Rentrée littéraire 9 : Méditerranée – Les Porteurs de rêve

De Thierry Fabre et Catherine Portevin

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Publié dans le sillage de l’exposition Le Noir et le Bleu. Un rêve méditerranéen…, exposition inaugurale du tout nouveau musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée à Marseille, cet ouvrage signe aussi l’une des premières coéditions entre les éditions Textuel et celles du musée. Et quelle réussite !

Le lecteur, dès les premières pages, est séduit par la beauté de l’objet-livre mais également par le projet et l’intelligence du propos : faire de la Méditerranée, à la suite mais différemment de Braudel, un « nouveau territoire d’écriture » (p. 8).
Le parti pris, clairement explicité dans une très belle introduction de Thierry Fabre, commissaire de l’exposition, et Catherine Portevin, est motivant et audacieux : choisir de mettre en avant la part du rêve, montrer comment la Méditerranée s’est largement construite comme un espace de projection – intellectuelle, politique, créatrice – de la part des grands rêveurs des deux rives. Mare nostrum aux visages divers, appelant les utopies d’universalisme autant que les rêves d’empire et de territoire à conquérir (le discours universaliste pouvant d’ailleurs lui aussi prendre les couleurs de l’unilatéralisme).
Choisissant de souligner la subjectivité au cœur de l’Histoire, l’ouvrage retrace ainsi le parcours de personnages hors du commun dont les rêves ont, à leur mesure et pour le meilleur et le pire, modelé la réalité, influencé le cours des pensées : Napoléon (sur lequel s’ouvrent les pages), Rifa’a el-Tahtawi, l’émir Abdelkader, Byron, Nietzsche, Albert Camus, Mussolini…
À côté de ces noms connus, d’autres qui le sont moins mais qu’il est passionnant de découvrir : les saint-simoniens, Michel Pacha le constructeur de phares, les frères Reinach…

S’enracinant notamment dans un XIXe siècle où la question de l’autre ne cesse de se faire plus prégnante, l’ouvrage décline la rencontre et ses modalités. Grands sages et penseurs de l’ouverture à l’autre, des influences mutuelles avec leurs joies, leurs espoirs mais aussi leur désillusion devant une fraternité davantage proclamée que partagée. Ainsi l’émir Abd-el-Kader, ennemi loué et honoré mais longtemps retenu en captivité en France contrairement à son souhait, ou Abd el-krim el-Khattabi qui écrit si justement dans sa lettre « aux nations civilisées » :
Il est temps que l’Europe, qui a proclamé au XXe siècle sa volonté de défendre la civilisation et d’élever l’humanité, fasse passer ces nobles principes du domaine de la théorie à celui de la pratique. (cité p. 150).

Dans ce désir de dialogue, le canal de Suez reste d’ailleurs une des figures marquantes de l’ouvrage, réalisation achevée d’un rêve de communication (uniquement commercial ?) longtemps caressé.
Voyages et désir de réforme, rêves de contact ou d’hégémonie, importance de la Grèce dans les imaginaires… mais présences toute aussi essentielles de l’Égypte, l’Algérie, l’Andalousie, la Palestine… : une simple et courte chronique ne saurait rendre à elle seule la richesse des parcours retracés, comme des différentes contributions. Signées par des chercheurs et des journalistes, celles-ci sont claires, simples et passionnantes, offrant à chacun une vulgarisation de haute qualité et sont accompagnées de repères biographiques et bibliographiques très utiles.

On ne saurait enfin passer sous silence le très beau travail iconographique, portraits, photographies d’époque ou extraits de manuscrits achevant de plonger le lecteur dans une (re)découverte féconde de cette Méditerranée aux multiples visages et rivages.
Un livre très réussi, comme on rêve – justement – d’en lire plus souvent et à mettre entre toutes les mains, absolument.

Thierry Fabre et Catherine Portevin (dir.), Les Porteurs de rêve : Méditerranée, Marseille/Paris : Mucem/textuel, 2013///Article N° : 11840

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