Racines… 

De Bisso Na Bisso

L'aller-retour de Bisso Na Bisso
Lire hors-ligne :

L’un des albums les plus vendus de l’année 99 confirme une nouvelle donne dans l’univers du rap français. Passi et ses potes, en déclinant l’identité complexe des enfants d’immigrés ( » le cul entre deux chaises « ) sous l’angle de l’aller-retour musical, redonne du souffle au modèle français.

C’est Akhénaton qui, le premier, a tiré la sonnette d’alarme. Fils d’immigrés italiens, il était parti se ressourcer dans l’univers sonore napolitain. Il en sortit un premier album solo très marqué musicalement par les origines culturelles de ses parents, sans doute son plus intime depuis qu’il a débuté dans le hip-hop. La leçon, en admettant que cela en soit une, a porté de suite. Confrontés à l’essoufflement ou bien, devrait-on dire, à l’étouffement du modèle français par son concurrent américain, de jeunes rappeurs ont commencé à sérieusement s’interroger sur la question. Là-dessus est venu se greffer Passi. Bien avant cet événement marseillais, il semble qu’il avait promis à sa mère, congolaise, de faire un jour du rap sur des sonorités qui lui seraient plus proches. Comprenez par là : des musiques dites noires qui font bouger l’Afrique entière sur les pistes enfumées des boîtes de nuit, de Dakar à Lomé, en passant par Kin-la-belle. Des musiques qui prouveraient entre autres choses que les conflits de génération (jeunesse française / parentèle immigrée) ne sont pas aussi patents qu’on veut bien le faire croire dans l’enfer des cités françaises. Voilà ce que raconte en tous cas la légende entretenue autour du Bisso.
Une chose est sûre : avec ce Bisso, Passi n’en est pas à son premier coup d’essai. Il avait déjà tenté l’aventure du retour aux sources en cherchant à sampler Mario de Franco, un des plus grands classiques de la rumba zaïroise. Il n’en a pas eu les droits. Succès aidant (plus de 350 000 exemplaires vendus avec Les Tentations, son premier opus), la situation s’est présentée différemment cette année. Et heureusement… Car Passi a eu les moyens de concrétiser un nouveau projet, inscrit dans le même sens. Un projet sur lequel il a réuni une bande de potes concernés (M’passi sa cousine du groupe Melgroove, les deux frères d’Arsenik, Ben-J des Nèg’Marrons, les jumeaux des 2Bal et Mystik – tous sont séduits). Un possee de circonstance sur un concept novateur à 100% qui répond aux conditions suivantes : se ressourcer, renforcer une tendance du rap hexagonal qui fuit l’américanisation, tout en assumant son  » cul écartelé entre deux chaises « . Vaste programme…
 » Là-bas, on nous considère comme des Français. Ici, on nous taxe d’étrangers « . Qui n’a pas déjà entendu cette phrase souvent pleine de dépit ? Elle pèse de tout son poids en tout cas sur le concept du Bisso Na Bisso. Huit jeunes talents franco-congolais, qui font l’aller-retour dans les sonorités populaires et urbaines d’une Afrique qui bouge. Avec des complices de taille à leurs côtés, des aînés ravis par l’idée de ce voyage. Des invités prestigieux qui viennent du milieu afro-antillais : Ismaël Lô, Papa Wemba, Jacob Desvarieux, Lokua Kanza, Monique Seka, Koffi Olomidé… Des instrumentistes de qualité : on appréciera la présence du bassiste Michel Alibo pour ne citer que lui. Et surtout des samples historiques qui nous entraînent dans un rap tropical assez pimenté. Amiyo, L’argent appelle l’argent… Des classiques. Des clins d’œil intelligents. De la rumba congolaise : le ndombolo est revisité en une version légèrement world. Du makossa. Du zouk. Et Franklin Boukaka, vieillie relique oubliée du patrimoine musical congolais, remis au goût du jour. C’est à la fin d’un morceau de ce dernier, Enfants du Congo, que les tchatcheurs du Bisso, dont les parents sont tous « issus d’ethnies différentes dans un pays aujourd’hui fratricide« , ont scellé en lingala et en français leur Union. Un exemple qui devrait parler à de nombreux compatriotes de l’autre rive, dans la mesure où il s’agit d’une démarche d’aller-retours musicaux à forte connotation panafricaine.
L’album est un véritable joyau pour ambiances de fête. Il s’apprécie encore plus lorsqu’on connaît l’Afrique dans laquelle s’inscrivent ces enfants d’immigrés. Autre nouveauté : le discours, devenu par moments très commun dans le hip-hop français sur un plan général (le même verlan anti-keuf par exemple qui s’épuise à force d’être tourné et retourné dans les textes issus des cités), se renouvelle ici. Avec une nouvelle orientation engagée qui attaque la corruption, la guerre, la haine… et parle d’amour sous l’angle des réalités africaines vécues ou imaginées. Pays rêvé, pays réel avec des thèmes qui sont certes universels mais qui prennent un élan nouveau sous le coup de la mouvance afro-bisso.  » Discours amer, ose, dépose, expose, pose une rose, p’tite gorgée à terre, pour les frères que la guerre m’a enlevés / Les douilles ont souillé le sol de mes ancêtres, le poing levé je reste haineux, j’pardonne plus, j’ai la rage  » : l’Afrique du Bisso n’est pas toujours celle que l’on croit. L’album est surtout loin des accumulations de poncifs que beaucoup de jeunes rappeurs entretiennent. Bien qu’il y ait de temps à autre une giclée de petits clichés recyclés pour l’occasion. Soleil, ngolongolo, accent légèrement appuyé…
Avec cet opus, on sent que le hip-hop français s’apprête à grandir encore un peu plus. Et autrement. Une sorte de vague world panafricaine le force ici à intégrer l’instinct mélodique dans sa course, l’amène à travailler sa rythmique plus efficacement en évitant certaines facilités et l’incite à réfléchir sur de nouvelles pistes thématiques, parfois avec un certain humour… mais sans y perdre totalement son âme hardcore. L’un des meilleurs albums de l’Hexagone durant cette année 99 est donc une fusion salutaire entre le rap et les cultures africaines faite par les enfants d’une génération née ou ayant vécu ici, qui tente de trouver de bonnes réponses face notamment aux graves questions qui se posent là-bas (ouf !). Ajoutons à cela la capacité avec laquelle huit membres qui ne sont pas de la même formation ni du même label arrivent à sortir un produit aussi bien élaboré. Ce n’est pas une compilation qui aligne les contributions des uns et des autres mais bien une collaboration riche et fructueuse entre les croisés d’un même concept. L’ego de chacun est relégué au second plan et suit à la lettre l’expression Bisso na Bisso, qui signifie  » entre nous « .
Résultat : le rap français s’est entiché d’un nouveau modèle, malgré les querelles de chapelle (underground ou pas underground ?), qui promet de sévir même en Afrique francophone. Là où les Positive Black Soul du Sénégal n’ont pas tout à fait convaincu leurs voisins africains de l’intérêt d’intégrer l’énergie du rap (en le mariant aux musiques du terroir et non en copiant les modèles français ou américains), la leçon de ces enfants congolais de la seconde génération va sans doute porter. La sur-médiatisation de leur concept a parlé à plus d’un jeune, africain compris. Si à Paris, on a besoin de redonner du tonus au hip-hop, en allant s’abreuver sur les musiques du continent noir, pourquoi devrait-on continuer à aller puiser chez les Américains pour produire un meilleur son à Abidjan, Lomé ou Douala ? En France, au-delà du Bisso, la tendance a pris, chacun à sa manière, que ce soit chez les Beurs ou avec les Afro/Antillais. Ils se nomment 3ème Œil, Freeman ou Yazid… Une majeure partie d’entre eux, fils ou filles d’immigrés / seconde génération, anime le marché du rap. Cette nouvelle tendance leur permet de se réconcilier avec les cultures d’origine de leurs parents. Elle permet aussi de régler la question oedipienne qui complique leurs rapports avec la production hip-hop des Etats-Unis, continent-père du rap.

 » Racines…  » est sorti chez V2. ///Article N° : 1004

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire