Réunion : Le Sakifo 2009, au carrefour de toutes les musiques

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Du 5 au 9 août 2009 s’est déroulée à Saint-Pierre de la Réunion la 6e édition du Sakifo. Face à l’Océan Indien, le festival a déversé son flot de décibels venu des quatre coins du monde. Aux pointures internationales des musiques actuelles se sont joints les grands noms et les jeunes talents de l’île. Cinq jours de fête, de rencontres et de représentation des musiques réunionnaises, plus vivantes que jamais.

Sur les hauteurs de Saint-Pierre, au cœur des champs de canne à sucre, habite Firmin Viry, le gardien du maloya, cette musique née à la Réunion dans ces mêmes champs. Expression du déracinement et de l’oppression des esclaves, elle a traversé le temps pour devenir l’emblème de la résistance. C’est chez Firmin, au crépuscule, en août 2009, que le Sakifo a ouvert le bal par une soirée « off » dans la plus pure des traditions : un kabar célébré en bonne et due forme, autour de nombreux verres de rhums. Au son du roulèr, du kayamb et du pikèr, les instruments acoustiques du maloya, les festivités ont duré tard dans la nuit. À plus de 70 ans, ce grand monsieur a joué, dansé et donné de la voix, fidèle à son passé de militant au sein du PCR (Parti Communiste Réunionnais). En 1976, il tirait de la clandestinité le maloya, alors interdit par les autorités, en éditant avec Elie Hoarau un label consacré à cette musique. Ce soir-là, sa verve reste intacte quand il déclare sous l’œil ravi de Jérôme Galabert, directeur du festival : « Je voudrais que le combat continue avec ce festival dans le respect des opinions, des religions et des races ».
Les scènes étoilées du Sakifo
Appel entendu, puisque la fréquentation globale de cette 6e édition du Sakifo s’est élevée à 55 000 personnes (dont 30 700 entrées payantes). Pour une île située à près de 10 000km de la capitale et comptant 800 000 habitants, cette attraction massive fait rêver… Au menu, une ambiance familiale, multigénérationnelle, marquée du sceau de la civilité et du respect, une sécurité et une police quasi invisibles, on continue de rêver… Bien sûr, le public est venu écouter les stars internationales : Nneka, Cheb Khaled, Ayo, Olivia Ruiz. Georges Clinton, le seigneur du funk, devenu homme d’orchestre plus que chanteur, nous a gratifiés d’un show à l’Américaine orgiaque avec une débauche délirante de guitares et de frasques en tout genre. Le Jamaïquain Winston Mc Anuff a attiré les foules avec son reggae rock corsé. Moins cependant que Java, adulé par le public Réunionnais, qui a gravement chauffé les pelouses du Sakifo. R Wan, le chanteur de Java, y a pratiqué son sport favori, un bain public qui l’a fait surfer de mains en mains au-dessus de la foule. Il adore, les spectateurs aussi. Point culminant du concert : l’arrivée sur scène de ce perturbateur sympathique déguisé en Chréjuiman, un nouveau dieu aux allures papales trompeuses puisqu’il réunit en fait les 3 religions, chrétienne, juive et musulmane. On se gondole, mais finalement, sur cette petite île, où les religions se côtoient sans problème, où le temple tamoul fait face à la mosquée, on finit par se dire que Java n’est pas si fou que ça. D’ailleurs, R Wan et Fixi (l’accordéoniste du groupe) sont tombés sous le charme de la Réunion et de sa culture depuis quelques années. « Ici, il y a ce mélange de tradition et de modernité dans la musique où l’on ne coupe pas le corps en deux, explique Fixi, c’est un peu ce qu’on essaie de faire avec Java, réinventer nos racines françaises ».
Histoires de famille
L’autre pan de la programmation du Sakifo 2009, consacrée aux musiques réunionnaises, donnait bien à voir cette continuité entre le socle traditionnel et la nouvelle génération. Les successeurs de Firmin Viry (lequel a arpenté fidèlement les scènes tout au long du festival !) étaient bel et bien là. Gilbert Pounia, de Ziskakan, a dévoilé son dernier album, Madagascar (MDC Prod). Créé en 1979, ce groupe a radicalement assis l’empreinte politique du maloya. Conscientiser le peuple Réunionnais, dénoncer les situations d’exploitation, le sous-développement de l’île par rapport à la métropole, bref décrypter le monde, telle a été la vocation de Ziskakan. Un son pop folk, une poésie vagabonde qui cette fois nous a embarqués du côté de l’île rouge voisine. Face à ce maloya militant, il y avait bien sûr le maloya religieux, celui qui célèbre la mémoire et les ancêtres par le biais de la transe. Là encore, la filiation était au rendez-vous avec Groove Lélé, famille du célèbre Granmoun Lélé. Tambours malbars et danses ont rivalisé de puissance, s’autorisant quelques incursions de free-jazz avec le génial saxophoniste Pinpin, désormais installé sur l’île. Willy Philéas, le fils de Granmoun Lélé et leader du groupe, n’a pas oublié de convier son propre fiston, 3 ans et demi, sur scène. Perché à califourchon sur le roulèr, le petit a épaté l’auditoire par sa force de frappe et un sens du rythme inouï… Pas de doute, la relève est assurée chez les Lélé.
Transmission toujours avec Ousanousava, un groupe emmené par les enfants de Jules Joron, roi du quadrille et du séga dans les années 50. Avec leur séga festif teinté de blues ou de rock, Bernard et François Joron ont connu un succès retentissant dès leur premier album en 1986, perceptible le soir de leur prestation au Sakifo : le public connaissait sur le bout des doigts et reprenait en chœur toutes les paroles de leurs titres. « On fait du séga avec des paroles sulfureuses, avoue François Joron, on y descend des vérités toutes faites qui ne nous paraissent pas tenir la route. Les injustices, par exemple comme celle des gens condamnés pour des faits mineurs alors qu’à côté il y a des gros délinquants en cravate qui manipulent des millions. On retraduit l’interrogation populaire. Les gens se reconnaissent dans nos chansons et c’est pour ça qu’elles plaisent ».
La jeune garde et le maître
Cette édition du Sakifo a également révélé les nouvelles voix de l’île : celle d’Alex, jeune rappeur au talent prometteur, récompensé lors du festival par le Prix Alain Peters. Celle de Fabrice Legros, l’ancien saxophoniste de Baster, venu présenter un premier album attachant, Nénin qui mêle le maloya au jazz et propose des ballades acoustiques aux sonorités nouvelles. Celle de Simangavole surtout, ce quatuor de kafrines qui a littéralement emballé le public. Sophie, Katy et Roukia ont grandi en Alsace, à Mulhouse (Mickaele les a rejoints plus tard). Mais l’appel de la terre a été plus fort que tout, celui du maloya aussi, elles sont revenues vivre à la Réunion pour créer Simangavole. Au début réservé aux hommes, puis apprivoisé par des chanteuses comme Christine Salem ou Nathalie Natiembé, le maloya, qu’elles ont appris en autodidacte, est leur raison de vivre. Leurs textes revendiquent leurs origines marronnes, « notre point de repère, disent-elles, notre histoire », et le métissage propre à la Réunion, « ce mélange, qu’il soit racial ou culturel fait notre force, assurent-elles ». Vêtues de blanc et animées d’une incroyable énergie, elles ont chanté cette identité « pêle-mêle » jusqu’à la transe sous le regard d’une fan déchaînée dans la foule, la grande sœur Nathalie Natiembé. Autrefois interdit, le maloya connaît donc aujourd’hui un rayonnement largement promu par la nouvelle génération. À l’unanimité, celle-ci porte aux nues un de ses grands défenseurs, Danyel Waro, un de ceux qui a rendu à la Réunion sa liberté d’expression, porté le maloya hors de ses frontières et permis à la jeune garde de s’engouffrer sur ce chemin déjà tracé. Présent au festival pour une magnifique prestation, il continue cependant de penser que rien n’est jamais gagné. « Il n’y a pas de liberté accordée qui ne bouge pas un jour, prévient-il. Pour le maloya, c’est pareil, il faut le cultiver, l’arroser et veiller aussi à ce que le business ne prenne pas le pas sur le passé, la lutte et les idées. Le combat est là, toujours à mener pour avoir une vraie liberté, une maîtrise de notre vie. Le système de consommation, de bonheur par assistance et de gavage, c’est aussi un nouvel esclavage ». Fort de ces convictions, Danyel Waro a repris ce soir-là avec les Sud-Africains Tumi and The Volume le titre Soweto, qu’il a écrit en prison en 1977, rendant ainsi hommage à Nelson Mandela, à sa sagesse et à sa dignité. Le Sakifo, c’est aussi ça, un terrain de rencontres humaines et musicales entre artistes venus d’horizons différents, qui prennent plaisir à taper le bœuf. L’aventure parfois va plus loin, comme celle de Nathalie Natiembé et Bumcello, qui après un simple concert partagé en 2007, sortent aujourd’hui un album magique, Karma (Sakifo Records), sans doute un des plus beaux et des plus étonnants de l’année 2009.
Zion land
Cette prédisposition des artistes réunionnais à partager les musiques des autres n’a rien d’étonnant, le métissage étant l’ADN même des habitants de l’île. Descendants d’esclaves ou d’esclavagistes, à la Réunion, tout le monde est immigré. Le kaf (noir), le zarab (musulman indien), le zorey (métropolitain), le malbar (tamoul), le yab (blanc des hauts)…forment un peuple hétérogène, qui vit ensemble, dans le respect de l’autre. Pour former la fameuse « batarsité » chère à Danyel Waro. Alors bien sûr, sur ce terreau propice a poussé un genre musical très apprécié : le reggae, représenté au Sakifo dans toute sa diversité. 974 Reggae a donné une prestation efficace, donnant la parole à plusieurs chanteurs. Issu du groupe Kom Zot, ce collectif à géométrie variable, emmené par le leader Luciano, accueille les artistes reggae de l’île. Un genre de haut-parleur où tous les styles reggae sont représentés. « On évoque nos conditions de vie ici, explique Luciano, le chômage, la drogue, les trace de l’esclavage. Mais aussi nos valeurs, nos motivations. Il faut que les jeunes s’approprient ce qui leur appartient. Ici on a tout pour mener à bien nos projets ». Toguna, présent aussi, est un bel exemple de cette réussite possible. Le groupe, composé de quatre larrons d’origine mauricienne, réunionnaise, malgache et métropolitaine, a autoproduit son album, Sans frontière, récolté le Prix Césaire en 2008 et s’est petit à petit taillé une belle notoriété sur l’île comme à l’international. Il propose un reggae roots, tourné vers le folk et la soul, mais le tout bien sûr, avec les instruments traditionnels du maloya (roulèr, kayamb), ce qui confère à leur musique un style singulier. Il y avait enfin au Sakifo de jolies découvertes, comme celle de Rasker, une jeune formation encore méconnue, née dans les quartiers de Saint Joseph, au talent indéniable. Reproduisant le principe du trio Jamaïquain, Rasker maîtrise à merveille le bon vieux reggae roots Jamaïquain, du ska au rocksteady, transmet ses messages de paix, de fraternité et dit son amour pour la Réunion, en créole, évidemment.
Pour ne pas faillir à la tradition, le Sakifo 2009 s’est prolongé le lendemain de sa clôture, au petit matin, sur le front de mer de Terre Sainte. En musique toujours et autour d’un risofé (riz chauffé), artistes et public ont rendu hommage à Arnaud Dormeuil, comédien musicien réunionnais disparu l’année dernière.
Les baleines et les surfeurs ont alors repris leur ballet. Mais sans musique.

Ziskakan sera le 11 octobre à L’Étang Salé (Réunion) ; le 18 octobre à Cilaos (Réunion), à la mairie et 21 octobre à Paris, à la Bellevilloise.

Fabrice Legros sera le 16 octobre à Paris la Scène Bastille, le 17 octobre au New Morning.

Toguna sera le 16 octobre à Paris, à la Scène Bastille et le 17 octobre à Marseille à la Fiesta des Suds.

Danyel Waro sera le 13 novembre Epinay sur Seine, à l’Espace Lumière, dans le cadre du festival Africolor et le 14 novembre à Plougonvelin, à l’Espace Keraudy.///Article N° : 8938

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Les images de l'article
graffitis © Frédérique Briard
Sakifo 2009 © Frédérique Briard
Sakifo 2009 © Frédérique Briard
Sakifo 2009 © Frédérique Briard
Sakifo 2009 © Frédérique Briard





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