Renaissance namibienne

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Quelle culture dans la Namibie nouvelle ? Les artistes s’interrogent et agissent.

Libérations

Windhoek, capitale de la Namibie. Le 5 mai 2002, Sam Nujoma, président de la République, rebaptisait officiellement la rue Peter Müller, artère du centre ville, du nom de Fidel Castro. Douze ans après l’Indépendance, le héros du colonialisme allemand laisse la place à l’allié de la lutte de libération. Les deux noms sont étrangers, fait symptomatique d’une quête identitaire nationale toujours en cours. Au sein du monde artistique namibien, les interrogations ne sont pas différentes. Joseph Madisia (né en 1954), un des premiers peintres noirs du pays, affirme sans détour : « Nous sommes encore à la recherche de notre identité culturelle« . C’est que le défi est à la mesure de l’héritage légué par un siècle de colonisation allemande et de régime d’apartheid sud-africain. Manipulée, réduite à la seule civilisation européenne, figée dans une échelle de valeurs inégalitaire, la culture a joué pendant des décennies un rôle de barrière et non de passerelle entre les communautés. Comment lui rendre aujourd’hui sa valeur de lien, d’échange, et d’accomplissement collectif et individuel ? Les artistes namibiens s’interrogent et agissent.

Décolonisation

Lancé depuis six mois, le Katutura Arts Center est le premier centre culturel créé à Katutura, le township de Windhoek. Installé dans les immenses cuisines d’un ancien foyer de travailleurs migrants, le centre accueille chaque jour 200 enfants, encadrés par une vingtaine de professeurs, pour un premier contact avec les arts visuels et chorégraphiques. Le choix du lieu est très symbolique. « Les travailleurs migrants noirs arrivaient ici pour servir de main d’œuvre pas chère. Ils étaient près de 6 000 », explique Joseph Madisia, directeur du projet. « Ils devaient toujours être munis de leur pass et ne pouvaient pas se déplacer librement dans la ville ou dans le pays. Ils étaient totalement coupés de leur famille ; ce qui était aussi un moyen de les couper de leur culture et de leur identité. Aujourd’hui, il est donc très important que ce lieu devienne un espace dédié à la culture. » Comme le College of the Arts ou le John Muafangejo Art Center, structures d’éducation artistique réformées ou mises en place depuis l’Indépendance en 1990, le Katutura Arts Center joue un double rôle d’initiation et de formation. Dans un pays où l’enseignement de l’art n’existait que dans les écoles pour Blancs, il a fallu rattraper le temps perdu et le travail accompli depuis dix ans est déjà sensible.
L’enseignement artistique est aujourd’hui obligatoire dans toutes les écoles. Les centres de formation accueillent aussi bien des enfants scolarisés que des jeunes à l’écart du système. A côté de leur travaux personnels, les artistes sont quasiment tous impliqués dans la formation des élèves. L’impulsion de ces changements vient en partie du ministère de l’Education qui a désormais la charge d’une vraie direction de la Culture, remplaçant l’ancien service de promotion culturelle dédié aux seuls Blancs. Le cadre légal relatif aux arts et à la culture a été entièrement remodelé sur la base de l’article 19 de la nouvelle Constitution qui stipule que tout citoyen a le droit de pratiquer, d’enseigner, et de promouvoir toute culture, langue et tradition. L’Art Association qui faisait office de musée d’art est devenue officiellement en juin 2000 la National Art Gallery of Namibia (NAGN) dotée de moyens plus importants. Sans lien avec le système de l’ancien régime, le French-Namibian Cultural Center (FNCC) et les coopérations européennes ont accompagné et dynamisé le mouvement en créant des espaces de diffusion et en offrant l’opportunité aux artistes namibiens de s’ouvrir au monde.
Le chemin parcouru est considérable si l’on observe rétrospectivement l’évolution des arts namibiens. Les arts plastiques se sont longtemps réduits aux travaux d’un groupe de peintres blancs. Naturalistes, formés en Europe, ils étaient subjugués par les paysages grandioses de leur pays mais restaient totalement fermés à sa réalité humaine. Seul ovni dans cette « société » d’artistes, John Muafangejo (1943-1987), maître de la gravure sur lino et premier peintre noir namibien à avoir été reconnu dans son pays et à l’étranger. Muafangejo a mis l’individu, souvent reflet de sa propre vie, au cœur de son travail et a ouvert la voie à ses pairs noirs. A partir de son œuvre et de celle de Joseph Madisia, s’est formée, après l’Indépendance, la tradition de la gravure sur lino et sur carton. Aujourd’hui, elle est utilisée par la plupart des jeunes peintres du pays et reconnue comme une véritable école namibienne. De la même façon, la musique a subi pendant des années la pression de la culture dominante européenne axée sur la musique classique. La seule musique namibienne qui se réclamait d’une identité nationale était, sans surprise, celle de l’exil et des sympathisants de la SWAPO, le parti de libération nationale. Le Conservatoire et le College of the Arts sont aujourd’hui ouverts à tous les genres de musique. Le théâtre de son côté, peut-être le médium le plus impliqué dans un art de résistance pendant l’apartheid, tente de retrouver un sens à son engagement. La parution en octobre 2000 d’un livre intitulé New Namibian Plays fait le point sur les nouveaux courants.
Indéniablement, après dix ans de travail, les principaux objectifs de changements moraux, sociaux, économiques et politiques assignés à la culture dans la Namibie nouvelle, s’ils n’ont pas tous été atteints, ont du moins été mis en chantier. Et les arts, dans leur diversité, sont devenus populaires.

Emancipation

Mais libération collective ne signifie pas émancipation individuelle. Si aujourd’hui, la formation artistique porte ses fruits, permettant à toute une nouvelle génération d’artistes d’exister, il semble parfois difficile de sortir du poids du collectif. Qu’il vienne du complexe obsidional manifesté pendant des années par la communauté blanche ou de l’habitude intériorisée chez les Noirs de ne pas avoir de droit d’expression, le poids du groupe se fait encore sentir. La prédominance de la technique de la gravure sur carton et le courant largement suivi par les artistes d’un retour vers leurs racines africaines, niées pendant des décennies, accentuent ce phénomène. Comme si la mort précoce de Muafangejo, qui, dans la fragilité de sa situation, était parvenu à s’exprimer intimement sur l’apartheid, avait fait disparaître un maillon nécessaire dans la formation des nouvelles générations. Les très jeunes artistes, comme Alpheus Msvula ou Samuel Mbingilo (1) à travers les thèmes de la culture du pays Ovambo pour l’un, ou les sujets liés à la conscience d’une Afrique unie pour l’autre, cherchent encore la voie de leur engagement. L’exposition organisée par la NAGN à l’occasion du 12ème anniversaire de l’Indépendance sur le thème The good and the bad n’a pas, à peu d’exceptions près, révélé d’œuvre réellement revendicatrice en lien avec les problèmes de la Namibie contemporaine. La dénonciation d’une société encore profondément inégalitaire est plutôt le fait de la production vidéo ou cinématographique (Cecil Möller, Vickson Hangula) qui, à l’inverse d’autres situations africaines, bénéficient du soutien des diffuseurs locaux. Les liens ambigus maintenus entre art et artisanat, dans un mouvement politique général de reconnaissance des productions d’art traditionnel des différentes ethnies du pays, ne facilitent guère les ouvertures. Certains artistes plastiques, comme Kosta Shipenga, Ndasuunje Shikongeni et David Amukoto, commencent néanmoins à tracer leur route et affirment progressivement leur singularité.
Dans le domaine musical, les artistes reconnaissent aussi la difficulté de se lancer dans des aventures artistiques nouvelles. Ricardo Elemotho, jeune guitariste et chanteur, se risque à quelques innovations avec un mélange de blues et de rythmes traditionnels. Les groupes les plus novateurs (Ras Sheehama, Mighty Dreads, Dungeon Family), dont le reggae reste la base de travail, sont formés de jeunes qui ont grandi en exil, auprès des membres de la SWAPO. Dans les traces de Jackson Kaujeua, premier grand chanteur namibien, ils ont eu l’occasion de se frotter à des cultures musicales variées. Mais ils restent minoritaires car la pratique musicale dans le pays se fait surtout au sein des chorales religieuses, ce qui entretient un certain conservatisme. Par ailleurs, la faible population de la Namibie, 1,8 millions d’habitants dans un immense territoire, ne facilite pas la commercialisation des enregistrements et ne rend pas aisée la prise de distance avec le grand voisin sud-africain qui inonde le marché de sa production populaire.
Pour beaucoup d’artistes, l’enjeu à venir pour la culture namibienne est donc double : une émancipation individuelle faite de cheminements divers, et une ouverture internationale à même d’assurer la découverte et la vie des arts de la Namibie nouvelle.

1. Samuel Mbingilo est décédé subitement en juin 2002 à l’âge de 26 ans.///Article N° : 2564

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Les images de l'article
Different colours "one unity - one culture", de Samuel Mbingilo, 2001, cardboard print © Samuel Mbingilo.




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