Retour aux sources pour la conquête de la fraternité

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Parmi les pays africains francophones, le Rwanda est l’un des rares à posséder une langue nationale unique : Le kinyarwanda – langue sur laquelle le Père Alexis Kagame s’appuiera pour montrer comment à travers ses catégories elle exprime une philosophie implicite. Cette démarche sera vivement critiquée par le philosophe béninois Paulin Houtondji qui la qualifie d’ethnophilosophie. En revendiquant l’influence de Kagame, en confirmant surtout la présence d’une philosophie implicite dans les contes populaires de son pays, le philologue et conteur rwandais Edouard Gassarabwe, prolonge sans le vouloir ce débat des années 70.
Il soulève dans son témoignage ce qu’évoquaient déjà Elikia Mbokolo et J. L Amselle : l’ethnie est une invention moderne que la tradition intellectuelle occidentale et les dirigeants africains ont utilisée à la fois pour interpréter la réalité africaine et opérer des manipulations politiques.
Ce texte porte en filigrane un autre aspect non moins important : l’impuissance des mots face à l’indicible qu’est la tragédie humaine. Edouard Gassarabwe ne l’évoque pas ici, sans doute par pudeur. Pourtant, il le développe dans la préface de Soirée d’Autrefois au Rwanda, La colline des Femmes (1997). Nous nous permettons donc de le citer pour montrer dans quel esprit il a rassemblé ces contes :  » Au moment où j’écrivais ces nouvelles, les accords d’Arusha laissaient espérer que mes frères rwandais retrouveraient l’unité et la paix, la vie harmonieuse des collines d’antan. La tragédie d’avril 1994, avec sa folie meurtrière, m’a laissé en désarroi : elle a brisé mon désir de voir paraître cet ouvrage, où se mêlent humour et badinage populaires. L’explosion de la société rwandaise fait redouter que tant d’hommes dispersés, blessés et vindicatifs ne retrouveront jamais leur unité passée. Espérons contre toute espérance que les hommes sages se réuniront et redécouvriront ensemble que depuis plus de mille ans, ils ont mêlé leur sang, leurs mythes, leur histoire et leur aspiration au bonheur. Après une période de découragement, j’ai compris qu’il était de mon devoir de participer aux efforts des artisans de paix, en sauvant un peu ce qui peut-être sauvé « .
Le souvenir d’un passé ancien, converti par la magie des mots en un hymne de fraternité, peut-il aider à retrouver l’humanité perdue ?
Boniface Mongo-Mboussa.

Tout d’abord permettez-moi de me présenter. Je suis un français d’origine rwandaise, né dans la région de Kibeho au sud du Rwanda dans une famille de pasteur. C’est dans cette région que j’ai fait mes études primaires. De ma prime jeunesse, j’ai gardé le souvenir de mes jeux avec les enfants des cultivateurs, de chasseurs, païens ou chrétiens, avec lesquels mon père catholique était naturellement lié par des rapports de bon voisinage et de travail. Au petit séminaire de Kabwayi, j’ai fréquenté les mêmes salles d’études et les mêmes terrains de jeu que les principaux cadres de l’État rwandais indépendant. Sur le banc d’école, au réfectoire, au dortoir dans l’équipe de football, il n’était jamais question d’ethnies ni de rivalités régionales entre nous.
Au petit séminaire, les pères blancs – belges, néerlandais, français – nous ont ouvert les yeux à la culture gréco-latine. Les professeurs tels Alexis Kagame valorisaient à nos yeux la littérature orale et les traditions de nos pères. Après les Humanités au Rwanda, j’ai passé trois ans au séminaire de Kikwit au Congo Démocratique. Avant mon passage au Congo Démocratique, je considérais le Rwanda comme le carrefour de l’Afrique. J’ai découvert par la suite que cette pensée était totalement erronée, parce que j’ai ressenti le monde dans sa globalité, attiré par le goût de l’universel. Revenu au Rwanda en 1961, je me suis inscrit à la faculté des Lettres à l’université naissante de Butari en octobre 1963. Je me suis enfui deux mois plus tard au Burundi pendant « le Noël Rouge ». Bilan environ 20 000 morts. Depuis, je n’ai plus revu mon pays.
Philologie romane à Bujumbura, puis doctorat de troisième cycle à la Sorbonne à Paris. Ma thèse de doctorat sur l’aspect de l’univers mystique des Rwandais publié en 15 000 exemplaires en 10/18 par la Maison générale des Éditeurs en 1978 ma orienté vers l’étude des traditions orales de mon pays natal. J’ai pris alors une voie radicalement différente de celle des savants universitaires. Missionnaires, sociologues, historiens, ethnologues, thésards ont suffisamment exploré, développé, classé les traditions orales rwandaises. Je ne conteste pas l’intérêt de leurs études ni de leurs thèmes construits sur les modèles occidentaux, mais tout modèle reste abstrait. Un Rwandais comme moi, qui a baigné dans le milieu traditionnel, est perplexe et insatisfait devant les élaborations savantes purement intellectuelles qui ne reflètent en rien les conceptions originales de la vie et sa philosophie implicite.
Une petite digression à propos de cette philosophie implicite. Le président du jury de ma thèse ma reproché de trop valoriser ma culture en avançant l’argument suivant :  » Un peuple dont les penseurs n’explicitent pas sa philosophie n’a pas de philosophie « . Cet argument ne m’a jamais convaincu. Je persiste à croire que vos paysans illettrés d’autrefois et les humbles conteurs rwandais des collines ont une connaissance pratique et rationnelle de la sagesse qu’ils expriment dans leurs gestes rituels, dans leurs proverbes, leurs chansons, leurs contes et leurs légendes.
Mes sources ? J’ai entendu dans ma jeunesse un certain nombre de récits à Kibého et au séminaire de Kabwayi où l’Abbé Alexis Kagame invitait des conteurs et des mémorialistes. En ce qui concerne l’aspect strictement littéraire, je me considère comme l’élève de Charles Perrault. Il convient de rappeler que les contes populaires édités sont extraits de leur contexte de création, ce cadre particulier ignoré des lecteurs étrangers. Ceux-ci ignorent également la personnalité des auditeurs auxquels les contes sont destinés, qui ont une perception particulière des éléments du conte. Ce qui signifie que le conte traduit est habituellement séparé de l’environnement culturel, social, religieux des peuples qui les inventent dans les subtilités de leurs langues et qui les écoutent. Comment faire entrer le lecteur non rwandais dans cet univers particulier ? Comment faire passer dans leur globalité des récits populaires à des lecteurs ou auditeurs européens francophones ? Quand un vieux conteur rwandais parlait devant ses voisins d’autres collines, il était sous-entendu que les personnages de ces histoires réagissaient selon les usages des lois coutumières que tous ces auditeurs connaissaient et qu’il était inutile de rappeler. Pour introduire le lecteur dans ce monde particulier, la solution la plus facile pour moi était d’inclure dans le livre une kyrielle de notes ennuyeuses que chacun laisse généralement tomber, parce qu’on lit avant tout pour se distraire. J’ai donc pris une voie autre que celle des notes, voie acrobatique qui glisse dans le texte des explications indispensables sous forme littéraire afin que le lecteur vive en harmonie avec le Rwandais ordinaire dans son univers social et symbolique.

///Article N° : 342

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