Sexe, gombo et beurre salé

De Mahamat-Saleh Haroun

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Vous en voyez souvent des téléfilms qui vous tiennent en haleine une heure et demie avec humour et légèreté ? Qui vous mettent de bonne humeur tout en ayant l’impression d’avoir fait le plein de finesse et de subtilités ? Vous en voyez souvent des téléfilms qui mettent en scène les Africains de France sans cliché ni exotisme tapageur ? Où ils sont simplement des gens normaux sans renier leurs spécificités culturelles ? Sexe, gombo et beurre salé est un petit bijou à ne pas rater, un film sans prétentions mais qui ose tout et qui le réussit.
Tout va mal pour le vieux Malik : il perd aux courses, sa femme Hortense le quitte pour rejoindre son amant blanc et le laisse avec leurs deux jeunes enfants, et cerise sur le gâteau, il découvre que son fils de 24 ans est homosexuel. Commence un jeu de chassés croisés hilarants où Malik tente de reconquérir Hortense tout en se rapprochant de sa voisine, la pulpeuse Myriam. Jouant sur la saveur des dialogues (le scénario est coécrit avec Marc Gautron, scénariste de Le Truc de Konaté et de La Nuit de la vérité de Régina Fanta Nacro, et Isabelle Boni-Claverie dont on connaît la verve des romans et des films), Haroun utilise souvent de vieux gags éculés mais les recycle avec une telle fraîcheur qu’ils fonctionnent à tous les coups. Sa force est de tabler sur le fait qu’ils sont connus et donc de les suggérer plutôt que de les montrer, laissant au hors-champ la force de l’évocation. On ne voit pas Malik dévaler les escaliers en chaise roulante : le geste d’Hortense qui l’y précipite suffit. Cette confiance aux références et à l’autonomie d’imagination du spectateur rythme le film et le féconde d’une puissance symbolique lui permettant d’aborder en douceur nombre de thèmes graves.
Puis le film bascule avec l’entrée en scène d’Amina, belle jeune femme en perdition qui débarque comme une réfugiée. Solidarité africaine ? Refusée au départ, elle prendra une forme inattendue et cette réécriture est en soi une perle d’humanité. Car c’est bien ce qui domine dans ce film enjoué : les situations sont dures mais, prises en mains par un groupe à la fois débrouillard et ouvert à tout, se résolvent dans la légèreté. La truculente Tatie Efoué, belle-sœur débarquée de Côte d’Ivoire, incarne cette pragmatique ouverture qui sait s’accommoder de la modernité. Les offres de médiation des sages ne seront dès lors pas nécessaires puisque chacun sait se référer à des valeurs que l’enfant Ali apprend déjà lorsqu’il écoute Souffle de Birago Diop : « Ceux qui sont morts ne sont jamais partis ».
« Ceux qui sont partis ne reviennent jamais et quand ils reviennent, ils ne sont plus les mêmes », avait auparavant dit Malik en pensant à Hortense, mais en parlant de son propre exil. Ce scénario ne cesse ainsi de rebondir en spirale. Les compromis de l’intégration seront évoqués avec humour aussi bien par Bintou qui se met à promener son chien comme les Français que par Abdou qui se fait appeler Ludovic dès lors qu’il a ses papiers. C’est alors par petites touches humoristiques ou évocatrices que se construit le portrait coloré d’un groupe en mouvement. Sans doute est-ce cette dynamique que voulaient mettre en lumière des scénaristes qui donnent finalement peu de place aux personnages de Blancs : inscrire les Africains de France dans une positivité contraire à l’image réductrice de l’immigré à la Black mic-mac. Ce n’est pas un peuple magouilleur que met en scène Haroun mais une interculturalité qui ne renie personne. Pas même les homosexuels et ce n’est pas la moindre qualité du film de ne jamais tomber dans les clichés supposés faire rire. La qualité du jeu des acteurs, tous excellents sans oublier les rôles secondaires et les enfants, et le choix des musiques concourrent à la réussite de cette convaincante marmite à la sauce africaine. Que l’amour en soit le moteur ne surprendra personne, ni la quête de paternité, tant ce thème est récurrent dans les créations africaines contemporaines. Car il n’est pas aisé de connaître son père dans un monde où les identités se dilatent. Surtout quand on évolue entre gombo et beurre salé.

Diffusé sur Arte le 18 juillet 2008 à 21 h.///Article N° : 7683

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Marius Yelolo face à l'agent de sécurité de l'hôpital
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Marie-Philomène Nga et Diouc Koma




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