Provoquer le débat

Entretien d'Olivier Barlet avec Didier Awadi à propos de "Le Point de vue du lion"

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« Sur le plan technique, n’attendez pas du Spielberg ou du Spike Lee. Mon message est panafricaniste » : ainsi débute Le Point de vue du lion, le documentaire réalisé sur plusieurs années par le rappeur engagé Didier Awadi. Il oppose le point de vue du chasseur (la façon dont la télé couvre les brûleurs qui traversent la Méditerranée) et celui du lion (les paroles de migrants). Et s’attachera une heure quinze durant à donner force à ce point de vue, convoquant successivement en une avalanche d’interviews ou d’archives Tiken Jah Fakoly, Aminata Traoré, Babacar Sall, Cheikh Amidou Kane, Thomas Sankara, Abdou Diouf, Jacques Foccart, Aimé Césaire, Théophile Obenga, Kwame Nkrumah, Cheikh Anta Diop pour en appeler à une révolution culturelle et mentale réalisée par la société civile. Comme pour le rap, Didier Awadi croit au cinéma comme acte de parole militante. Rencontre au festival de Cannes 2011 où le film, accueilli par le Pavillon des cinémas du monde, est présenté au marché du film.

On vous connaît comme rappeur et vous voilà réalisateur : que s’est-il passé ?
Je me suis dit que le cinéma est un moyen de communiquer et en même temps, c’est assez logique : on a une boite de production, on fait des clips, de la publicité et des documentaires. Il est aisé de passer de l’autre côté de la caméra. Et pour la réhabilitation de l’image africaine, le cinéma, la télévision, internet sont importants. La musique est un début de preuve, le cinéma l’apporte complètement.
Vous partez d’un proverbe qui fait la trame du film : « Tant que les lions n’auront pas leurs historiens, les histoires de chasse tourneront toujours à la gloire du chasseur ».
Oui, c’est un proverbe bantou. Toutes les politiques africaines sont décidées par l’Autre et pas par les Africains eux-mêmes. Il faudrait qu’ils puissent dire leur point de vue sur la politique, la colonisation, la décolonisation, les bases étrangères présentes sur notre territoire, sur la monnaie coloniale qui est toujours en vigueur, les questions d’immigration alors qu’on accueille le monde entier mais qu’on ne veut de nous nulle part. Il y a une hypocrisie ambiante qu’il faut dénoncer et il faut se battre contre cet état de faits.
Votre film fait largement référence à des philosophes africains comme Théophile Obenga et à des personnalités comme Thomas Sankara, et vous utilisez de nombreuses archives. Comment s’est passée cette quête de paroles ?
J’ai commencé à chercher les archives pour le projet « Président d’Afrique » dont ce film est une déclinaison. On a cherché beaucoup d’archives audio et visuelles pour accompagner l’album et on en a retrouvé sur Thomas Sankara, Patrice Lumumba, Kwame Nkrumah, Jomo Kenyatta, Julius Nyerere, etc. pour que nous sachions d’où nous venons et où nous voulons aller. Certains grands hommes ont déjà jalonné la voie et il nous faut continuer leur travail.
Le film est produit par Sankara productions, de quoi s’agit-il ?
C’est ma boite de production, basée à Dakar, et dont la devise est « oser inventer l’avenir », c’est-à-dire qu’on a envie de travailler en indépendants, avec nos propres forces, en s’ouvrant au monde. Studio Sankara est parti de Positive Black Soul qui a démarré en 1989, et agit en tous sens en indépendants : productions audiovisuelles, événementiel, label phonographique, publicités, etc. Pour ce film, nous avons travaillé avec Vincent Valluet qui est un réalisateur français. Nous sommes ouverts à toute forme de collaboration et de partenariat dans le respect de chacun.
Le film passe de la constatation du manque d’indépendance actuel à l’idée centrale d’une véritable indépendance en en appelant à l’unité africaine. Vous répétez là le discours des anciens. Est-ce essentiel aujourd’hui de répéter ainsi toujours les mêmes choses ?
Ce discours, cela fait cinquante ans qu’on le tient. On va continuer car les mêmes causes produisent les mêmes effets. Ce qui avait poussé Kwame Nkrumah à parler d’unité africaine est aujourd’hui encore plus dramatique. Il y a longtemps qu’on a le diagnostic. Le remède c’est l’unité africaine. Il faut le répéter. Ce n’est pas utopiste ou redondant ni de la naïveté. On a fait un grand pas à l’échelle de l’Histoire avec l’Organisation de l’Unité africaine. Tous les pays du Continent sont indépendants et il faut aller vers l’unité : armée, banque centrale, monnaie uniques !
Vous reprenez dans le film ce message à la Gandhi que tenait Sankara : consommer local, manger local, etc. Les jeunes qui circulent en jean ont pourtant davantage l’envie d’appartenir au monde que de se définir africains. Comment articulez-vous cela ?
Si on aime les jeans, on n’a qu’à produire des jeans. On ne va pas vivre à la traditionnelle. En 2011, je ne vais pas me retirer dans une case pour faire roots. Je ne suis pas de cette génération. Par contre, je peux porter les habits d’un styliste africain, très moderne, très frais, très urbain. Je vais me retrouver dedans. Et je vais me battre pour qu’il ait une qualité égale à ce que je vois ailleurs. Ce n’est donc pas un retour vers le passé mais il faut un contenu africain à la télé ou sur internet. Ce n’est pas un retour au tam-tam.
C’est un film qui table énormément sur la parole. Ce choix documentaire assez radical fait qu’il n’est pas facile pour le public d’absorber cette intensité sur la durée. Pourquoi ce choix ?
On le dit dès le début : c’est un message qu’on veut faire passer. C’est un débat qui doit être posé, quelque soit la manière. C’est un choix qui n’est pas esthétique : on ne peut pas faire l’économie du débat.
C’est vraiment un débat de paroles.
Oui. On a hésité à mettre des plans de coupe mais quant tu vois la force de ceux qui parlent et la sincérité de ce qu’ils disent, tu n’as pas besoin de plan de coupe. C’est un film à voir et revoir, ce qui permet de s’attacher à des personnages. Sur des gens aussi connus, on ne peut pas mettre des plans de coupe. Je ne suis pas caméraman. J’ai réalisé les entretiens par moi-même, sans un cadreur etc. On n’aurait pas eu les moyens.
Vous avez mis longtemps à le faire ?
Oui, sur 4-5 ans. Comme j’ai la chance de beaucoup voyager en Afrique, je saisissais les opportunités. Je me suis rendu compte que j’avais un film à faire.
Et pour la diffusion ?
Je suis à Cannes pour rechercher des distributeurs. Pour moi, c’est tout nouveau tout ça !
Et en Afrique même ?
Je vais l’offrir aux télévisions et le diffuser dans les écoles, les universités, et en faire un point de débat avec des gens pointus. Mon objectif, c’est le débat.
C’est un film de combat.
Oui. Chacun ses armes. J’avais la musique, en voilà une autre. On se bat avec des armes pacifiques mais qui feront mouche aussi ! En tout cas, on l’espère et c’est pour ça qu’on le fait.

« Le point de vue du lion » TEASER from vincent vega on Vimeo.

Cannes, mai 2011///Article N° : 10330

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Les images de l'article
Didier Awadi devant le Majestic, sur la Croisette © Olivier Barlet
© Olivier Barlet
Vincent Valluet et Didier Awadi © Olivier Barlet
© Olivier Barlet




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