Saïndoune Ben Ali

Et la littérature comorienne fut !

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Une sorte de bombe qui apporte rage et jubilation au lecteur. Un auteur d’une violence rare, qui use de la poésie comme d’une arme pour héler son peuple dans sa dérive. Généreux mais pas consensuel, Testaments de transhumances, son seul texte paru à ce jour, chez Grand Océan à la Réunion, est un hymne à la vie, dans un pays où le désespoir se négocie au détail.

Saïndoune adore provoquer. La préface du recueil l’imagine disparu depuis 24 ans. « Saïndoune Ben Ali est né face à la mer […] à la fin des années soixante. Il a grandi sur les Itinéraires des Rêves, et il est mort en 1978, piétiné par une foule carnavalesque dans les rues de son île natale, à l’annonce du coup d’Etat qui mit fin à la vie d’Ali Soilih » Ceux qui le connaissent, savent qu’il n’est pas décédé. Mais la fausse mort permet de prévenir le lecteur : le poète se veut et se revendique soilihiste. Ailleurs, il ajoutera même ce verset ô combien révélateur d’un choix politique pleinement assumé : « Nom d’une terre orpheline : Ali Soilih ». Rappeler ainsi sa fascination pour le régime qui a sévi dans le pays de 75 à 78, le situe de facto en pupille de la révolution. Le ridicule n’est pas dans l’écriture dans ce cas mais plutôt dans cette « foule carnavalesque » qui piétine les « Itinéraires des Rêves ». Après le coup d’Etat qui met fin à l’utopie soilihiste, dont Saïndoune se réclame, le peuple comorien, qui se représente dans cette « foule », n’a plus connu, dit-on, que grisaille, barbarie et nostalgie comme destin. Voilà pourquoi l’auteur s’amuse à mettre sa mort en scène.
« Ces testaments/ poèmes qu’il a laissés, nous révèle la même préface, voudraient être une sanction de l’oubli, des émanations énigmatiques face à ce qui se dérobe sous nos yeux qui refusent depuis longtemps déjà de reconnaître la part de nous-même qui demande à être réhabilitée, une visite des naufragés que la tradition présente comme en attente de nouveaux quais dans le nulle part ». Histoire d’un peuple en prise avec une mémoire bâclée, obsessions d’un poète qui refuse de céder à l’appel du large. Et qui s’accroche vaille que vaille à sa terre. Ecrire pour Saïndoune revient à « tracer des frontières entre la vacance trouble de ses sommeils et ses rêves hantés par les anciens souvenirs de sa vie, précocement brisée, broyée par son propre peuple ». Le Comorien peut-il être l’ennemi de lui-même ? Le poète prétend exorciser les démons qui enfoncent sa terre dans un processus de décomposition. Il se livre donc à un rituel de délivrance, qui vire vite au combat. Il attaque de front, accuse et condamne les forfanteries de ses propres frères et sœurs. Si le vieux boutre insulaire que représente l’Archipel dérive sans cesse, c’est parce que son équipage se montre indigne et incapable.
Un avertissement, signé Labou Tansi, accompagne le livre. « L’art, c’est la force de faire dire à la réalité ce qu’elle n’aurait pu dire par ses propres moyens ou, en tous cas, ce qu’elle risquait de passer volontairement sous silence […] être poète, de nos jours, c’est vouloir de toutes ses forces, de toute son âme et de toute sa chair […] qu’aucun visage de la réalité humaine ne soit poussé sous le silence de l’histoire ». Saïndoune se réclame ainsi de Sony, pourfendeur incontesté de la mocheté humaine. Sony qu’il considère comme son aîné du temps d’enfance. Avec lui, il partage cette volonté de nommer un autre état du monde. « Je suis à la recherche de l’homme, mon frère d’antan » écrit Sony. « Tsendre nantsi suku nyengi/ J’ai de longs jours d’errances/ Wukiya ntrini hari harya wurongozi/ Qu’espères-tu de mes paroles » s’interroge Saïndoune, à sa suite. A qui s’adresse-t-il au fond ? A son voisin, à son prochain, à son semblable. A ce peuple qui est le sien, qui se renie, en prétendant le contraire. Saïndoune Ben Ali brandit son scalpel. Ses mots sont aiguisés à souhait. Il les enfonce dans la chair profonde de l’Archipel pour mieux les étaler sur le ventre du monde. Le lieu, affirmait Glissant, est incontournable. Le poète étripe ainsi son univers insulaire au grand jour pour qu’une vérité [universelle ?] puisse s’en dégager. A chacun sa manière d’exister.
A son concitoyen endormi par tant d’années d’aliénation mentale et idéologique, Saïndoune adresse ce couplet. « L’histoire t’indiffère/ la légende davantage : un roi Salomon fit, dit-on, des Lunes une prison pour hideuses créatures/ Allah y substitua de joyeux ogres ». Il revisite ainsi une légende fondatrice du « lieu » [les îles de la lune », de l’arabe djuzr’u’lkamaru]. Légende qui accosta les flottes de Salomon, roi des hommes et des djinns, dans l’Archipel, avant que n’arrive l’islam conquérant des aventuriers du Golfe persique ou des pirates arabes de la mer indianocéane. De la légende au monde d’aujourd’hui, le propos du poète reste incisif, généreux par moments mais pas du tout consensuel. « Nom : plaie de notre mémoire/ Passé de notre présent/ Présent de notre passé/ Sommes-nous hors du temps qui désunit ? » Il tâte le pouls d’une société malade et l’expose aux yeux de l’univers. Pas de complaisance et beaucoup de violence, mais peut-on déclencher un mécanisme de transhumance au sein d’une opinion établie sans passer par là ? Saïndoune se voit en train de bousculer les esprits les plus engourdis. Son ironie rampante est d’ailleurs là pour rappeler quelques vérités sur les mensonges de l’histoire, livrés clés en main par la culture dominante et ses apôtres : « Un âne passe : le comorien salue tête baissée/ aux braiments répondent nos applaudissements ». Il termine ensuite le poème par ces mots : « L’histoire est fausse/ Ne lis donc pas leurs livres/ Ecoute plutôt la voix de la montagne en érection ». Laquelle ? Celle peut-être du Karthala, emblème du pays, qui, comme tout volcan en activité, peut à tout moment imposer à tous sa vérité enfouie sous la terre. Celle du feu.
Naribaye miwango rizambe, (1) aime dire le Comorien. Une invitation à laver le linge sale en famille. Saïndoune la contourne et se risque à provoquer l’ire de ses compatriotes. C’est une permanence dans son écriture : « Nous marchandons la survie en monnaie de misère […] Nous communions au meurtre/ Abel et Caïn/ Lequel des deux êtres ? » Sanglant portrait des luttes fratricides qui anime son peuple. « Notre innocence n’en est pas une » insiste-t-il, avant d’asséner ce couplet qui clôt toute incertitude sur sa volonté de taper du poing dans la gueule de ses concitoyens : « Me voici debout et vivant dans la soif de maudire/ J’ai choisi de contrarier vos visages muets ». Pour celui qui « cherche à recoudre [sa]mémoire » face aux « vents éparpilleurs », il n’y a jamais assez de mots pour nommer le mal. Il en faudrait certainement plus. Mais Saïndoune est l’homme d’un livre. Mal diffusé, y compris aux Comores. Méconnu, forcément. Une véritable énigme littéraire dans le paysage littéraire national. Un ovni, pourtant porteur d’une parole moderne, enviée de tous ses aînés. Certains comme l’écrivain Aboubacar Saïd Salim avouent la jubilation qu’apporte la lecture de cette rage poétique, contenue tout au long de Testaments de transhumance. D’autres s’interrogent sur ce que cache l’arrogance d’un certain phrasé sans concessions. Saïndoune Ben Ali est comme une bombe, qui attend d’exploser à la tête du Comorien. Le lira-t-on un jour dans les programmes scolaires ? Il est seul à pouvoir témoigner avec une telle précision dans le poids des mots du malheur des siens, dans une langue d’une liberté et d’une beauté absolues, qui puise notamment dans l’oralité comorienne. Il est le seul qui donne à entendre une parole sans illusions mais fondatrice pour eux d’un nouveau destin. Un peuple « transhume ». Une nouvelle ère s’amorce. Mais le poète sera-t-il écouté ou sera-t-il maudit à jamais ? La question mérite d’être posée, dans un pays où l’art le plus illustre fut celui du mpvandzi, poète par excellence, qui, dans la tradition, transmuait dans le sublime l’âme de sa terre de naissance. Ainsi que la douleur profonde qui l’accompagnait.

1. Littéralement: « Fermons les portes pour en parler ». S’enfermer pour que personne n’entende les secrets de la famille.///Article N° : 2535

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