« Je chante pour accroitre le bonheur national »

Entretien de Caroline Trouillet avec Winston McAnuff

Lire hors-ligne :

Après le succès de Paris Rockin’, Winston McAnuff et Fixi sont revenus en septembre avec A New Day, savant mélange de sonorités où l’accordéon et le piano de l’un s’accordent au flow reggae de l’autre. Comme toujours entourés d’une grande palette d’amis artistes sur l’album, les voilà aux côtés d’un beat-boxer sur scène. En pleine tournée, à la Cigale le 29 avril prochain, nous avons rencontré Winston McAnuff. Il nous conte son lien intime avec l’accordéon, et ce long cheminement qui l’a mené à enregistrer avec Makasound en 2004, lui dont les « électriques » dread sont désormais bien familières sur les scènes françaises.

Tu as déjà collaboré avec Fixi en réalisant l’album Paris Rockin’ en 2006, mais le mariage entre accordéon et reggae en surprend encore plus d’un. Pourtant, cet instrument fait partie de ton héritage culturel de Jamaïque.
Ce n’est pas le cas pour tous les Jamaïcains mais pour moi oui. Mon père jouait l’accordéon et j’avais l’habitude de chanter avec lui à l’église. Cet instrument était une alternative à l’orgue, que beaucoup de personnes ne pouvaient pas se permettre d’acheter. Pendant que mon père était à la ferme, je prenais toujours son accordéon. J’essayais de jouer des rythmes reggae mais je n’avais pas les clés pour comprendre l’instrument. Mon grand-père était d’origine écossaise et je sais que mon père jouait déjà bien avant que je sois né. Pourtant j’avais 10 ans quand je l’ai vu jouer avec un accordéon pour la première fois. C’était mon destin de rencontrer Fixi. Quand il m’a demandé de faire Paris Rockin’, c’était vraiment quelque chose de nouveau et pourtant ça ne m’a pas emblé étrange du tout. Je me suis dit que c’était comme un lien, un message de faire un projet avec cet instrument. Si tu voyages et que tu te trouves dans un endroit vraiment reculé, l’instrument que tu as le plus de chance de trouver c’est l’accordéon. C’est un instrument incroyable, il a des choses en lui que les gens n’imaginent même pas !

Quelle énergie, quelle envie commune vous a mené tous les deux de Paris Rockin’ à l’album A new day ?
Le succès de Paris Rockin’. Nous voulions expérimenter un spectre musical plus large. Par exemple, essayer du maloya, ce que nous n’avions jamais fait avant. C’est une musique traditionnelle qui a longtemps été réprimée. C’est la même chose pour l’afro-beat, présent sur l’album. En dehors de Fela Kuti et d’autres, la plupart des gens ont méprisé cette musique.

Sur ce dernier album, les sonorités reggae sont plus discrètes, sauf sur « I’m a rebel » où la rythmique est plus marquée. On écoute par contre des influences de maloya, de blues, du cha cha cha, de la soul, du funk jazz. Comment cette collaboration multicolore a-t-elle pris forme ?
C’est comme mettre de l’eau dans des récipients différents. L’eau prend la forme de son contenant. Je n’ai aucun apriori sur les différents styles de musiques. Ce qui compte, c’est l’intention, le message et peu importe qu’il soit dit avec du rock, du folk, du jazz ou du musette. Dans A new day, il s’agit d’un même message à travers différents styles. Je ne demande pas à Fixi de faire du reggae. Fixi s’exprime comme artiste français et si je trouve un chemin pour entrer dans son monde, je le prends. Je le fais avec la même énergie que si je jouais du reggae.

Fixi a-t-il apporté ses différentes influences, par exemple celle du maloya, pour que tu poses ta voix selon ton inspiration ? Comment avez-vous travaillé ?
J’avais déjà approché le maloya avec un grand chanteur réunionnais, Ti’Fock. Aussi, quand on enregistrait l’album, Fixi travaillai avec un groupe de la Réunion, Lindigo (entretien à lire sur Africultures ). Il a produit leur album. On s’est autorisé à tout musicalement à condition de ne pas se répéter. Je n’aurai pas aimé faire seulement de l’afro-beat ou seulement du reggae. Il y a des gens tellement différents sur cette planète, il faut offrir quelque chose qui puisse toucher le plus grand nombre plutôt que de s’adresser à un petit groupe de personnes.

On te dit  » le plus francophile des rastas jamaïcains », et ça fait plus de 10 ans maintenant que tu as investi la scène musicale française. Est-ce que tu peux nous raconter ta rencontre avec ce pays, et donc avec le label Makasound ?
J’ai commencé bien avant même. Il y a 20 ans j’étais à Bordeaux avec un ami musicien, Jean Philippe Isoletta. J’y ai connu le tout premier groupe de reggae. On faisait quelques dates ensemble. Ensuite je suis allé en Angleterre avec mon ami Earl Sixteen et je ne suis pas revenu en France avant un moment. Un jour, alors qu’il était en Allemagne pour quelques concerts, j’ai fait la baby sitter pour ses trois garçons et Patate Records appelle pour lui. Ils me disent qu’ils organisent un concert avec Altan Ellis, Rod Taylor et Earl Sixteen. Ils me demandent si je veux chanter avec eux. J’ai dit ok et le matin suivant j’entends frapper à la porte : c’était Romain et Nicolas du futur label Makasound. Depuis, on a toujours travaillé ensemble. Quand je les ai rencontrés, ils étaient journalistes. J’avais un album enregistré en Jamaïque, que j’essayais de faire produire depuis 20 ans. Personne n’en voulait en Angleterre. Ils me disent « Mais tu abandonnes trop facilement, tu as essayé pendant 20 ans alors continue deux mois de plus ! ». Puis finalement, ils se décident : « Ok on va trouver une solution, on va faire une compilation pour sortir tes morceaux ». Et voilà c’était la naissance du label Makasound. Tu vois il ne faut jamais abandonner ses rêves. Parfois, les choses n’arrivent pas d’un jour à l’autre, il faut être prêt pour une longue route…

Pourquoi avais-tu décidé d’aller en Angleterre?
Mon frère avait été sélectionné dans une équipe de foot en Angleterre, il a quitté la Jamaïque à ma naissance. A 20 ans je décide d’aller voir mon frère, que je ne connaissais pas. Je suis arrivé avec quelques enregistrements que j’avais faits, mais rien de très professionnel. Comme j’allais en Italie je me suis arrêté en France et finalement je suis resté. C’est dans ces années 1984-1985, que des choses ont changé musicalement en France, bien avant que le ska et le reggae n’apparaissent. Nous plantions une graine. On avait un groupe à Bordeaux, on faisait quelques concerts. On avait 20 ans d’avance parce que mes albums What a Man a Deal With et Diary of the Silent Years ne sont sortis avec Makasound qu’en 2004. Romain et Nicolas avaient 8 ans à l’époque, il fallait attendre qu’ils grandissent.

Depuis une dizaine d’années, tu as collaboré avec différents artistes français comme Camille Bazbaz, Mathieu Chedid et bien sûr Fixi. En quoi cette scène t’-a-t-elle inspiré pour y apporter ta voix, ton style ?
Nous créons de nouveaux genres, un nouveau son sort de ces collaborations. On est toujours avec les meilleurs musiciens de reggae, mais je donne autant d’espace pour les autres artistes. J’essaye d’apporter quelque chose de nouveau pour les gens, et pour moi-même. La diversité, c’est l’épice de la vie.
Beaucoup de ces artistes ont participé à l’album A New Day, comme Cyril Atef.
Oui il avait déjà joué sur Paris Rockin’. Camille Ballon aussi avait participé au premier album, comme le frère de Fixi. Par contre c’était la première fois qu’on travaillait avec Tony Allen sur A New Day. Cyril Atef joue de l’afro-beat et aussi un rythme colombien sur « Garden of Love ». Et les guitares sont celles de Matthieu Chedid, surtout sur « Johny ».

Et, surprise pendant vos concerts, vous êtes en trio avec un beat-boxer, Markus.
Oui, on me disait souvent « Winston, il est temps que tu prennes un batteur ». Dans 90 % des concerts tu vois jouer un batteur. Je voulais quelque chose de différent. J’aime vraiment l’idée du beat-boxer, il y a vraiment du talent derrière. Et cela étonne le public.

Sur un air soul, à travers le titre  » A new day », tu sembles vouloir transmettre un message à la jeunesse. Est-ce une forme d’hommage à ton fils (1)?
Oui, on a dédié tout l’album à Matthew, et en particulier ce morceau. Il était vivant quand on enregistrait l’album. Il a entendu quelques sons et il me disait « Papa, quel album ! ». Quand il est sorti, je me suis dit que c’était la meilleure chose à faire de le lui dédier. Je ne peux plus chanter pour lui donner quelque chose, alors je chante en sa mémoire.

Est-ce que tu peux dire que tu as un pied en France maintenant ?
Je suis un nowhereman. S’il y a quelque chose de positif peut importe où ça se passe. J’ai passé beaucoup d’années en Angleterre, je suis venu en France pour travailler, avec le peu que j’avais. Et ça marche toujours. Je chante pour accroitre le bonheur national. Aller aussi loin signifie aussi beaucoup de sacrifices, comme vivre loin de sa famille pendant longtemps, être seul… Et puis il faut se faire un nom, le travailler, cultiver un personnage. C’est une vie de militant.

Retrouvez les dates de tournée de Winston McAnuff et Fixi :
https://www.facebook.com/winstonmcanuff?sk=app_123966167614127&app_data

(1)Le 22 aout 2012, le fils de Winston McAnuff, Matthew McAnuff, aussi artiste reggae, est tué en Jamaïque à l’âge de 26 ans.///Article N° : 12152

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article
© Anglade Amédée
© Anglade Amédée
© Anglade Amédée




Laisser un commentaire