Silex, la scène dans les veines

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Auteure d’une nouvelle dans le dernier recueil dirigé par l’écrivaine Léonora Miano, Silex est de ces artistes qui écument avant tout les scènes pour partager ses mots. Rencontre.

« Elle n’était pas exactement propre
Pas exactement polie
Un peu plus grande que les autres
Et pas exactement douce
La force de dix
Et pas de grâce, un peu de graisse
Pas d’adresse
Et pas les codes des enfants que l’on dresse
A la politesse, non merci, je vous en prie, après vous, au temps pour moi
Les doigts qui traînent
Et laissent des traces
Des tâches de crasse
Pas ces joues que l’on embrasse
Ni ces épaules que l’on caresse
Par nostalgie de l’enfance
Mais, elle avait les baisers brusques
Les frusques qui puent
La tendresse d’un rustre
Et pas le lustre de l’insouciance
Pas le luxe d’attendrir
La maladresse qui fait sourire
La fraîcheur qui sait séduire
Et pire
Elle ne connaissait de peau que la sienne
De voix que les cris
De temps que celui qu’on tue en solitaire
Elle avait, les demandes autoritaires
Des sans interlocuteurs,
Autonome des premières peurs
Des pleurs qui sèchent sans qu’on les efface
Et dix mille façons de faire face
Au mépris dégouté
A la gêne distinguée
A la quarantaine des contaminés
Pas consciente du mépris né
Chez les adultes et perfusé
Chez ceux pas encore expulsés du monde de l’indulgence.
C’était à l’école celle où tu laisses jusqu’à ta peau à la porte
Pour ne surtout pas qu’on en parle »

Inutile de la chercher sur la toile, dans les journaux ou dans les boîtes à images, vous ne la trouverez pas. « Être sur scène, ça implique une certaine responsabilité. On se retrouve au centre de quelque chose et c’est le moment où jamais de parler, de dire et de partager. » Discrète, secrète, Silex ne fige pas ses textes sur le papier mais les offre depuis plus de 15 ans sur scène, là où elle apporte aux mots « ce petit plus qui n’existera que sur scène ».
Âgée d’une dizaine d’années lorsqu’elle arrive de son Cameroun natal pour s’installer en France, Silex s’est vite confrontée au changement, à la violence d’un monde étranger. Elle se met alors à écrire : « Ma première rencontre avec la poésie s’est faite à l’école. L’écriture, la poésie, ça me parlait. C’était le seul espace dans lequel on avait une totale liberté, se rappelle-t-elle. Élève sage et disciplinée, j’ai été très perturbée.Pouvoir faire ce que l’on veut avec des mots… »
À la fin des années 1990, elle frappe aux portes de la musique, et plus particulièrement du rap puis du slam. « C’était le début en France. Comme beaucoup, j’ai regardé le film de Marc Levin (1) et j’ai cherché les scènes de slam ; à Bastille, dans le 20e arrondissement etc. Le slam n’était pas structuré, il n’y avait ni hiérarchie, ni le besoin d’être connu. »
Loin de toute exposition médiatique, Silex accepte pour la première fois en 2015 de publier une nouvelle dans un ouvrage collectif rassemblant des auteures du « monde noir ».  » Je viens clairement en tant qu’artiste noire, ça fait partie de moi. Si je n’avais pas grandi au Cameroun, j’aurais peut-être une approche totalement différente des relations de pouvoir… » Mais ne voyez pas en Silex une artiste « engagée », étiquette qu’elle rejette, comme toutes frontières à son art. Si ses textes vous ébranlent, attardez-vous simplement sur les réalités qu’ils exposent :  » Je ne fais que proposer un chemin de traverse, une autre alternative. J’aime me dire que pendant un temps donné, je vais regarder le monde par une lorgnette différente. Il faut que ça me bouscule que ça me rende vulnérable et peut-être que ce que je ressentirai, je serai capable de le partager, qu’il soit beau ou pas. »

(1) Slam de marc levin, 1998.À suivre
à lire : une nouvelle de Silex dans Volcaniques, une anthologie du plaisir. Ouvrage collectif dirigé par Léonora Miano. Mémoire d’encrier, 2015.
Sur scène : le 8 mars pour le Mahogany March au Musée Dapper.
Plus d’info : www.dapper.fr///Article N° : 12801

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