Relations « particulières » entre journalistes et personnel politique : le cas de la Côte d’Ivoire

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La proximité entre journalistes et hommes politiques est souvent indexée, quelque soient les pays. En Afrique, elle peut s’avérer fatale quand des crises ouvertes remettent en cause l’équilibre précaire entre ces deux milieux. Dans le cas ivoirien, cette dialectique a revêtu plusieurs aspects, dans un champ médiatique resté par ailleurs pluraliste.

La place des journalistes africains dans leur société ne diffère pas fondamentalement de celle de leurs homologues européens. Ils sont des médiateurs cardinaux de l’espace public, au sens d’Habermas (philosophe et sociologue allemand né en 1929, NDLR). À ce titre, leurs relations avec les divers acteurs politiques sont naturelles, allant d’une posture critique à la complaisance partisane, le tout en principe régulé par un cadre législatif et éthique – dont n’est pas démuni la Côte d’Ivoire. Ce pays, étendard du printemps des médias africains durant les années 1990, est entré en 1999 dans une décennie sombre où les journalistes sont devenus les victimes et complices de la violence politique, quel que soit le bord considéré (1). L’OLPED (Observatoire de la Liberté de la Presse, de l’Éthique et de la Déontologie) a dénoncé un glissement (2) qui a de fortes chances de perdurer malgré les perspectives ouvertes par l’accord de Ouagadougou et la nomination du respecté et professionnel Ibrahim Sy Savané, au poste de ministre de la communication.
Un contexte de liberté surveillée
Le champ médiatique ivoirien est paradoxalement resté pluraliste, abstraction faite des pics de tension (2002-2003, fin 2004, début 2006) et des assassinats restés assez rares, bien que fort symboliques (Jean Hélène, Guy Kiefer). Quoique cette pluralité ne rime pas toujours avec qualité et fiabilité des contenus, presse d’opposition et presse loyaliste cohabitent ainsi dans une Abidjan qui n’est que sporadiquement privée d’accès aux médias étrangers (RFI ou la presse écrite française). Quant à la RTI, les rivalités dues aux velléités d’instrumentalisation dont elle est l’enjeu limitent également tout monolithisme (joutes juridiques, entrisme syndical pro-présidentiel). Au demeurant, l’accès de nombreux abidjanais au satellite limiterait de facto la portée d’une politique qui se voudrait restrictive. Celle-ci n’est possible que dans les zones rurales où règnent les radios, parfois très partisanes (radio Guiglo dans le Grand Ouest).
La « rhétorique de l’image (3) », grammaire loyaliste
Ce pluralisme médiatique ivoirien brouille, aux yeux des étrangers, la perception du caractère incisif du conditionnement médiatique destiné à l’opinion intérieure. Il permet aussi aux « journalistes-partisans » de passer pour des relais d’opinion représentatifs de la société ivoirienne. Ainsi, dans une « Côte d’Ivoire utile », verrouillée en termes sécuritaires et financiers par « l’État-FPI », la permanence de cette relative ouverture a catalysé une posture médiatique moderne au sein du camp présidentiel, infirmant la thèse d’une approche idéologique autiste (4). La grande force des relais d’opinion du camp présidentiel est de s’être inscrits en phase avec la « globalisation localisée (5) ». Les débats français, lorsqu’ils viennent conforter la dialectique victimaire, émancipatrice et résistante, du « président-refondateur », sont injectés dans les médias loyalistes, tandis que les imaginaires étrangers – avant tout français et africains (6) – sont dans le même temps l’objet de traitements réveillant bon nombre de présupposés (lutte contre l’ingérence post-coloniale, Côte d’Ivoire égale Algérie de 1962 ou Irak actuel, etc.).
Asymétrie dans l’asymétrie (image contre rapports de force politico-militaires), cette boucle médiatique a permis à un régime FPI mis à mal par les options initiales des acteurs internationaux (cf. l’esprit de Marcoussis, repris à son compte par l’ONU) de reconstruire une légitimité passablement érodée dans les premiers temps de la crise. À tel point d’ailleurs que la France – dont l’interposition est par nature sujette à l’ambivalence – est perçue par ses propres médias comme ayant « perdu la guerre de la communication » (7) : le reportage de Canal + sur les événements de l’Hôtel Ivoire de novembre 2004, diffusé début février 2005 en France puis en Afrique (Canal Horizons), fort contestable pour la faible distance critique et le sensationnalisme adoptés par ses auteurs, illustre le potentiel tiré de l’exploitation de cet « effet de réalité », par lequel « toute image diffusée est un rapport social métamorphosé en émotion individuelle » (8). L’appréciation à ce sujet de Théophile Kouamouo, proche de la présidence ivoirienne est éloquente : « Bref, après avoir visualisé cet élément d’Histoire, les Français seront persuadés d’une chose : leur pays n’est pas très « net » dans l’affaire ! » (9).
Des « griots » du pouvoir…
Ce journaliste d’origine camerounaise, formé en France, et rallié à Laurent Gbagbo présente un cas emblématique de la dérive du journaliste ivoirien. Pigiste démissionnaire du Monde (2002) pour le motif d’incompatibilité éthique (10), il est passé d’un parti pris politique somme toute légitime à une allégeance inconditionnelle. Rapidement perçu comme un acteur central de la stratégie présidentielle, il a été dépeint comme participant à « un trio qui tente tant bien que mal de donner la réplique aux médias internationaux » (11). Il a témoigné lors du procès qui a opposé Laurent Gbagbo au Monde pour l’incrimination faite à son encontre concernant les escadrons de la mort (12). Proche de Nadi Bamba (une intime du président), il a contribué au lancement du Temps, quotidien radical dans ses attaques diffamatoires anti-françaises et réputé être l’organe de Simone Gbagbo. Il est aussi rédacteur en chef du Courrier d’Abidjan, qui aurait été financé par Mamadou Koulibaly, président FPI de l’Assemblée nationale. Son activisme partisan comprend l’écriture d’un ouvrage dont le titre entre en résonnance avec un opuscule radical publié par le même Koulibaly (13), ainsi que l’animation d’un blog qui persévère dans l’exposé d’un prétendu complot parisien (14), « preuves françaises » à l’appui (15).
… aux salariés de la publi-information
Par-delà cet exemple d’engagement délibéré, la plupart des journalistes a subi à son corps défendant une instrumentalisation. Celle-ci découle des vulnérabilités intrinsèques du secteur. Faisant face à des difficultés de trésorerie et de gestion, les médias les plus respectables sont incités à trouver des parrains – notables et partis de tous bords du spectre politique – auprès de qui monnayer une combinaison de crédits et d’impunités diverses (16) contre une inféodation. Dans ce contexte, les récurrents articles de publi-information, qui exposent de manière complaisante les prises de positions de groupes socioprofessionnels, concourent – dans chaque camp – à conforter le tableau, passablement fictif, d’une société civile acquise à des partis.
Bien que de nombreux journalistes ivoiriens, à l’instar de Venance Konan, aient préservé une certaine liberté de ton qui n’exclut pas l’affichage d’une préférence politique, nombre d’entre eux doivent donc se résigner à perpétuer le syndrome « I3P » (information partiale, partielle, partisane (17)). En d’autres termes, la profession est désormais au service de la forme locale des warlord politics (18) : « L’usage habile des médias par les élites politiques (…) sert en grande partie deux objectifs : [il]s’avère une diversion utile pour le pillage de l’économie, alors qu’à long terme [il]peut permettre de disqualifier des opposants et monopoliser le pouvoir politique et par conséquent économique » (19).

1. Les « meurtres en série, [les]rumeurs invérifiables qui montent comme de la houle (…), [les]vendeurs passés à tabac » : I. Sy Savané, « Presse ivoirienne », in Côte d’Ivoire : le pari de la diversité », Africultures N°56, septembre 2003 ; Voir aussi le rapport du 6 janvier 2004 du Secrétariat général de l’ONU (point E.33). Le rapport 2004 de Reporters sans Frontières évoque « les responsabilités [qui] incombent à la fois aux autorités, aux rebelles et à certains médias qui n’ont pas hésité à jeter de l’huile sur le feu tout au long de l’année« .
2. Z. Moussa, « Crise en Côte d’Ivoire : responsabilité de la presse, impact de l’OLPED », pour le compte de la Fédération Internationale des Journalistes, septembre 2003 (http://www.ifj.org/pdfs/OLPED092003.pdf)
3. R. Barthes, « Rhétorique de l’image », Communications, N°4, Paris, Seuil, 1964.
4. M. Galy, « Qui gouverne la Côte d’Ivoire ? », Politique étrangère, 4/2005.
5. B. Meyer, P. Geschiere (eds), « Globalization and identity. Dialectic of flows and closures », in Development and change, 29 (4), 1998.
6. « Alors, tout s’éclaire et s’éclaire encore plus quand on lit l’article de l’enseignant à l’Institut d’études politiques de Paris, Michel Galy, paru dans le Monde du 26 Janvier 2006 sous le titre : « Que faisons-nous en Côte d’Ivoire ? V. Toussaint, « La Côte d’Ivoire en bataille pour sa souveraineté : l’interventionnisme franco-onusien mis à nu », San Finna (burkinabé) N°348 du 30 janvier 2006.
7. France 2, Un œil sur la planète, « Que fait la France en Afrique », diffusé le 6 décembre 2005 à l’occasion du sommet de Bamako.
8. M. Debray, Vie et mort de l’image, Paris, Folio essais, 2005
9. Le Courrier d’Abidjan, 10 février 2005.
10. http://www.africultures.com/index.asp?menu=affiche_murmure&no_murmure=355&murm=1&rech=1
11. A. Kouadio « Les Hommes de l’ombre de Gbagbo », Jeune Afrique Economie n°351, novembre 2003
12. S. Smith, « Plusieurs organes de presse proche du régime ciblent les futures victimes d’enlèvements », le Monde, 8 février 2003.
13. T. Kouamouo, La France que je combats, Abidjan, Éditions Le courrier d’Abidjan, 2005.M. Koulibaly, A. Ahua Jr et G. K. Bush : La guerre de la France contre la Côte d’Ivoire, Paris, L’Harmattan, 2003.
14. Cf. Cahier du nouvel esprit, revue de la cellule universitaire de réflexion du FPI (CURF) mis en ligne sur le site de la présidence ivoirienne « Key to the Ivorian Crisis », www.presidence.ci/docs/Cahier%20du%20nouvel%20Esprit%20(version%20anglaise).doc au 1er avril 2006.
15. http://kouamouo.afrikblog.com/archives/2007/04/04/4522252.html
16. Z. Moussa, « Crise en Côte d’Ivoire : responsabilité de la presse, impact de l’OLPED », op.cit.
17. Selon l’expression de Zio Moussa (OLPED) et Florence Lemoine-Minéry (Groupe d’Echanges et de Recherche Technologique : GRET) :  » L’état des médias en Côte d’Ivoire », Réseau Partenaires des Médias Africains, décembre 2001.
18. W. Reno, Warlord Politics and African States, Boulder, London, 1998
19. International Crisis Group, Côte d’Ivoire : pas de paix en vue, rapport Afrique N°82, Dakar/Bruxelles, 12 juillet 2004.
///Article N° : 7100

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