« Réhabiliter un personnage disparu »

Entretien de Caroline Duval avec Roschdy Zem

Roschdy Zem n’avait pas entendu parler de Chocolat avant que les producteurs ne lui proposent d’en faire un film. Sur les traces de ce personnage oublié, Chocolat sort le 3 février.

Afriscope: Pourquoi avoir accepté de mettre en image l’histoire de Rafael Padilla, Chocolat ?
Roschdy Zem : Cela correspondait à ce que j’avais envie de réaliser à ce moment- là. En termes de budget – je n’avais alors travaillé que sur des petites productions. Mais j’ai aussi été séduit par l’idée de réhabiliter ce personnage. C’est à travers le travail de Gérard Noiriel(1) mais aussi grâce à mes recherches aux archives nationales que je l’ai découvert. Il existe beaucoup de documents sur ses spectacles mais peu de traces de sa vie privée.
Justement, quelle distance avez-vous pris vis-à-vis de ce que l’on sait de sa vie ?
Nous avons pris pas mal de liberté. Par exemple, son passage en prison est purement fictionnel mais nous avions besoin d’un élément déclencheur dans le développement d’une forme de conscience politique chez lui. Son interprétation d’Othello est romancée et se trouve être une coïncidence avec la récente polémique déclenchée au théâtre de l’Odéon(2).
Quel écho a l’histoire de Chocolat dans le monde artistique français ?
Plutôt que de vous offrir mon regard de réalisateur qui m’obligerait à être langue de bois, je vais vous donner mon point de vue, plus sincère, de citoyen. Je trouve simplement que la France que je connais n’existe pas dans les médias – au sens large. Ça manque de mélange.Je ne pense pas qu’aux Noirs mais je pense aussi aux femmes par exemple.
Il y a cette réplique dans le film « être acteur c’est ouvrir une brèche ». C’est ce qu’a fait Chocolat selon vous ?
Je pense que Chocolat a ouvert une brèche. Peut-être pas intentionnellement mais en étant la figure emblématique du cirque qui était le spectacle populaire par excellence à l’époque. Le fait de vivre du spectacle était en soi un acte révolutionnaire. Mais Chocolat était aussi un jouisseur, un homme à femmes, il aimait l’alcool, le jeu. Et le montrer de la sorte accentue finalement la grandeur du personnage.
Et vous quelle(s) brèche(s) voulez-vous ouvrir avec ce film ?
J’ai montré le film à toute l’équipe lors d’une projection. Il y avait des Africains dans la salle. Beaucoup ont estimé que peu de choses avaient changé depuis l’époque de Chocolat. Peu de temps après, le film a été montré à une audience que je qualifierais de « plus guindée ». Et bien leur réaction a été tout autre. « À l’époque c’était dur », ont estimé certains. Cette réalité leur échappe. Et le cinéma peut leur faire prendre conscience de cela.
Avez-vous personnellement souffert d’étiquettes que l’on a pu vous coller ?
L’appellation « acteur beur » me hérisse les poils. Lorsqu’on a reçu le prix de l’interprétation à Cannes pour Indigènes, un article mentionnait « les quatre acteurs beurs ». C’est là que l’on s’est demandé à quoi cela pouvait bien servir de faire tout cela si on continue de nous voir comme des acteurs beurs. L’histoire du clown Chocolat montre que l’on pouvait disparaître sans laisser de traces et cela renvoie également à notre propre parcours et à cette question que l’on pose tous : « Qu’allons- nous laisser derrière nous ? »

1. GÉRARD NOIRIEL, CHOCOLAT CLOWN NÈGRE. L’HISTOIRE OUBLIÉE DU PREMIER ARTISTE NOIR DE LA SCÈNE FRANÇAISE, PARIS, BAYARD, 2012
2. AUJOURD’HUI DÉCÉDÉ, LUC BONDY, L’ANCIEN DIRECTEUR DU THÉÂTREDE L’ODÉON À PARIS SOUHAITAIT MONTER OTHELLO EN JANVIER 2016 ET AVAIT CHOISI PHILIPPE TORRETON – UN COMÉDIEN BLANC – POUR JOUER CE RÔLE. DANS LE FILM CHOCOLAT, LE PERSONNAGE PRINCIPAL DEMANDE À POUVOIR INTERPRÉTER CE RÔLE DE « VRAI ACTEUR » PLUTÔT QUE DE CONTINUER À JOUER LE CLOWN.
///Article N° : 13382

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