Patrick Labesse, le passeur de musiques

Il est d’une génération assoiffée de musiques d’ailleurs, qu’on appelle alors dans les années 1980 « du monde ». Passeur de sons, Patrick Labesse milite pour que les musiques du monde trouvent leur place dans le paysage médiatique français. Il écrit au Monde depuis une vingtaine d’années.

Sa passion pour ces musiques est devenue un métier à force. Avec une maitrise de droit, rien ne présageait du chemin de Patrick Labesse dans le journalisme culturel. Il a bien été un jour en poste au rayon disque d’une médiathèque, mais de là à devenir une plume « world » au Monde, personne ne lui aurait sans doute prédit ce destin. Son histoire s’inscrit dans une époque, les années 1970-1980, où les sonorités africaines s’invitent dans les médias et scènes d’une France labélisée pays des musiques du monde. Lorsque les radios nationales se mettent à programmer ces musiques sur un créneau de grande écoute, Patrick Labesse se passionne pour la salsa en écoutant l’émission « Bananas » sur France Inter. Avec l’explosion du reggae, qu’il pratique aussi en amateur, l’homme se laisse porter par les sons Caraïbes. Puis viennent les voyages en Afrique, et les rencontres. De fil en aiguille, le centre d’information du Rock, futur Irma, lui confie la rubrique musiques du monde de son magazine Yaourt, en même temps qu’il participait à l’écriture du Guide du Compact Disc.
Son travail dans un terrain médiatique où les musiques non européennes peinent à trouver une place, Patrick Labesse l’assimilerait volontiers à une forme de combat. L’homme ne s’est jamais considéré comme un défricheur de sons ou comme un « baroudeur », terme dont il laisse les honneurs aux ethnomusicologues, aux chasseurs de sons tel Alan Lomax. Mais il ne déplore pas moins la difficulté aujourd’hui d’aller à la rencontre des artistes, à l’heure où tous les médias s’alignent aux chiffres de l’austérité. Les journalistes par exemple ne devraient pas autant coûter en déplacements. Et ce ne sont pas les artistes africains qui pourront davantage venir à eux. Confrontés à la fermeture des frontières, les talents africains galèrent de plus en plus pour obtenir visas et prendre ainsi leur place sur les scènes françaises. Il parait peu évident, dans ce contexte d’appréhender la jeune création du Continent, pourtant bien vive. C’était déjà le cas à l’âge d’or de la World Music, ça l’est encore plus de nos jours : le métier de journaliste s’exerce, dans ce contexte, avec la foi et la passion du militant, confie Labesse. « Les musiques du monde sont toujours la portion congrue dans les pages médias. Il n’y a de place pour elles que si les autres rubriques et disciplines artistiques en laissent ». Les supports spécialisés tels que Mondomix ou Vibrations n’ont pas su se maintenir, d’autres ont réduit leur pagination. Le combat se joue alors entre les rubriques des médias généralistes. Or, au sein d’un journal « référence » comme le Monde, l’impératif de rentabilité imposera toujours la publicité ou l’événement culturel de dernière minute devant le portrait du musicien talentueux au nom inconnu venu d’un autre continent.
Que devient alors ce passeur qu’est le journaliste, surtout depuis que supports numériques et plateformes de téléchargement, dématérialisant la musique, ont rendu les amateurs plus autonomes dans leurs découvertes. Le journaliste est celui qui va élargir le spectre, inspirant les médias audiovisuels notamment, explique Labesse. Il fabrique aussi de la confiance, pour les artistes auprès des producteurs et de leurs partenaires. Assure-t-il pour autant un succès ? Labesse n’y croit pas, lui qui se considère « promoteur » seulement par défaut. Sa plume, elle est faite de passion et de sensations. Ecrire sur des musiques à la croisée des mondes, c’est écrire sur des hommes, sur leurs histoires. Mais, piégés dans une économie précaire, les artistes projettent des attentes sur le journaliste. La délicatesse est alors de mise pour engager de l’humain dans un échange professionnel, qui est, de fait, biaisé par le marketing de la promo. Pour gérer cette ambigüité, propre au métier, certains pourraient refuser tout contact non professionnel avec les artistes. Patrick Labesse lui, pratique la vigilance. « On peut avoir une relation privilégiée avec un artiste, mais il faut pouvoir le gérer. J’ai eu des amitiés avec certains artistes, mais cela ne m’a pas empêché d’écrire quelque chose de négatif, parce que j’ai considéré qu’ils n’étaient pas à la hauteur ce qu’ils avaient proposés sur un disque précédent. C’est un exercice ».
Ecrire dans cette niche musicale n’est pas une activité des plus rémunératrices. Le seul grand plaisir de ce métier réside dans la rencontre avec l’ailleurs. Car forger une place pour ces musiques, africaines, de l’Océan Indien, des Caraïbes dans les médias français, c’est aussi introduire des valeurs d’ouverture et de curiosité dans l’espace public, dans une époque sujette aux crispations : « Ces musiques nous apprennent beaucoup sur l’histoire socioculturelle d’un pays, comme sur l’Histoire tout court. Elles permettent de se situer géographiquement et de relativiser certaines références culturelles. Ce sont des musiques qui induisent des questions. » Le danger est cependant de vouloir privilégier l’histoire au lieu d’interroger ce qui fonde leurs esthétiques. Patrick Labesse veille bien à ne pas tomber dans le piège. Cette problématique, souvent discutée lors des conférences de rédaction, revient bien les musiques du monde, dont la teneur artistique ne suffirait pas, soi-disant, à nourrir et « vendre » un papier, si elle ne s’accompagne pas d’une histoire chargée d’émotions. Staff Benda Bilili et Amadou et Mariam en exemples. Par ailleurs, on peut bien regretter le désintérêt du public pour ces musiques, remarque le journaliste, mais les médias ont une grande responsabilité dans cet état de fait : « Le public n’est pas éduqué pour ces musiques. Si on le porte pas, si l’oreille, si le goût ne sont pas sollicités, on va vers le tout-venant ». Or, cercle vicieux, si le public ne s’affiche pas en masse devant telle ou telle scène de festival, face à tel artiste, les médias ne seront pas davantage précurseurs.
Rompu à l’exercice, Patrick Labesse réfléchit quelques instants lorsqu’on l’invite à partager quelques une de ses découvertes récentes. Il cite Dupain, Denez Prigent avant de donner le nom des Maliens Bamba Wassoulou Groove, auteurs de « vrais solos de guitare » et d’un « groove très puissant ». Sa clairvoyance pessimiste s’estompe quelque peu lorsqu’il réalise s’endormir chaque soir, en ayant appris davantage sur le monde. « C’est superbe » s’enthousiasme-t-il. Ces musiques sur lesquelles il a tant écrit, ce sont elles aussi qui lui ont permis d’échanger une poignée de main avec Nelson Mandela, invité dans les jardins de l’Hôtel de Ville de Paris, après sa libération. Une émotion qui reste encore vive dans ses souvenirs. Aujourd’hui, l’homme entretient aussi son rôle passeur en transmettant lors de conférences sur les musiques du monde au Rocher de Palmer, centre culturel de la région bordelaise.

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