Pourquoi ?

De Sokhna Amar

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Un plan fixe d’une barque négociant les vagues pour prendre la mer au soleil couchant. Ce dispositif minimaliste qui dure les 8 minutes du film est une magnifique idée pour illustrer un propos plus que grave et qu’il convient d’écouter : une femme écrit à sa sœur pour lui dire le secret qu’elle porte douloureusement en elle depuis dix ans, l’histoire de son viol. « La femme est comme la mer et c’est à l’homme de savoir manœuvrer pour mener sa barque à bon port » résume un proverbe sénégalais en fin de film, appel au spectateur à méditer ce qu’il vient d’entendre. Mais durant le temps du film, alors que ce pêcheur s’y prend si bien pour passer les déferlantes d’une mer qui en toute culture évoque la sensualité et dont Djibril Diop Mambety avait magnifiquement utilisé les ressacs pour représenter l’acte sexuel dans Touki Bouki, le choix du plan fixe mobilise le spectateur à deux niveaux : l’appréhension métaphysique du message et la concentration sur le récit qu’une voix-over décline de façon très personnelle. Cette histoire de souffrance et de honte est déchirante et l’on aurait souhaité moins d’emphase dans la diction pour en conserver toute la portée, mais en demandant finalement « pourquoi moi ? », elle remet sur la table la difficile question du destin, en l’occurrence celui du « sexe faible » qui face à la violence masculine n’a pas les moyens de sa défense. Il y a dans cette pirogue que l’on n’est pas prêt d’oublier l’expression d’une hantise moderne où seule la parole permet d’éviter l’effondrement. Le corps taciturne et mélancolique de la femme violée tient parce qu’elle arrive enfin à dire ce qu’elle a vécu, condition d’un retour au désir bloqué par l’effroi du viol. Elle le dit non seulement pour elle-même, mais aussi et surtout pour nous, qui l’écoutons. Absent de l’écran, son corps est là, dans l’image de cette pirogue traversant les flots, qui le fait passer du vide laissé par le traumatisme au manque d’une vie qui ne demande qu’à se reconstruire. En huit minutes, Sokhna Amar nous en dit plus long que bien des fictions sur l’art de la représentation.

///Article N° : 3958

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