Quelles philosophies pour les écoles ?

Entretien de Marie-Christine Eyéné avec Ibrahim El Salahi

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On les sait peu nombreuses et le plus souvent dépourvues de moyens. Les écoles d’art africaines ont-elles un plus grand rôle à jouer dans la formation du plasticien en fonction des débouchés et des réalités sociales de leur travail ?
Ibrahim El Salahi, grand peintre soudanais, enseigna longtemps à l’école des Beaux-arts et des arts appliqués de Khartoum.

En tant qu’artiste, comment vous êtes-vous formé et qu’est-ce qui vous a donné envie d’enseigner ?
Mon premier contact avec l’art remonte à l’école secondaire Wadi Seidna au Soudan. Un professeur d’art, M. Davis, m’a guidé car il a vu que l’art et la peinture me plaisaient. Il m’a conseillé d’aller à l’Ecole de Design à Khartoum. L’école avait pour mission de former les jeunes à devenir enseignant. J’ai étudié pendant trois ans et, en 1952, j’ai commencé à enseigner à l’école secondaire pendant 3 ans. Mais comme j’étais plus un peintre qu’un professeur, j’ai été envoyé à Londres pour étudier la peinture et le dessin, à la Slade School of Arts. En 1957, je suis retourné au Soudan. J’ai enseigné à l’Ecole des Beaux-Arts et Arts Appliqués, jusqu’en 69.

Avez-vous eu des influences artistiques importantes dans votre œuvre ?
En tant qu’enfant soudanais, j’ai étudié à l’école coranique où l’on écrivait l’arabe. On décorait les tables coraniques en bois avec des motifs islamiques tout en insérant des motifs africains. Je n’ai pas été influencé par l’art occidental. Les motifs arabes et africains étaient présents dans la vie de tous les jours. Je n’ai été conscient de cela que tardivement.
Quand je suis retourné au Soudan, et que j’ai exposé des œuvres imprégnées de ma formation anglaise, mon travail n’évoquait rien pour le public soudanais. Là-bas, on apprécie l’artisanat, la calligraphie et les motifs décoratifs.

Avez-vous fait des rencontres déterminantes pour votre carrière ?
Oui, Jean-Pierre Greenlaw qui a créé l’école d’art du Soudan. Il était philosophe, musicien, dessinateur, chanteur et photographe. Il avait aussi une grande passion pour l’architecture. Sa manière de voir la vie a eu une grande influence sur moi. Et puis il y a eu le peintre Shafig Shawqi et le calligraphe Osman Abdullah Wagialla qui y enseignaient.
Ces trois-là m’ont beaucoup influencé. Ils ont guidé ma voie. Plus tard, lorsque je suis revenu d’Angleterre, j’ai fait la connaissance d’un artiste guyanais, Denis Williams, brillant professeur à la Central School of Arts and Crafts de Londres, qui est resté au Soudan pendant 5 ans. Il était peintre, écrivain et critique d’art. Il m’a beaucoup aidé en tant que critique. C’est lui qui a reconnu le style nouveau que nous développions et nous a nommé l’Ecole de Khartoum.
Je n’ai pas eu d’influences externes, mais j’aime beaucoup l’approche d’artistes comme Giotto, Modigliani, Rothko ou Paul Klee.

Avez-vous fait partie de mouvements artistiques ?
Les artistes arabes ont voulu m’associer à eux. Notre lien vient du fait que nous travaillons sur la calligraphie. Mais la manière dont je traite la lettre et le sens de mon travail sont différents.
Quant à l’Ecole de Khartoum, ce n’était pas un groupe où l’on prenait des décisions collectives. Il n’y a pas eu de manifeste. Nous allions juste dans la même direction plastique. À la fin des années 50 et début 60, j’ai essayé de créer un dialogue entre nous, de définir quelques points ici et là mais sans réponse.

Combien d’années avez-vous enseigné ?
J’ai enseigné pendant 17 ans et demi au Soudan. J’avais deux types d’étudiants. Ceux qui travaillaient pour leur diplôme et ceux de la section libre qui comprenait des personnes d’horizons totalement différents. Il y avait des médecins, des enseignants, des ouvriers, des hommes et des femmes.
En quelque sorte, ceux-là avaient une vraie âme d’artiste. Ils étaient réellement motivés pour venir apprendre après le travail, dans un pays dans lequel il n’y a aucune appréciation de l’art contemporain.
Je suis toujours en contact avec eux d’ailleurs. Je les aide pour le matériel et suis leur guide spirituel. Ils écoutent mes conseils et ça, c’est la plus grande des récompenses.

Avez-vous enseigné en Europe ?
Non, j’en ai eu assez. J’enseignais dans une vielle tradition. Mes étudiants et moi ne faisions qu’un, nous formions une entité unique. Un professeur consacre du temps à résoudre les problèmes de ses étudiants alors qu’en tant qu’artiste, il a ses propres problèmes. Enseigner demande beaucoup d’énergie.

L’enseignement des arts plastiques en Afrique doit-il avoir ses spécificités ? Les écoles africaines sont conçues sur le modèle occidental…
Vous savez, quand je suis allé en Chine à la fin des années 60, j’ai visité des écoles d’art à Shanghai et Pékin. J’ai découvert que sur un cursus de 5 ans, des artisans locaux enseignaient les arts traditionnels pendant les deux premières années et les académiciens couvraient ensuite l’art contemporain les trois dernières années. Il y avait une combinaison alliant tradition et modernité. J’ai été fasciné par cette approche.
De retour au Soudan, j’ai soumis à mes collègues l’idée d’associer des intervenants non-universitaires. J’ai fait un sondage dans ma ville à Omdurman. Les artisans étaient très enthousiastes, mais mes collègues ont totalement refusé cette idée. Ils considéraient qu’ils étaient d’un niveau supérieur à celui des artisans locaux. J’ai été vraiment choqué et déçu. S’ils avaient accepté cette proposition, nous aurions pu créer quelque chose d’unique dans le domaine de l’enseignement artistique en Afrique.

Les Arts appliqués et Beaux-arts sont-ils à enseigner séparément ?
Je préfère les combiner. Les Beaux-arts traitent d’idées personnelles, tandis que les Arts appliqués sont d’ordre utilitaire. J’ai remarqué que les écoles qui combinaient les deux produisaient de meilleurs résultats.

L’apprentissage théorique (esthétique, histoire de l’art) pose-t-il problème?
La théorie, l’histoire de l’art, la perception visuelle et même la psychologie sont nécessaires. Ces matières aident les artistes à élargir leur vision. Mais l’essentiel est de se connaître soi-même. Tout ce que nous faisons, c’est copier l’Europe. Au Soudan, le côté pratique de l’enseignement a considérablement rétréci. Les étudiants rédigent des mémoires et font des analyses. Avant, on apprenait à peindre. Maintenant nos artistes sont de grands philosophes. J’ai même plaisir à les entendre disserter sur des questions très intéressantes d’ailleurs.

Que pensez-vous de la place du travail conceptuel dans le processus de formation de l’artiste ?
Je ne suis pas contre l’art conceptuel mais je ne l’enseignerais pas. J’encouragerais l’étudiant mais l’art conceptuel me laisse froid.

Faites-vous une opposition entre une conception artistique de type académique et une autre de type autodidacte ?
Je ne pense pas qu’il y ait opposition mais l’intérêt est différent. L’académisme contraint à des règles et techniques qui peuvent parfois inhiber un artiste. Il y a certains schémas que l’on ne peut pas briser. Tandis qu’un autodidacte dispose d’une certaine liberté. Avec un œil innocent, on peut aller vers quelque chose de neuf.

Que pensez-vous de l’évolution des débouchés de la formation artistique en Afrique ?
J’espère qu’un jour on lui donnera la place qu’elle mérite. Je sais qu’en Afrique l’art ne fait pas partie des priorités. En général la culture vient en dernier, si toutefois on y pense. J’espère que les gens comprendront le message des artistes et leur contribution à la société. Dans beaucoup de pays d’Afrique, l’artiste est souvent oublié. Sa seule chance est de trouver un protecteur ou une reconnaissance en dehors de l’Afrique, ce qui est bien dommage.

///Article N° : 2225

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