Péyi an nou : le Bumidom en BD

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Connaissez-vous le Bureau pour le développement des migrations des départements d’outre-mer (Bumidom) ? Cette agence d’état qui organisa le déplacement de milliers d’ultramarins vers l’hexagone dans les années 1960-1980. Héritière directe de cette histoire, Jessica Oublié s’allie à l’illustratrice Marie-Ange Rousseau, pour l’interroger en bande dessinée.

« Le rapport des Antilles à la France pour moi, c’était les congés bonifiés(1). Je ne me posais aucune question sur mon récit familial ». Jessica Oublié, la trentaine, est née à Paris. Chaque trois ans, comme nombre de « métros », elle visite sa famille aux Antilles. C’est en Afrique qu’elle construit le début de sa vie professionnelle. Puis, alors qu’elle réside désormais à Paris, en février 2015, elle apprend que son grand-père est malade. Cela déclenche un besoin de « réduire la distance » avec ses aïeux, de mieux connaitre leur histoire. Et l’affirmation couperet de son oncle, lors d’un déjeuner familial en Guadeloupe, l’interpelle : « Les enfants […] si vous êtes nés en France c’est la faute du Bumidom ! ». C’est le début d’un travail de mémoire de trois ans, retracé dans une bande dessinée réalisée avec la dessinatrice Marie-Ange Rousseau : Péyi an nou. En 13 chapitres et 206 pages couleurs, les deux jeunes femmes plongent le lecteur dans une riche enquête historique et sociologique sur ce Bureau pour le développement des migrations des départements d’outre-mer (Bumidom) créé en 1963 par Michel Debré, alors député de La Réunion. Si le grand-père de Jessica a quitté Le Gosier pour la France hexagonale, en 1974, par ses propres moyens, ce n’est pas le cas de nombre de ses compatriotes. Jusqu’à sa fermeture en 1981, le Bumidom a orchestré le déplacement de près de 160 000 ultramarins vers ladite métropole, employés dans l’industrie ou les services aux personnes. « Certes, ce ne sont pas des immigrés parce qu’ils n’ont pas changé de nationalité, mais ce sont des migrants, dont le quotidien se rapproche des travailleurs africains et arabes de l’époque ».

De l’intime à l’Histoire

Aux côtés de quelques migrants, souvent taiseux sur le sujet, Péyi an nou part à la rencontre de chercheurs. L’historienne Monique Milia-Marie-Luce remonte l’histoire des relations à la France : de l’esclavage à la loi de départementalisation de 1946. Sous prétexte d’excédents démographiques dans les Départements d’outremer (DOM), le Bumidom est surtout créé pour endiguer les révoltes sociales et politiques qui y émergent, explique-t elle. à cela s’ajoute un besoin de main-d’oeuvre peu qualifiée en hexagone. Les années 1960 sont aussi celles des mouvements indépendantistes retracés dans la BD. « C’est une toile de fond qu’on est obligés de relayer pour comprendre comment les choses s’articulent entre la France et les DOM », commente Jessica. La force de Péyi an nou est indéniablement l’articulation réussie entre le récit de l’intime – la mise en scène de Marie-Ange et Jessica dans leur soif de comprendre, la diversité des regards posés par les membres de la famille de cette dernière sur leur relation à l’Hexagone et au DOM – et la parole des spécialistes. Certes, le propos documente davantage les trajectoires guadeloupéennes et martiniquaises, mais ne manque jamais de mentionner les points communs et les spécificités de la Guyane – avec l’intervention de l’historien Serge Mam-Lam-Fouck – et de la Réunion- avec la mention de l’histoire des « enfants de la Creuse »(2).
« Dépi ou brilé bwa, fô ou fè chabon » (« Chaque acte a des conséquences qu’il faut assumer ») dit le dernier chapitre. Pédagogique, cette bande dessinée vient pallier un trou béant dans la transmission de l’histoire. L’historien Pap Ndiaye et la psychanalyste Yolande Govindama en décryptent les conséquences contemporaines. « Toute la conception de l’outremer reste franco-centrée et ethnicisée » dit par ailleurs Françoise Vergès. Consciente de ces enjeux, Jessica et Marie-Ange construisent, à partir de la BD, une exposition itinérante, Memwa(3) et lancent un concours du même nom auprès des jeunes ultramarins(4). L’histoire de France continue de s’écrire…

1. « Le congé bonifié est un congé particulier accordé au fonctionnaire originaire de métropole travaillant dans un Dom ou originaire d’un département d’outre -mer (Dom ) qui travaille en métropole . Il permet d’effectuer périodiquement un séjour dans son département d’origine . [Il] donne lieu à une majoration de la durée du congé annuel , une prise en charge des frais de vo yage du fonctionnaire et des membres de sa famille et au versement d’une indemnité . » Servicespublics .fr
2. De 1963 à 1982, 2150 enfants réunionais ont été déplacés de force en France dans des départements touchés par l’exode rural , comme la Creuse .
3. En partenariat avec l’ACHAC et l’INED. Disponible à la demande : peyiannou @gmail .com
4. Pour les classes de 3e et 2de. Adaptation possible pour la France he xagonale .

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