Se dire sur scène : quand le théâtre casse le cliché de la « fille de banlieue »

Fl(a)mmes de Ahmed Madani

Après Illumination(s), dans laquelle il mettait en scène des jeunes hommes originaires de Mantes la Jolie, Ahmed Madani revient à la Maison des métallos avec une nouvelle pièce : Fl(a)mmes. Ces deux spectacles, composant les premiers volets d’un triptyque, travaillent la matière personnelle et la mémoire collective. À partir des récits biographiques de chacun des acteurs non professionnels, le dramaturge interroge le regard de la société française sur la catégorie figée et stéréotypée des « jeunes des quartiers populaires ». Ce sont cette fois onze femmes, nées de parents immigrés, qui se racontent dans cette création partagée.

Elles sont d’abord des voix, des tons qui s’entremêlent. La scène est plongée dans le noir. Au fond un écran sur lequel est projetée une eau remuante. Puis, leurs silhouettes apparaissent, disposent des chaises, un micro au devant.
La première s’avance.
Elle nous dit quelques mots, des extraits de sa vie qu’on imagine choisis avec soin, parce que c’est justement ce qu’elle a choisit de nous dire d’elle.

Elles sont ensuite des corps, qui se succèdent derrière le pied de micro, pour dire des morceaux d’elles. Elles deviennent alors des histoires, égrènent leurs trajectoires. Enfance, adolescence, des vies de femmes qui se balancent entre le « quartier » et les milieux « bobos, intellos ». Elles racontent le sport, l’école, la rue, la maison, les lieux du dehors et du dedans où expérimenter la relation à l’autre. Elles explosent sciemment les clichés. Quand le mari barbu élève les enfants parce qu’il est hors de question d’être une Pénélope qui n’a même pas fini sa tapisserie alors qu’Ulysse a fait le tour du monde.
Elles nous parlent de Lévi-Strauss, des Bétés de Côte d’Ivoire, du tatouage sur le front d’une grand-mère et sa Mahdjouba pimentée, du désert, de l’amour à l’indépendance algérienne. Leurs visages en gros plans sur l’écran puis un drapeau français qui flotte derrière elles. Est-ce que t’es française ou pas? T’es de nulle part ou t’es d’ici? Et ta couleur de peau, elle montre quoi de toi?
Elles pointent avec un humour tranchant les douleurs de parcours. Ces enfants de bourgeois qui, pour qu’elle puisse jouer avec eux, imposent à la petite Anissa de faire le cheval plutôt que la princesse. Les enfants d’Anissa ne feront jamais le cheval.

Elles chantent, dansent, emplissent l’espace de leurs énergies. On les entend déjà ceux qui diraient d’elles qu’elles sont des femmes viriles. Mais non, ça sonne trop masculin, genré. Elles sont fortes plutôt, puissantes. Pas comme dans ce bon vieux stéréotype de « la femme forte ». Une expression qui signifierait: « elle est forte la femme de banlieue, parce qu’elle est de banlieue, alors c’est ça qui la rend dure, insensible, prête à tout encaisser ». Non femme forte parce que grande, emplie de soi. Qui brule, comme la f(l)amme du titre et sa parenthèse sexuelle. Fortes et puissantes parce qu’elles occupent toute la salle lorsqu’elles nous jettent leurs gestes gracieux, aériens, puis solides. Qu’elles s’imposent en karatékas. Se battent sans craintes.

Voilà le corps qui revient. Celui que les hommes veulent voiler, dénuder. Celui avec des cheveux longs, lisses, crépus, rasés, avec ou sans perruque. Avec ou sans.
Sans ce morceau de chair enlevé lors d’un voyage au bled dans une enfance lointaine. Et Haby qui colère sur ce qu’on lui a pris, qui lui est invisible puisque ce n’est plus là. Avec tout ce qu’on ne voit pas mais qu’elles portent en elles. Et c’est tellement précieux ce qu’elles nous offrent là. Sans « le regard des autres » : déplacé, raciste, sexiste, classiste, qu’on est priés de déconstruire. Elles nous y poussent, provoquantes, touchantes. Laurène, guadeloupéenne, française, peau noire, tresses roses, chante en japonais et clame « je veux être différente de ma différence ».

Elles sont des petites filles, des filles, des mères.
Elles s’inscrivent dans des lignées qu’elles aiment, comprennent, ou pas, revendiquent, ou pas, avec qui elles se fâchent parfois, qu’elles convoquent là dans tous les cas.

Elles sont un collectif, une et plusieurs, complexes. Forment une constellation. Ensembles, font sens. Et quand dans un final joyeux leur fierté éclate avec Nina Simone, leurs voix à l’unisson, le mot « sororité » s’impose avec autant d’évidence que leur présence. Face aux applaudissements mérités d’une salle debout, elles existent, un point c’est tout.

<small »>Informations pratiques :
Jusqu’au 4 décembre, à la Maison des Métallos, 94 Rue Jean-Pierre Timbaud, 75011 Paris///Article N° : 13869

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