Pour un documentaire d’investigation

Entretien d'Olivier Barlet avec Malick Sy

Namur, octobre 2001
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Samba Felix Ndiaye, Jean-Marie Teno, Sarah Maldoror, Anne-Laure Folly, Monique Phoba… Les cinémas d’Afrique ont de grands documentaristes. Le Sénégalais Malick Sy a réalisé Les Pillules du mal sur le trafic des médicaments frelatés, Idrissa sur le réalisateur Idrissa Ouedraogo et Kankouran sur l’initiation des jeunes gens. Trois sujets risqués.

Qu’est-ce qui te pousse vers des sujets aussi différents ?
C’est sans doute ma formation de journaliste qui m’entraîne à observer la société et me confronter au réel. Je suis mon intuition. Je prépare un 52 minutes sur le développement des sectes en Afrique : c’est venu au hasard d’une rencontre, d’une discussion. J’ai jusqu’à présent eu beaucoup de chance car tout se mettait divinement en place à chaque tournage. Dans tout métier, il faut un peu de chance !
Dans chaque film, un risque est pris, soit que tu attaques des pouvoirs en place soit que le sujet soit conflictuel en soi.
Avec Kankouran, j’ai pensé chaque jour que le tournage allait s’arrêter. On ne pénètre pas impunément dans le domaine du sacré. Je repérais les voitures partant sur Dakar pour faire partir les rushes et les mettre à l’abri. La présence de la caméra était sentie comme une menace. Le caméraman a beaucoup souffert durant le tournage et a eu du mal à s’en remettre. J’ai tendance à être assez cartésien mais je suis marqué par le fait que plusieurs personnes ayant participé au tournage soient décédées juste après… J’ai toujours rêvé d’être journaliste d’investigation et je me démène pour avoir l’information… Alors, tout devient accessoire ! Même une année après Les Pillules du mal, j’ai reçu des menaces à mon domicile en Belgique. Il reste interdit au Sénégal, sous le prétexte officiel de préserver ma sécurité…
Polygamie, circoncision, rituels secrets sont des sujets qui se vendent bien en Occident et que les Occidentaux perçoivent volontiers en termes de clichés sur l’Afrique. As-tu hésité avant de t’engager dans Kankouran ?
Très bonne question ! On peut trouver la réalité barbare mais j’ai voulu la montrer telle qu’elle existe. Des scènes peuvent être choquantes et j’ai tenu à être pudique. Mon caméraman, qui venait pour la première fois tourner en Afrique, voulait tout montrer et nos rapports ont été conflictuels car je voulais parfois arrêter de filmer quand il voulait continuer ! Le film suscitera un débat, certains m’en voudront mais je n’ai rien inventé. J’ai tenté de saisir un rite en voie de disparition. D’autres m’ont félicité pour avoir redonné vigueur à une culture qui a tendance à disparaître ou à se frelater.
Dans le film, les femmes disent que pour pouvoir transmettre le savoir aux enfants, il faut qu’il soit secret. N’est-il pas contradictoire que le secret fasse ainsi partie de la transmission ?
Certes, mais vous connaissez la Casamance, composée d’irrédentistes très attachés à certaines valeurs authentiques. On sent leur souci permanent de maintenir leur culture et de la protéger. Le secret est la clef de cette protection.
Comment arrives-tu à instaurer une familiarité dans un lieu tenu secret ?
C’est vrai que ce tournage a été particulièrement éprouvant ! Quand ils ont vu qu’on arrivait avec une équipe presqu’exclusivement occidentale et une grosse caméra, ils eurent un recul. Ce furent des palabres interminables sur ce qui serait fait et pas fait. Au début, la présence de la caméra était refusée tant dans la chambre de circoncision que dans le djoudjou. Tout était imprévisible et il fallut réagir sans cesse au quart de tour. Quand on a rangé la caméra dans la voiture du retour, ce fut la délivrance. La tension était insoutenable. Nous avions transgressé le sacré et je craignais même qu’un accident nous arrive sur la route !
Quelle était la nécessité de cette transgression ?
Je ne sais si on peut parler de nécessité. J’ai voulu restaurer un rite qui n’a jamais été filmé. Je ne sais si ces rites sont encore utiles et nécessaires, mais j’ai été le témoin d’une culture que je respecte : chacun se fera son opinion.
Idrissa Ouedraogo a été la cible de vives critiques au sein du cinéma africain. Comment as-tu géré cela dans le film ?
C’est un film de commande de Canal France International : un portrait d’Idrissa à l’occasion de la coproduction de « Kadi Jolie« . J’ai seulement pour intention de faire un film juste et sincère, mais le casting prévu ne correspondait pas toujours à celui qu’il avait dans son esprit. Parfois, on arrivait plus à se parler car il croyait que j’allais faire un réquisitoire contre lui ! C’est peut-être mon passé de journaliste qui joue, mais j’aime avoir la maîtrise éditoriale de ce que je fais. On arrivait à un blocage car il ne voulait plus se laisser tourner. Mais le résultat est là et nos rapports se sont normalisés après qu’il ait vu le film. J’avais refusé le montage à Paris pour que la production n’exerce aucune pression. Je l’ai fais à Bruxelles et en ai gardé la maîtrise.
Idrissa s’est-il senti respecté ?
Je crois. Le film a déclenché beaucoup de réactions lorsqu’il est passé sur le câble en France. Beaucoup de gens ont découvert Idrissa comme le grand réalisateur qu’il est. Je reste fasciné par ce personnage, que j’apprécie énormément.

///Article N° : 2075

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