Pourquoi je refuse d’être « blanc »

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Coup de gueule de notre collaborateur Gérald Arnaud autour du débat sur l’opportunité de compter les « minorités visibles » pour mettre au clair les discriminations.

Malgré ma peau d’ivoire et mon regard bleu ciel, je dénie à tout politicien ou statisticien le droit de me classer et de me comptabiliser selon le degré de mélanine que sécrètent les pores de ma peau.
Je suis né dans la Montagne Noire. Ce parc naturel magnifique proche de Toulouse, où a vécu avant moi mon grand frère Nougaro, mérite son nom grâce au soleil. Quand il se couche, la nature vire du vert sombre au bleu marine puis à l’indigo avant de se fondre dans le noir.
C’est la nuit des Cathares, qui ne sont peut-être pas mes ancêtres génétiques, mais en tout cas mes prédécesseurs en ce lieu. L’Inquisition catholique et le seul Roi de France canonisé les exterminèrent en proclamant que leur âme était « noire ». Ils inventèrent en l’honneur des Cathares une formule idéale – « Dieu reconnaîtra les siens » – qui allait faire merveille : des fossés de la Saint-Barthélémy au carnage irakien, en passant par les hécatombes négrières et coloniales, les fours d’Auschwitz, les fosses communes du Cambodge et de Kigali, le « ground zero » de Manhattan et le désert sanglant du Darfour. Le paysage paradisiaque de ma Montagne Noire natale est jonché de cadavres d’un génocide oublié.
Grâce à une première passion – l’archéologie – en exhumant les os des martyrs cathares victimes de la cruauté de « Saint Louis », j’ai découvert très jeune que les humains, quelle que soit la couleur de leur peau, sont avant tout des squelettes. Il m’est encore difficile d’expliquer l’émotion que l’on éprouve à douze ans en extirpant de la glaise le fémur d’une jeune fille massacrée il y a 700 ans, bien avant d’avoir appris à caresser la peau d’une femme.
Heureusement une deuxième passion allait vite éclipser cette vision morbide : celle de la musique, d’une musique bien plus vivante que toutes les autres…le JAZZ : quatre lettres magiques qui suffisent à donner un sens à toute la vie, à faire de vous un privilégié à perpétuité.
Dès qu’on est vraiment dedans, on accède au cœur de l’humanité.
La connaissance approfondie de cet art métis, de cette miraculeuse invention universelle, vous fait vite perdre ou du moins relativiser tous les repères culturels, ethniques qui empoisonnent et emprisonnent les relations humaines. Le racisme est alors perçu comme une maladie honteuse, ses moindres manifestations deviennent aussi intolérables qu’une allergie. Le jazz vous rend totalement intolérant : allergique au racisme, et plus encore à tout ce qui peut banaliser l’illusion irrationnelle des différences dites « raciales ».
On ne choisit pas entre Louis Armstrong et Bix Beiderbecke, entre Duke Ellington et Bill Evans, entre Miles Davis et Chet Baker, on vit avec eux tous, jour et nuit, en oubliant lequel est « blanc » ou « noir ».
Cette communauté à laquelle j’ai la chance d’appartenir depuis l’enfance n’a jamais eu besoin des biologistes ou des généticiens qui ont depuis longtemps démontré l’absurdité de tout préjugé « racial ».
« Tous parents, tous différents » : cette belle formule était bonne pour les collégiens qu’on emmènait visiter le Musée de l’Homme.
Et pourtant, hélas, en 2007 il y a encore des millions d’humains qui se reconnaissent dans un miroir ou dans les yeux des autres avant tout par la couleur de leur peau.
Je repense à ma Montagne Noire. Mon village est blotti entre deux collines, qui ressemblent le jour aux seins généreux d’une femme. Le soir, à contre-jour, elles prennent la forme de deux têtes humaines dont l’une (couronnée de châtaigniers et de chênes) semble plutôt européenne, et l’autre (crépue, hérissée de sapins) nettement africaine.
Mon village, au temps de mon enfance, il y a à peine quarante ans, était plus semblable aux villages africains que j’ai visités qu’à ce qu’il est devenu depuis : un village européen moderne parmi d’autres.
Nous n’avions ni automobile, ni réfrigérateur, ni télévision bien sûr. La douche était « à l’africaine ». Les wc : une planche trouée posée sur une fosse septique. La vie communautaire, très riche, se déroulait entre des bistros assez proches des maquis africains, des rituels animistes comme la Saint-Jean ou le 14 Juillet et des fêtes chrétiennes assez hallucinantes : la procession de la Fête-Dieu n’y était pas très différente des sorties de revenants que l’on voit au Bénin !
Surtout, il y avait la misère : la crasse, la faim, la gale, les poux, et des maladies médiévales dont on n’a plus idée en Europe. La France de mon enfance, celle de mon village, c’était « l’Afrique des blancs ».
Nous étions pauvres, mais nous avions la radio, donc le Blues et le Jazz, ces trésors fabuleux qui nous ont changé la vie, mes frères et moi, comme ils l’avaient fait déjà pour nos aînés Hugues Aufray et Claude Nougaro – originaires du même village que nous.
Évidemment, cette découverte nous a rendu momentanément racistes : nous n’écoutions d’abord que les musiciens « noirs », tous les autres nous semblaient insignifiants : de grotesques imitateurs ; mais très vite, ces préjugés stupides se sont estompés pour laisser place à une commune admiration pour tous les génies qui ensoleillaient nos vies.
La chance nous a permis aussi de fréquenter un collège où de nombreux élèves étaient des africains, ivoiriens ou voltaïques, boursiers des missions catholiques. Ils étaient nos meilleurs amis, accueillis par nos parents comme leurs propres enfants.
Bien entendu, la couleur de leur peau ne passait pas inaperçue dans un village du Languedoc, mais personne n’y faisait allusion, d’ailleurs le seul « racisme » local apparent consistait à mépriser le village voisin et ses minables équipes de foot et de rugby qui perdaient toujours grâce à l’efficacité providentielle de nos amis d’outremer!
C’était peu après les indépendances, et je me souviens qu’il y avait alors un curieux mélange de curiosité, de respect et même de timidité à l’égard des Africains. Ils n’étaient pas nombreux en province, donc les filles les lorgnaient, nous étions jaloux mais fiers d’être leurs amis.
Qu’ils fussent « noirs » ne nous obsédait pas du tout, et eux non plus.
Le fait que nous étions « blancs » ne nous préoccupait pas davantage.
Ils faisaient partie du paysage et même dans ce village en pleine brousse languedocienne, l’idée qu’on pût les considérer, ou même les comptabiliser comme une « minorité visible » nous eut semblé risible.
Cette vieille terre cathare, rebelle, radicale-socialiste où un Le Pen n’aurait alors jamais osé mettre le pied (à présent, il y fait 15%) était encore farouchement républicaine : liberté, égalité, fraternité n’y étaient pas de vains mots.
Quand on y disait « un noir », c’était avec (presque) autant de considération que pour dire « un alsacien » ou « un breton »…
La première fois que j’ai amené mon épouse (qui est burkinabé) dans ma Montagne Noire, certes elle y a suscité une discrète curiosité, comme moi quand elle m’a fait visiter son propre village natal !
Des deux côtés le premier contact a été chaleureux. Aussitôt, je n’étais plus « un blanc » pour sa famille, ni elle « une noire » pour la mienne.
A vrai dire, le contraire nous eut surpris, car jamais ni elle ni moi n’avons jamais porté d’attention à cette différence de pigmentation.
Nous hésitons tous deux mêmement entre le rire et l’indignation en assistant ensemble à la décadence terrifiante d’une République Française qui ose accepter l’idée même d’une différenciation entre ses citoyens selon la couleur de la peau. C’est tout un monde qui s’effondre autour de nous, le sien autant que le mien : la barbarie qui se réveille, le droit du sang qui repointe le bout de son groin au détriment du droit absolu, indéfectible du sol.
Que le virus lepéniste ait pu ainsi contaminer jusqu’à ceux qui devraient lui résister le plus ardemment, ce n’est pas le plus étonnant. L’histoire du fascisme, du nazisme, du pétainisme fut jalonnée par ces compromissions, ces dérives imperceptibles mais vertigineuses, qui mènent au bord de l’abîme. Ce qui est tragique, c’est de voir que les leçons de l’histoire ne servent absolument à rien.
Bientôt peut-être, toutes les minorités visibles, imaginables ou inimaginables de ce pays se retrouveront fichées, répertoriées. Cette fois elles le seront de par la volonté de leurs représentants imbéciles et irresponsables, avides du pouvoir qu’ils espèrent tirer de cette sinistre comptabilité.
Il ne restera à la minorité invisible de la « majorité visible » à laquelle j’appartiens que le droit de crier : « non merci, je ne suis pas blanc ! ».
Vous m’avez bien regardé ? Mon dieu à moi ne s’appelle pas Dieudonné, ni Le Pen, mais John Coltrane.

///Article N° : 5859

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