussi sombre et glaciale qu’une nuit passée dans le désert. »
« Vivre dans la rue aux côtés des sans-abri et craindre continuellement une agression ou un contrôle policier ont fragilisé mon corps usé des épuisantes journées d’attente dans les centres d’accueil, des longues marches en quête d’un travail introuvable, des placements en centres de rétention… Après de courts séjours répétitifs chez des proches, j’ai finalement décidé de m’installer dans un squat que je partage avec une dizaine de compatriotes. Quand on a été un fardeau pour sa famille, on n’a pas envie de l’être encore, même s’il s’agit de mes cousins qui m’ont accueilli ici. Je voulais garder une dignité que je suis venu chercher en France. Je voulais, moi aussi, saisir ces énormes opportunités d’ascension sociales offertes aux immigrants Tunisiens depuis des décennies… On n’a ni eau ni électricité, mais l’espoir de pouvoir m’en sortir et de subvenir aux besoins de ma famille soulage cette souffrance quotidienne et m’encourage à survivre dans ces conditions. Après deux ans de vie parisienne au cours desquels je subis une vie de nomade entre les squats, les gares de métro, les cages d’escaliers… et celle d’un sans-abri faisant la manche ou la queue pour une couverture ou un repas chaud, je découvre la vraie France, celle que mes amis, voisins ou membres de ma famille déjà bien installés en France m’ont déjà décrite, mais en vain. Sans régularisation, je demeure sans emploi, un emploi qui me sera encore plus difficile à trouver en Tunisie. Cependant, il ne m’est pas envisageable de revenir si ce n’est qu’en gagnant. Le regard pesant des gens, mes dettes impayées et la situation sociale de ma famille m’enracinent encore plus ici. « On ne dira pas : combien de temps s’est-il absenté, mais plutôt : qu’a-t-il rapporté de son voyage » (8), conclut-il.
« Il était parti. Parti pour ne revenir qu’en prince… » (9), écrit Tahar Ben Jalloun dans ce sens dans son roman Partir. Si quelques chanceux de ces chercheurs d’espoir ont pu recommencer une vie dans la dignité, aidés par leurs proches ou l’accès à ces rares titres de séjour, ceux qui ont choisi de rester demeurent dans l’ombre et l’oubli. Il faut dire que la précarité, l’incertitude et l’insécurité génèrent à la fois une exclusion sociale et culturelle qui résulte souvent en une souffrance psychique. En effet, la survie dans les squats, les foyers d’hébergement d’urgence, voire dans les campements de fortune distribués par des associations locales…, a rendu ces jeunes fragiles, dépendants de l’alcool ou de substances psychoactives telles que les drogues, ou des réseaux de délinquants… Une situation qui a conduit certains d’entre eux à des gestes de désespoir, comme ce jeune tunisien de 22 ans qui, le 2 octobre 2013, a tenté de s’immoler au tribunal de Lyon pour refus de régularisation (10).

1. Awa Meité, « Lampedusa », Africultures, le 8 octobre 2013, [article 11831]
2. Environ 400 immigrés clandestins sont morts depuis le mois d’octobre 2013 à la suite de deux naufrages (le 3 et le 11 octobre).
3. Pour la Syrie et la Tunisie, voir FRONTEX Annual Risk Analysis 2013, Table 4. Detections of illegal border-crossing between BCPs,  [http://www.frontex.europa.eu/assets/Publications/Risk_Analysis/Annual_Risk_Analysis_2013.pdf], p. 21 ; concenant la Libye, Figure 9. In 2012, there was a steady increase in detections on the Central Mediterranean
route, mostly sub-Saharans departing from Libya, p. 28 (même source)
4. Niels Frenzen, Frontex Quarterly Report for 2011 Q3, 23 janvier 2012, [http://migrantsatsea.wordpress.com/tag/statistics/]
5. Depuis les premières vagues d’immigration clandestine post-révolutionnaire, le parc de la Villette est un espace occupé par beaucoup de Tunisiens…
6. Tahar Ben Jelloun, Partir, Paris : Gallimard, p. 23.
7. Gabriele Del Grande,  [ici], 25 novembre 2011,  [http://fortresseurope.blogspot.fr/2011/11/lampedusas-spoon-river.html]
8. Proverbe tunisien
9. Tahar Ben Jelloun, Partir, Paris : Gallimard, p. 235.
10. Laurent Burlet, le 4 octobre 2013, [Un sans-papiers tunisien s’immole à Lyon : le procureur le poursuit pour « mise en danger de la vie d’autrui]
///Article N° : 11863

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article
© Fethi Ghedas
© Fethi Ghedas
© Fethi Ghedas
© Fethi Ghedas
© Fethi Ghedas




Laisser un commentaire