Rencontres théâtrales de Bangui : stimuler la professionnalisation des compagnies de théâtre

Entretien de Jessica Oublié avec Tony Mefe et Freddy Mutombo

Bangui, novembre 2008
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À l’occasion de la huitième édition des Rencontres Théâtrales de Bangui (RTB), l’Alliance française de Bangui a accueilli deux formateurs de la sous-région du 3 au 15 novembre 2008 qui ont apporté leur concours à la dynamique de professionnalisation des compagnies de théâtre. Tony Mefe, directeur artistique de Scène d’Ebène au Cameroun et Freddy Mutombo, scénographe congolais de talent du collectif Eza Possible à Kinshasa.

Vous avez réalisé des formations en scénographie et gestion de carrière théâtrale durant les Rencontres théâtrales de Bangui. Quels ont été vos premiers constats ?
Freddy Mutombo
: Les compagnies avec lesquelles j’ai travaillé à Bangui du 3 au 15 novembre évoluaient sans connaître le mot « scénographie » et son importance dans le domaine de la création théâtrale. Avec cette formation, ils ont appris à resituer le théâtre dans un univers dynamique où le scénographe détient la place de chef d’orchestre.
Tony Mefe : Il y a de nombreuses insuffisances en matière de gestion administrative principalement liées à un manque d’information. Le but de la formation était de faire des compagnies des acteurs de leur professionnalisation. Pour cela, il leur fallait apprendre à démarcher des contrats et ne plus seulement attendre bien sagement que les commandes arrivent. Nous avons réalisé ensemble un gros travail de fond afin qu’ils participent à la promotion et à la valorisation du théâtre en Centrafrique. Mais ils restent encore beaucoup de choses à apprendre.
Comment expliquez-vous l’encensement remarqué pour la question administrative et ceci aux dépens de la question esthétique ?
Tony Mefe
: La République Centrafricaine a connu pas mal de grèves, de conflits politiques et militaires. Depuis le début des années 2000, de nombreuses ONG sont arrivées et ont commencé à solliciter les gens de théâtre pour faire de la sensibilisation. Il y a plein de compagnies humoristiques qui s’inscrivent dans le théâtre de développement et le théâtre populaire tout simplement parce qu’il y a une demande. Du coup, les humoristes sont présents à la télévision, à la radio, lors de forum de la jeunesse et réalisent leurs prestations en sangö pour toucher le plus grand nombre. À partir de ce moment, le théâtre populaire n’a pas les mêmes contraintes et exigences qu’en classique. Et malheureusement, le théâtre classique, bien souvent joué en français, n’a pas le même public que le théâtre humoristique et n’est pas aussi attractif financièrement… À ce stade, la majorité des comédiens se dirige vers ce qui rapporte de l’argent plus rapidement. Mais, avec l’apaisement des conflits politiques et la stabilité sociale, on assiste aujourd’hui à une période de rupture qui aspire au changement. Les comédiens commencent alors à se poser la question de la place du théâtre classique. Malheureusement, faute de structure d’encadrement, il n’y a pas de repère ni sur la manière d’aborder la problématique d’un texte ni sur la façon de le dire devant un public. Tout repose sur le comédien qui pense surtout au gain issu de la prestation. Du coup, même quand un partenaire comme l’Alliance Française de Bangui organise les Rencontres Théâtrales de Bangui (RTB) pour la huitième édition, les comédiens attendent que le mois de novembre arrive pour répondre à une commande. Au final, le théâtre classique et le théâtre populaire qui sont pourtant inscrits dans des dynamiques différentes, sont abordés de la même manière par les compagnies.
Quel regard portez-vous sur le théâtre humoristique ?
Freddy Mutombo :
Au Congo, les humoristiques ne sont pas classés dans le théâtre mais dans les arts télévisuels. Ici, leur participation est primordiale car ils se produisent régulièrement dans des salles pleines. Leur association aux RTB est sans doute une des voix du retour du public au théâtre classique. C’est pourquoi avant chaque spectacle classique se produisaient une ou deux compagnies humoristiques. Bien sûr, le public n’est pas dupe, donc la technique ne fonctionne pas toujours. Quelques personnes s’en vont au démarrage de la pièce classique. Mais c’est ceux qui restent qui nous intéressent.
Tony Mefe : Au contraire, je ne pense pas que l’humour puisse être une aide pour le théâtre classique. Le seul spectacle que nous ayons présenté dans cette catégorie au village du festival à l’Espace Linga Téré a été hué par le public. Je pense qu’il y a un travail qui a été lancé par l’Alliance Française l’année dernière en faisant venir Ignace Alomo, comédien et metteur en scène congolais, qui accorde une place très importante au monothéâtre. Et que cette forme de théâtre peut-elle ramener le public au classique. Mais, c’est aussi aux comédiens de jouer le jeu. Des compagnies ont volontairement changé de catégorie lorsqu’elles ont compris que le mono payé 80 000Fcfa était moins rentable que le classique payé 300 000Fcfa… À ce niveau-là, les dés sont pipés et la question publique n’est même plus prise en considération par les artistes. Donc les comédiens doivent encore se poser la question de savoir ce qu’ils veulent transmettre comme message.
Dans ce contexte, quelle dynamique avez-vous tenu à offrir à votre formation ?
Tony Mefe
: Je n’ai pas compris tout cela du premier coup. Après une semaine de discussion avec les compagnies, il m’a fallu resituer les stagiaires et leur parler de cette rupture. On a élaboré ensemble un projet de formation qui est revenu sur la définition de concepts simples : qu’est-ce qu’une compagnie, comment en assure t-on la gestion, quel statut juridique lui octroyer, comment mettre en œuvre une production théâtrale, quelle importance accorder au public, quel rapport est-il possible d’entretenir avec les acteurs de la coopération bilatérale et multilatérale ? Jusqu’à lors, beaucoup pensaient que l’Alliance française était obligée de leur donner de l’argent car elle est l’un des acteurs de la coopération française. Il faut beaucoup de motivation de la part des comédiens pour accepter de comprendre tout cela. Quand on leur explique que la formation est entièrement gratuite et sans per diem, cela signifie qu’ils doivent se débrouiller pour payer leur transport. Cette simple participation financière valide leur souci de professionnalisation. Au début du projet, j’avais 12 candidats, à la fin il n’en restait que 10. C’est donc pour moi une réussite.
Une fois la question administrative réglée, les compagnies seront-elles prêtes à développer leur réflexion sur la scénographie, premier visage d’une compagnie pour un public ?
Freddy Mutombo
: Il faut l’espérer ! Durant ma formation, j’ai eu trois représentants de compagnies classiques sur les cinq inscrites au festival et un représentant d’une compagnie humoristique sur quatre. Les comédiens sont des personnes en action. Ils doivent donc être dirigés par une personne extérieure qui saura avoir un regard critique sur leurs propositions. Pour professionnaliser leur démarche, je leur ai expliqué l’importance du travail de mise en scène, puis celui de la régie technique et encore en amont celui de la gestion administrative d’un projet. Un comédien ne peut pas être concentré sur son texte et sur sa manière de le mettre en espace. Il faut à chaque compagnie une personne qui a une vision forte du théâtre dans son ensemble et qui a compris l’identité de la compagnie à laquelle elle est attachée. Je crois qu’après deux semaines, les stagiaires avec lesquels j’ai travaillé ont mûri cette démarche. Sans doute se feront-ils le relais de cette expérience auprès des autres compagnies absentes de ma formation…
Vous projetiez des vidéos de théâtre en début de chaque séance. Quelle analyse faisiez-vous de ces images ?
Freddy Mutombo
: Il s’agissait principalement de spectacles de danse et de théâtre diffusés à l’occasion du FITHEB (Festival International de Théâtre du Bénin) comme La médaille de la honte de Tiburce Koffi, La légende de Santiago de Simon Aka ou encore Le temps de la danse de Qudus Aderemilekun Onikeku. Avec ces vidéos, nous travaillions à décrire le processus qui se met en place en amont d’un spectacle. Le tout était de faire comprendre aux compagnies que le théâtre est ce qui se voit dans un moment présent et qui est l’aboutissement d’un travail d’équipe structuré. Du coup, s’arrêter sur des images était l’occasion pour les participants de faire l’autopsie d’une pièce en s’interrogeant sur son évolution. À travers ces images, ils ont appris à développer de nouveaux répertoires de formes en fonction d’une thématique. Ces projections ont été très utiles mais pour qu’elles le restent, les comédiens doivent continuer de regarder le théâtre qui se joue à l’étranger et par conséquent se rapprocher de l’Alliance française pour avoir accès à cette documentation.
Comment améliorer le travail de lecture du texte qui est le principal obstacle de la diffusion du théâtre centrafricain à l’étranger ?
Freddy Mutombo
: Lorsque ce travail d’analyse est mal fait, les comédiens passent forcément à côté du sujet de leur pièce. Il faut monter des ateliers de lecture qui permettent aux comédiens de rentrer en profondeur dans l’étude du texte. C’est la seule manière de vraiment consolider les apports des formations que nous avons dirigé Tony et moi.
Tony Mefe : Que ce soit du point de vue administratif ou scénographique, il y a un vrai problème de culture. Un problème de compréhension du rôle de chacun. Pour que le théâtre fonctionne, il y a un équilibre à respecter dans l’énergie qu’une compagnie doit mettre dans l’administratif et dans la création. Cela permet d’expliquer les orientations prises par une compagnie. En Centrafrique, les acteurs du théâtre ne sont pas imprégnés dans un système de réflexion plus global qui leur permettrait d’avoir une vision plus élargie du domaine théâtral professionnel en Afrique Centrale ou encore en Afrique. L’administration amène l’artistique à s’inscrire dans un marché et l’artistique reste le premier visage d’une compagnie. Or, si on ne sait pas comment le marché évolue, ce n’est pas possible de se faire une place sur la scène internationale. Il y a donc un vrai effort de documentation à faire de la part de tous les acteurs du théâtre pour le faire émerger demain.
Pour parfaire l’aide à la professionnalisation offerte aux compagnies de théâtre en 2008, vous avez développé les grandes lignes d’un projet collectif pour 2009.
Tony Mefe :
Oui, tous les stagiaires se sont engagés dans un projet collectif qui doit déboucher sur trois spectacles en 2009. Le socle du projet est l’auteur Étienne Goyémidé et ses textes vont être mis en scène par deux metteurs en scène centrafricains et un metteur en scène camerounais. L’idée est que tous les trois se réunissent autour d’une « saison culturelle Étienne Goyémidé » et qu’à l’issue d’une résidence où ils auront confronté leur regard et leur point de vue, ils présentent au public le résultat de leurs travaux durant cinq semaines dans les espaces culturels de Bangui et aussi à l’université et dans les établissements scolaires. Soit un total de 40 représentations. Étienne Goyémidé a été recteur de l’Université de Bangui, il est encore enseigné dans les programmes scolaires. C’est une personnalité littéraire appréciée du public centrafricain. Alors comme les gens ne veulent pas venir dans les salles de théâtre voir du classique, le classique va aller chercher le public là où il se trouve.
Avec votre projet, l’administration découle de la création ?
Tony Mefe
: Les deux sont vraiment liés. Pour arriver à la création, il y a un travail administratif important qui est fait en amont. Il faut définir les contenus artistiques, monter des dossiers de communication, chercher des financements, rédiger les contrats avec les artistes etc. En dehors de l’artistique, il y a tout le travail de production qui est fait et après il y a la phase de diffusion. Pour cette formation, on s’est principalement concentré sur les questions de production même si la question du public est un des préalables à la viabilité du théâtre en Centrafrique. Les enveloppes budgétaires diminuent que ce soit du côté des ministères de la culture locaux ou encore au sein des acteurs de la coopération française. Il faut donc que les compagnies sollicitent des partenaires privés et en particulier les entreprises de communication de Bangui qui se livrent une course infernale au sponsoring. Pour cela, le public est le meilleur alibi que les comédiens pourront avancer pour obtenir de l’argent. Dans le cas contraire, le théâtre va mourir. C’est pourquoi, nous avons évité d’aborder la question de la diffusion internationale pour mieux cerner la problématique de la création d’un public local qui permettra de créer une économie du théâtre en Centrafrique.
Quelle conclusion tirez-vous de ces deux semaines de formation à Bangui ?
Tony Mefe
: Il faut plus d’encadrement. Pas d’assistanat mais de l’accompagnement. Les gens croient encore que l’Alliance Française risque de fermer ses portes sans eux. Faux ! Il faut que ce soit clair dès le début. Dans d’autres pays, l’organisateur ne prend pas en charge les frais de déplacement pour aller en répétition, ni pour les représentations. Nous sommes des fils de colonisés et accepter une telle attitude c’est soutenir l’assistanat. Le jour où tout cela ne sera plus possible, les comédiens ne comprendront rien et n’existeront plus. Aujourd’hui, ce qui est encourageant, c’est que nous avons trouvé des interlocuteurs qui vont sensibiliser d’autres personnes à une nouvelle manière de travailler.
Freddy Mutombo : Il faut que les stagiaires continuent de travailler et d’élaborer de nouvelles formes d’expérimentations du texte et de l’espace. À mon sens, pour que cela fonctionne, il faut que les compagnies soient soutenues dans leur phase de création dès le départ. Attendre des spectacles finis, c’est aussi s’exposer aux risques d’un travail mal fait.

///Article N° : 8281

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Les images de l'article
La Cie Les Perroquets dans Truands, création collective © Freddy Mutombo




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