Portes d’Afrique : Alger, ultime station

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Tour de l’Afrique en 240 jours
L’exploit a de quoi attirer l’œil blasé du citoyen lambda de notre cher village global. Résumons-le en quelques chiffres : huit mois de voyage, 20 000 milles parcourus à la voile (et à défaut au moteur) autour du Continent en 240 jours par un voilier monocoque de 26 mètres (le plus grand de sa catégorie), 20 grands ports, 12 écrivains, des journalistes, des photographes et des illustrateurs en sus d’un équipage réduit et expérimenté. L’ambition affichée par les concepteurs de l’opération Portes d’Afrique (1) n’est pas sans ambiguïté. Il s’agit, pour Jean-Christophe Rufin, romancier passionné de l’Afrique, ex-French doctor et conseiller littéraire de ladite opération, de  » faire voyager les écrivains voyageurs…  » Une bonne idée, s’empresse-t-il d’ajouter, si c’est pour les conduire là où ils ne seraient jamais allés :  » Le profit sera d’ailleurs encore plus grand si, en leur faisant suivre des parcours inattendus, on contribue à montrer autrement des pays ignorés, délaissés ou, pire, caricaturés par un traitement exclusivement centré sur une actualité de catastrophes et de guerres.  »
Mais pourquoi l’Afrique, et l’Afrique seulement ? Quelle est la finalité de ce projet ? Est-ce une énième  » découverte  » du continent d’ébène ?
Voici quelques-unes des interrogations les plus communes soulevées par notre citoyen global, de Djibouti à Douala et du Cap à Alger. Il eut d’autres questions, plus impérieuses peut-être. Pourquoi seulement quatre écrivains africains sur douze ? Comment expliquer l’absence d’hommes de lettres provenant du Maghreb, etc. ? Et les organisateurs de s’en expliquer comme ils peuvent :  » L’Afrique est, bien sûr, le continent qui a le plus criant besoin d’un autre regard. Gibier de désastre et de malheur pour toutes les chasses à courre télévisuelles, l’Afrique offre généreusement au monde ces trophées ambigus que sont les révolutions, les famines et les guerres civiles. Il n’en a pourtant pas toujours été ainsi. De Leiris à Monfreid, de Conrad à Romain Gary, de Rimbaud à Kessel, certains ont su voir autre chose en Afrique. Ils ont découvert un continent humain, des passions, une terre d’envol pour l’imaginaire, de grandes beautés « . D’accord. Mais tout cela fleure bon le volontarisme. Le recours aux écrivains voyageurs est-il si actuel, si urgent aujourd’hui ? Les figures convoquées, de Leiris à Kessel, ne seraient-elles pas d’un autre âge ? En outre, les écrivains dits voyageurs (encore une étiquette par trop réductrice !) se déplacent souvent en solo et incognito. Bruce Chatwin et Nicolas Bouvier étaient loups solitaires se fondant dans les foules ni étranges ni hostiles. Ils donnaient du temps au temps. On se rappelle, entre autres exemples, Bouvier englué au Sri-Lanka pendant des semaines et des mois (à relire Le Poisson-scorpion pour son univers poisseux et son écriture sublime). Itou pour Blaise Cendrars. Leiris, lui, fut d’une expédition en Afrique restée célèbre (Dakar-Djibouti, 1930-1931) mais il était ethnologue, frère en miroir de l’écrivain pèlerin et cependant son ennemi juré. Pourtant, les  » Portes d’Afrique  » n’ont rien d’ethnologique. Ses acteurs rejetteraient violemment ce qualificatif à juste titre – ils ne font qu’effleurer les ports.

Arnaud de la Grange, grand reporter au Figaro, marin à ses heures et un des deux responsables du Projet, se fait plus précis :  » Ce voyage est un peu l’éloge de la lenteur, du temps étiré qui permet les vraies rencontres. L’esprit de Portes d’Afrique, c’est partir à la rencontre d’un continent par la mer, ses grands ports. Quand la rapidité est érigée en dogme, le rythme naturel d’une navigation pour passer d’un continent à un autre fait figure de luxe… Mais Portes d’Afrique est aussi une aventure culturelle. A son bord, posent leur sac à tour de rôle douze des plus grands écrivains-voyageurs contemporains. De belles plumes pour dresser d’inédits portraits littéraires de ces grands ports d’Afrique… Autour de ces écrivains, une vingtaine de journalistes, réalisateurs de télévision, photographes et illustrateurs unissent leurs compétences pour faire vivre cette redécouverte de l’Afrique maritime… Côté mer, Portes d’Afrique part à la rencontre de ports, de vrais ports où rouillent les vieux cargos et les conteneurs usés. Où les dockers, aussi, butinent les rouliers modernes. Ces ports-là ont une force d’évocation onirique et poétique qui a échappé à peu d’écrivains au long cours. Aujourd’hui, ceux d’Afrique ont gardé le plus de cette âme qui parle au cœur de tous, tout en s’affirmant comme des poumons économiques de vastes régions « . Le pari difficile au départ pour ne pas dire davantage a été tenu. Et si cette aventure était aussi une manière de conjuguer l’utile et l’agréable, d’abord pour les membres de l’équipage ? D’épicer ce qui reste une aventure maritime passionnante et, même sportive, d’une touche culturelle. C’est déjà beaucoup. Signalons enfin que si cette odyssée a suscité beaucoup plus d’échos dans les ports et les pays traversés – au registre diplomatique, on peut relever que le premier ministre du Mozambique et le président du Sénégal ont reçu l’équipage lors de leur passage – que dans l’opinion française qui était la cible initiale. Cette dernière n’a pas montré un enthousiasme effréné, nonobstant un passage au journal télévisé de TF1 le jour du retour à Toulon. Le citoyen global, surtout dans l’hémisphère nord, est blasé. Cela aussi, on le savait déjà.
Tanger/Alger en passant par la Méditerranée
Pour des raisons d’organisation et d’agenda personnels, je fus le dernier des douze écrivains à couvrir un grand port du Continent. Ce devait être Tripoli, ce fut Alger. Après J.M.G Le Clézio (Port-Saïd), Ken Bugul (Massawa), Olivier Frébourg (Djibouti), Erik Orsenna (Mombasa), J-C. Rufin (Maputo), Denis Tillinac (Le Cap), Marc Dugain (Luanda), Alain Mabanckou (Douala), Florent Couao-Zotti (Cotonou), Jean Rolin (Dakar) et Marie Nimier (Tanger), je prenais le relais.
Je suis d’abord arrivé au Maroc, aéroport Mohammed V à Casablanca par un après-midi de canicule, et de là une excursion de quatre heures en voiture via Rabat, la capitale politique et le siège des maints palais, pour retrouver à Tanger l’équipage composé, pour l’occasion, de huit personnes dont un illustrateur, une photographe, une journaliste de la presse écrite, un journaliste radio et un réalisateur de documents, et parcourir un bout de la Méditerranée à bord du CFAO Technologies. Mais pour l’heure, descente à l’hôtel Mercure Almohades aux premières lueurs du soir. Toute la ville est encore à la plage ; il est vrai que les familles tangéroises viennent embrasser des yeux les collines gorgées de soleil et de sève qui les aguichent sur l’autre rive. Si la baie de Tanger est l’une des magnifiques du Maghreb, elle reste aussi l’une des plus polluées. Qu’importe. L’Europe est là si proche et si lointaine. Si belle avec son manteau tantôt turquoise, tantôt couleur d’aubergine. Si belle dans son embrasement crépusculaire. Belle à en crever. Ce ne sont pas les  » harragas  » (les brûleurs – brûleurs de pièces administratives, arracheurs des oripeaux identitaires) qui manquent. Ces voyageurs sans retour sont fils de la casbah ou montent de très loin, de Lagos, de Djenné, de Ndjaména, de Poto-Poto, de Bafoussam ou de Mogadiscio. Certains sont installés au Maroc depuis des longues années, leur projet au long court est autant économique que proprement existentiel. Il faut venir à Tanger pour réaliser combien l’Europe est si proche de l’Afrique, que Ifrikya n’est pas un continent à découvrir mais un voisin silencieux. Précieux ?
Eblouissante Alger
Sur le bateau, il a fait chaud, très chaud. Pas de vent, en tout cas pas de quoi gonfler la voile. On n’enverra pas le torchon, comme le décide le skipper à mon grand regret. Le trajet s’effectuera au moteur, à une allure lente de huit nœuds en moyenne. Trois jours et de trois nuits plus tard, apparaît la baie splendide d’Alger. Nous sommes accueillis par un service d’ordre impressionnant. Contrôles administratifs, fouilles par la douane et la police. Il nous faudra cinq heures avant de rejoindre, fourbis et en nage, l’hôtel international sur l’une des collines surplombant la baie. Les autorités ne plaisent pas avec l’étiquette et le nombre important de journalistes français au sein de l’équipage n’est pas pour faciliter les choses. Le même service d’ordre pléthorique (jusqu’à seize agents pour neuf à dix personnes, répartis en trois ou quatre voitures banalisées) nous accompagnera partout pour assurer  » notre propre sécurité « .
Retour sur quelques chiffres officiels, religieusement récités. Près de trois millions et demi d’Algérois, soit 10 % de la population nationale se concentrent dans cette capitale portuaire (des populaires quartiers d’El Harrach, de Bab el Oued et Belcourt aux résidentiels Hydra, El Mouradia ou El Biar). 70 % des Algériens n’ont pas trente ans. Et 40 % sont au chômage. Du coup, système D et petite contrebande se répandent comme ailleurs à Kinshasa ou Nairobi. Idem la queue pour les visas. A l’entrée du Sofitel, les coffres des voitures sont fouillés une nouvelle fois, le détecteur de métaux passe au scanner chaque client. Le spectre du passé sanglant rode toujours. Ce fut là le seul et principal, pour moi qui ne suis ni journaliste ni photographe, désagrément rencontré à Alger. Je fus d’enrichissantes rencontres avec des journalistes algériens, des écrivains, pour certains des amis de longue date, des éditeurs (comme Sofiane Hadjadj et Selma Hellal des excellentes éditions Barzakh), des cinéastes et avec des citoyens lambda.
Remarquable est l’insolente liberté des journaux algériens dans un climat post-traumatique où la censure est toujours rampante. Leur nombre est impressionnant : une quarantaine de titres dont les deux tiers francophones pour une population de 32 millions d’habitants loin d’être tous lettrés dans la langue de Molière et de… Mohammed Dib. La liberté des tons saute de prime abord aux yeux. Aucun tabou ne lui résiste à première vue. Scandales politico-financiers, éditoriaux au vitriol, enquêtes au long cours, rubriques people, tout ce qui fait d’ordinaire le pain bénit des journalistes des pays démocratiques se retrouve dans les pages d’El Watan, du Matin, de la Liberté, La Tribune, le sérieux Quotiden d’Oran(tous francophones)ou d’El Youm ou d’El Kabar (arabophones). La presse officielle (El Moujahid) essaie de courir après le souffle de liberté institué par les organes de la presse libre susmentionnés. Tous ces quotidiens ont un tirage entre 50 000 et 200 000 exemplaires. Entre mille exemples, citons au palmarès de l’irrévérence (une denrée qui manque tant ce côté-ci de la Méditerranée à cause de la mainmise du l’argent-roi, cf. les journalistes de déférence dénoncés par Serge Halimi du Monde diplomatique dans le sillage de Pierre Bourdieu) la chronique quotidienne tenue par Ines Chahinez et intitulée  » Vivement qu’on vote  » (Le Matin). Ce même journal accueille les contributions régulières et de haute tenue de moult écrivains et intellectuels (Rachid Boujedra, Yasmina Kadra, Nourredine Saadi etc).
Les journalistes algériens auraient tort de se priver de la liberté chèrement préservée cette dernière décennie – la liste des hommes et les femmes épris des idéaux démocratiques et tombés au champ d’honneur est trop longue pour être récitée à nouveau. La classe intellectuelle a été décimée ; des créateurs jeunes et en pleine maturité ont été assassinés par des égorgeurs fanatiques et lâches. D’autres n’ont été jetés sur les chemins de l’exode. C’est pourquoi il est particulièrement plaisant de retrouver des créateurs hier dans la mouscaille et l’étroit de l’exil à la tête de grandes institutions culturelles. J’en fis la plaisante expérience en retrouvant le romancier Amin Zaoui, naguère exilé en France et placé en Ville-refuge à Caen par le Parlement International des Ecrivains, à la tête de la Bibliothèque nationale d’Alger, le metteur en scène Ziani Cherif-Ayad assumant la direction du Théâtre National d’Alger (TNA) ou le dramaturge et comédien Mohammed Benguettaf appelé à des fonctions similaires. La distance imposée par l’exil n’est jamais une frontière infranchissable. Des artistes et des écrivains travaill(ai)ent ensemble et/ou dans les mêmes projets de part et d’autre de la Méditerranée dans le cadre ou non de l’opération gigantesque franco-algérienne (Djazaïr/Une année de l’Algérie en France) qui concerne d’une manière ou d’une autre des centaines de manifestations, créations, lectures, débats, éditions et projections. Les Algériens, ou plus singulièrement les Algérois, ont l’habitude de dire que Marseille est la 49è wilaya (unité administrative), le pays en comptant déjà 48. Près de six millions de Français ont des liens familiaux, culturels ou historiques. Les deux pays sont unis pour le pire et le meilleur.
C’est dans ces conditions que je suis censé écrire une nouvelle inspirée par la ville d’Alger (2). Happé par celle-ci, je n’en ferai rien. J’ouvre tous mes pores, j’engrange. J’écrirai ma nouvelle une fois de retour chez moi – et d’un seul coup de trait ou presque.
De retour en France, des amis qui étaient au courant de mon périple m’interrogent :  » Et comme ça tu reviens d’Alger ? Tu n’avais pas de crainte ? Il n’y avait pas des bombes là-bas ? « . Comment leur dire qu’Alger était éblouissante, qu’elle était belle à voir. A vivre. Que dès demain, dès l’aube à l’heure où s’anime la rue Didouche Mourad, j’y retournerais volontiers.

1. On trouvera une importante documentation sur le site éponyme (www.portes-afrique.com) et dans les pages du quotidien Le Figaro.
2.  » Les soleils d’Azwaw « , Le Figaro, mercredi 6/8/2003.
///Article N° : 3147

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