Sani Djibo ou la fidélité au père

Entretien de Christophe Cassiau-Haurie avec Sani Djibo

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Premier auteur africain à publier son autobiographie, Sani Djibo a surgi sur la scène du 9ème art africain en 2013 avec Un guerrier Dendi. Amateur de poésie, capable de déclamer de mémoire des vers en pleine conversation, il est également artiste-peintre. En septembre, il s’envolera pour six mois pour la Maison des auteurs d’Angoulême, devenant le premier auteur africain à bénéficier de ce type de bourse. Il revient sur ses inspirations, ses influences et ses projets. Sans jamais oublier la poésie.

Vous m’avez accordé cet entretien alors qu’il y a un match du Cameroun pour la Coupe du Monde. Seriez-vous le seul Nigérien non-amateur de football ?

C’est le Cameroun et quelle équipe ? En fait, je m’intéresse beaucoup au football. Jeune, j’admirais Pelé. Je jouais beaucoup, comme gardien de but principalement. Mon père se demandait bien ce que je cherchais là. Alors, il m’a offert une boîte d’aquarelles et cela a changé ma vie, d’autant que je me suis blessé au pied en parallèle.

D’où le choix de parler BD plutôt que de voir un match de foot comme la centaine de vos compatriotes autour de vous…

Oui. Mon père était très strict, il était songhaï. C’était un douanier. J’étais l’un de ses fils préférés et il m’a montré la voie. Il avait travaillé pour les Blancs, en particulier comme boy pour le gouverneur de l’époque, M. Toby. Il était analphabète et regrettait beaucoup de ne pas être allé à l’école. Cela m’inspire encore énormément. De plus, je ne peux pas trahir ceux qui croient en moi. Alors, aujourd’hui, on est en plein stage avec Barly Baruti et vous, il y a la perspective de mon départ pour une résidence à Angoulême et j’ai toujours le projet d’un 2e album sur lequel je travaille d’arrache-pied. Donc, non, je n’ai pas de place pour le football, non (sourire).

Nous ne parlerons pas de votre parcours d’homme et d’artiste puisque c’est le thème de votre premier album. Peut-on savoir comment celui-ci a pu émerger ?

En fait, je n’y croyais pas au départ. Tout cela, c’est grâce au Centre Culturel Franco-Nigérien (CCFN). Après avoir quitté la fac au milieu des années 2000 – en avoir été chassé devrais-je dire, alors qu’il ne me manquait que deux UV sur neuf – je suis venu me réfugier ici. J’ai commencé à lire et à me cultiver. Je lisais Charles Baudelaire et je récitais des vers dans ma tête. En particulier, ceux-ci :
 » À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux
.  »
Cela me semblait correspondre à ma situation de l’époque où je me sentais rejeté. Dans ce pays, où rien n’est simple, où il faut toujours marcher pour obtenir quelque chose, au propre comme au figuré, où on est tous fatigués en permanence, le CCFN représentait un havre de paix où je pouvais me frotter aux plus grands poètes. Je pense aussi à ce poème de Robert Desnos qui commence comme ça :
«  À la poste d’hier tu télégraphieras
que nous sommes bien morts avec les hirondelles.
Facteur triste facteur un cercueil sous ton bras
Va-t’en porter ma lettre aux fleurs à tire d’elle
.  »
Au lieu de l’aile de l’oiseau, le poète parle d’  » elle « . C’est ingénieux, non ? Enfin, voilà. Tout est parti de là. Je lisais et puis je dessinais sur tous les supports possibles, toujours au CCFN où je passais mes journées.

Vous avez une belle culture en matière de poésie…

Ce n’est pas de la culture, c’est de la mémoire et le fruit d’une longue proximité. Mais je n’aime pas que les poètes français du XIXe siècle, vous savez, même si j’ai aussi un faible pour Mallarmé. Il y a également Senghor, Tchicaya U Tam’si qui m’ont beaucoup marqué. Sans parler de Léon-Gontran Damas, Frantz Fanon. Il y aussi deux autres textes que j’ai d’ailleurs appris par cœur, à savoir Souffle de Birago Diop avec un passage en particulier que j’ai fait mien :
 » Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans l’Ombre qui s’éclaire
Et dans l’ombre qui s’épaissit.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans l’Arbre qui frémit,
Ils sont dans le Bois qui gémit,
Ils sont dans l’Eau qui coule,
Ils sont dans l’Eau qui dort,
Ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule :
Les Morts ne sont pas morts
 « .
Il y a aussi Nazi Boni, avec Crépuscule des temps anciens. Ce livre m’a également marqué. Mon père disait également qu’avant les Blancs, tout allait bien. Tous ces auteurs-là nourrissent ma vie, mon travail. Quand je dessine, j’ai leurs mots en tête et cela m’influence, sans en rajouter bien sûr. Je ne suis qu’un simple dessinateur.

Et ensuite ?

Daniel Mallerin, le mari de la directrice du CCFN, a vu mon travail, il a aimé mes croquis, on a discuté et échangé autour de mes possibilités artistiques. Daniel voulait travailler avec des dessinateurs. Il m’a donc suivi, appelé chaque week-end. Je lui ai montré Niamey, une relation est née. À l’époque, je buvais beaucoup, je suis triste de nature. Il m’a donné sa confiance et j’ai essayé d’y répondre. On causait, donc, et je lui parlais de mon père. J’avais commencé des bribes d’histoire mais il s’est très vite rendu compte qu’il y avait un problème avec le scénario. Il me disait :  » Écris ! Écris tout ce qui te passe par la tête, rassemble tous les éléments qui sont en toi « . Avec son soutien, j’ai écrit les grandes lignes, le synopsis.

Son aide fut essentielle, donc…

Grâce à lui, j’ai pu faire et refaire des story-boards. Daniel me payait le papier, l’acrylique, les toiles aussi pour mon activité de peintre. Par son intermédiaire, j’ai pu faire une exposition individuelle de mes aquarelles, lors du FIMA 2009. J’ai vendu 18 tableaux en deux mois. Tous ont été achetés par des Français. Ils ont aimé mon côté surréaliste. Cela m’a permis de gagner quelques sous et m’a fait de la publicité. Cela a tellement bien marché que de 2009 à 2011, j’ai arrêté de penser à ma bande-dessinée pour faire de la peinture. Mais je continuais à y réfléchir dans mon coin. J’ai scindé en deux mon récit et ai remis à plus tard l’idée de raconter la vie de mon père. J’ai fini en 2011 et l’album est sorti en 2012, devenant la première bande dessinée autobiographique africaine : Un guerrier Dendi. Par la suite, en avril 2013, une galerie parisienne m’a proposé d’exposer et de vendre quelques-unes de mes peintures et dessins. Ce fut aussi un honneur et une réelle satisfaction. Je n’ai jamais pris cet album comme une fin en soi, mais comme une étape et un moyen. Grâce à celui-ci, pas mal de choses se sont concrétisées : expo, résidence, contrats… Et en plus, je touche un peu de droits d’auteur !

Pouvez-vous nous parler de votre futur projet ?

Ce sera un album à la gloire de mon père, qui a été tirailleur sénégalais durant la guerre. J’ai pris beaucoup de temps pour le synopsis. Ce sera un album très onirique, car le rêve, c’est important. Mon père était animiste, il y croyait beaucoup, cela m’a beaucoup influencé. J’ai déjà fait énormément de croquis, j’ai besoin de ça pour sentir le sujet. J’essaie de maîtriser le synopsis en ramassant mon texte, avant de commencer à dessiner. Là aussi, Daniel m’aide énormément. J’avais déjà dessiné pas mal de planches sur mon père, il y a trois ans, mais c’était trop confus.

Cette importance des rêves, on le sent également dans votre premier album, Un guerrier Dendi.

Je vais vous raconter une anecdote. En 1999, après la fac, je suis revenu au village. Ma famille pensait que j’étais devenu fou et aussi alcoolique. Je voulais arrêter et devenir enseignant de brousse. J’avais commencé par mettre de côté l’alcool et la cigarette. Pendant deux ans, j’ai travaillé à Gaïa, je peignais des panneaux, je faisais de la calligraphie, je dessinais des plaques minéralogiques, etc. Mais ça ne marchait pas. Je suis donc revenu à Niamey pour reprendre des cours, mais il y a encore eu deux années blanches. J’étais perdu. Une nuit, j’ai fait un rêve où l’on voyait un Blanc arriver et m’aider à travailler dans le dessin. Peu de temps après, une canadienne m’a aidé en me payant mes premières illustrations, puis sept ans après, j’ai croisé Daniel, le fameux Blanc qui allait m’aider. Ce rêve était prémonitoire.

De quoi, vivez-vous actuellement ?

Caricature, illustrations et bandes dessinées. Je dessine pour un journal satirique, Le canard déchaîné, une fois par semaine. Je suis également au quotidien, dans L’enquêteur. Enfin, depuis deux mois, je publie chaque lundi dans Le hérisson. J’ai également donné des cours particuliers durant quelques années. Dans L’enquêteur, je publie également des planches ou des strips de BD. Sur un scénario de Moustafa Diop. Celui-ci est réalisateur, son film le plus connu est Le médecin de Gafiré en 1984. Depuis 2011, on a sorti quatre histoires de 15-20 planches chacune : Tarik le petit targui, Mintou, la fille du fleuve, Balkissa et La voie du feu.

La prochaine étape c’est Angoulême ?

Oui, j’y serai à compter de septembre pour six mois de résidence. Mon dossier a été accepté. Un guerrier Dendi n’y est pas pour rien, d’ailleurs. Je vais y travailler mon projet, dédicacer mon livre précédent, rencontrer des élèves, voyager, participer à des tables rondes. Mais aussi et surtout, travailler, produire, dessiner, réfléchir et travailler encore et toujours afin d’être prêt à l’issue de ce séjour. Je dois tout faire pour qu’il soit productif afin de m’approcher ne serait-ce qu’un tout petit peu de mon modèle absolu, Moebius.

Propos recueillis le 13 juin 2014 à Niamey.Retrouvez Sani Djibo le mercredi 15 octobre 2014 à 18h30 au Comptoir Général (Paris 10e) lors de la projection du documentaire Chronique dessinée pour le petit peuple d’Idi Nouhou, organisée par La Maison des auteurs dans le cadre des Maquis Urbains de l’association Clap Noir.///Article N° : 12397

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