Sous les figues, d’Erige Sehiri

Critique et entretien

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Présenté à la Quinzaine des réalisateurs au festival de Cannes 2022, le film ne sortira que début décembre 2022 sur les écrans français, mais il va certainement faire le tour des festivals. D’une grande finesse et sensibilité, à la fois drôle et tragique, il donne à des récolteurs de figues dans le nord-ouest de la Tunisie un visage et une voix.

Des femmes surtout, jeunes ou assez âgées, et quelques jeunes hommes. Tous travaillent à récolter les figues durant l’été chez un patron qui les sous-paye et harcèle volontiers les jeunes femmes, cherchant à les acheter. On les voit se rassembler au lever du jour et attendre le transport du patron, un plateau où elles et ils vont s’entasser debout, subissant les chaos du chemin, risquant de tomber.

Et on les voit travailler sous le contrôle du patron qui s’énerve facilement : ne pas casser les branches en les baissant avec une perche, ne récolter que les figues mûres, ne pas les abîmer… Et on les voit surtout se côtoyer, parler d’amour et de jalousie. Dans la lumière de l’été, à la faveur de plans très rapprochés, cadrant les visages sur fond de feuilles de figuiers et de branches entremêlées, la caméra de Frida Marzouk capte la beauté des visages et la gestuelle de la récolte. Surtout, baignée de sensualité, elle saisit à fleur de peau les expressions lorsque le marivaudage des jeunes s’intensifie, pour qui l’amour se teinte vite d’hésitation ou de jalousie.

Le verger est un espace de rencontre et, dans une société où les lieux manquent pour cela, un espace de liberté. C’est à la fois bucolique, nostalgique et tragique. Les douleurs sont présentes, celles des femmes surtout. Lorsque la vieille Leïla se met à chanter sur un air de flûte une chanson populaire qui parle de souffrances et d’amour, et que des larmes coulent sur sa joue qui la forcent à s’interrompre, l’émotion est extrême : c’est son destin mais c’est aussi le devenir des jeunes qu’elle chante, sans que nous ayons besoin de sous-titres pour le comprendre. Chacun s’y retrouvera.

Car si rien n’est jamais mentionné, si ce n’est l’envie de quitter un pays qui n’offre pas d’avenir à sa jeunesse, on sent l’enfermement à l’œuvre, qui transparaît dans les dialogues. Ceux-ci n’ont pas été précis. Bien sûr, à l’écriture, Erige Sehiri, Ghalya Lacroix et Peggy Hamann ont pensé des situations dynamiques, des altercations, des personnages qui révèlent peu à peu leur histoire ou la laissent deviner. Mais les dialogues se sont construits lors des improvisations des répétitions, après qu’Erige ait indiqué aux actrices et acteurs, choisis en fonction de leur personnalité, les directions à suivre. Se sont alors révélées des réalités plus coquines et surprenantes que prévues.

Ces comédiens sont tous non-professionnels. Ce sont le plus souvent de vrais récolteurs de figues. Elles et ils ne s’expriment jamais en français mais dans leur langage quotidien, un arabe tunisien mâtiné d’un accent berbère que l’on entend rarement au cinéma. Dans le film, ils dévoilent sans pudeur leurs désirs mais leurs échanges ne sont jamais psychologiques. Ils vivent leurs disputes avec l’énergie de leur âge, où transparaissent déjà les blessures accumulées. Lorsque Fidé s’énerve, accusée par la conservative Sana de répondre aux avances du patron qui la place à côté de lui dans la cabine du plateau, leur éclat s’entend si fort qu’un vieil ouvrier du verger voisin est venu s’insérer dans l’altercation, défendant les hommes « qui ont chassé les Français ». Le moment est savoureux, inattendu durant le tournage où la caméra a continué de filmer. Fidé, pour qui « l’amour est bidon », crie sa déception des hommes. C’est la vitalité de la jeunesse qui est alors à l’écran, des jeunes femmes qui refusent de se soumettre face à l’exploitation et la délation, et qui tout en vivant des rivalités savent faire corps et mobiliser ce qu’elles ont en commun pour chanter ensemble dans le camion du retour, non sans s’être maquillées à la fin du travail. Car elles veulent se faire belles pour s’extirper de leur condition sociale, et apparaître ainsi en dignité.

C’est la démarche de ce film choral de les respecter et de montrer ainsi leur beauté. Nous les avons écoutées et percevons maintenant un peu mieux leur condition d’exploitation. Nous ressentons à quoi elles se rattachent pour arriver à survivre malgré la rudesse de cette condition, cet amour idéal qui motiverait un mariage, et à répondre au harcèlement des hommes.

C’est l’éveil des consciences, sans surcharge et sans pathos, que recherche Erige Sehiri. Elle ne déploie aucun effet et c’est sans doute dans cette épure que s’affirme sa patte documentaire. Au-delà du destin commun de ces jeunes et de ces femmes âgées, c’est celui du pays qui se dessine.

Entretien avec Serige Ehiri à propos de « Sous les figues »

Votre documentaire « La Voie normale » était très marquant et passionnant. Avec « Sous les figues », vous passez à la fiction. A quoi cela correspond-il pour vous, sachant que ce film comporte aussi une forte coloration documentaire ?

On sait maintenant que les frontières sont très proches : il n’y a plus vraiment de règles. Le documentaire est mon école, mais la fiction me donne une liberté que je n’avais pas dans le documentaire, la possibilité de construire un dispositif. Le documentaire le permet parfois quand on fait une installation mais j’avais envie d’aller dans la fiction. Les bonnes fictions ne ressemblent-elles pas à des documentaires ? Ce mélange des deux est aussi dans le lien que j’entretiens avec les gens avec qui je travaille. Il est dans la confiance. J’étais dans une recherche, une cueillette ! Mes personnages cueillent mais moi aussi je cueille : je ne fais que cela, en fait ! Le monde du travail m’intéresse, les gestes du travail, le temps qu’on y passe qui influence les manières d’être et les liens qu’on a dans le travail.

Erige Sehiri, Cannes mai 2022, © Olivier Barlet

Comment procédez-vous avec les actrices et acteurs ? Ils sont tous non-professionnels. Vous définissez des thèmes au moment de l’écriture qui représentent une proposition d’improvisation sur une trame durant les répétitions, est-ce bien cela ?

Oui, il y avait une structure de journée de travail, non par thématique mais par scènes : comme des saynètes dans une pièce de théâtre. J’ai l’impression d’avoir construit une troupe pour un film où scène par scène on peut découvrir les uns et les autres et leur permettre de s’exprimer à travers l’improvisation. Je savais dès le départ que je voulais un film choral. Le verger était comme une scène de théâtre où l’on écoute ceux qui parlent mais où l’on voit aussi ceux qui écoutent et qui ont de fortes expressions de visages. Ils ont des accents, comme Abdou : c’est tellement mélodieux ! C’était comme de former une sorte de chorégraphie sous les arbres et passer de l’improvisation à l’écriture et vice-versa, avec quand même une journée assez structurée. Au montage, certains ont pris plus de place que d’autres, mais je les voulais aussi égaux que possible, comme dans la vie.

Qu’est-ce qui permettait de les désinhiber ? De les sortir d’un jeu théâtral forcé…

C’était le risque : dans des régions reculées, les gens regardent les séries télé, surtout durant le ramadan, qui sont très caricaturales. Ils sont eux-mêmes très caricaturés dans les télévisions arabes et tunisiennes. Il fallait un jeu naturel. Ce fut bien sûr un élément essentiel du casting. C’était compliqué à leur expliquer car ils ne comprenaient pas qu’on soit soi-même dans un film. Mais de les mettre dans un environnement qu’ils connaissaient puisque c’est leur lieu de travail, c’était pour eux une thérapie de pouvoir exprimer ce qu’ils vivent sans répercussion, sans danger, avec la question des agressions sexuelles dans les vergers qui sont très fréquentes. Tout est quotidien dans ce film, c’est parfois tragique. Les ouvrières ont aussi des accidents dans les camions qui les emmènent. Je me demandais : « qu’est-ce qui se passerait dans leur dernière journée ? » C’est ce qui m’a portée. On ne peut pas le savoir mais il y a comme quelque chose qui plane. C’est comme ça que j’ai construit les choses.

Le côté thérapeutique ne tenait-il pas aussi au fait que ces personnes devaient assumer ou comprendre que leur propre vie avait de l’importance ?

Oui, bien sûr. Ils demandaient : « pourquoi faire un film ici ? », « Pourquoi tu veux parler de nous ? On n’est pas si intéressants, on n’a rien de particulier à dire ! » C’était faux car ils ont tant de choses à dire ! C’est presque du marivaudage : ils parlent beaucoup d’amour, et de sexualité de manière indirecte. C’était à l’image du pays : les gens parlent beaucoup plus d’amour que ce qu’on peut voir à la télé ou dans nos films. Mais le plus important, c’était les liens qu’ils ont les uns avec les autres. Par exemple, Leïla est dans la délation, elle est même payée pour le faire, mais elle n’a pas vendu Sala : il y a une solidarité féminine qui est là. Il y a bien sûr des choses ancrées dans la société tunisienne, notamment à la campagne, qu’on a un peu perdues en ville.

J’ai été frappé par la vitalité des jeunes. Les plus âgées les regardent et leur regard a le tragique de celles qui savent ce qu’elles vont devenir pour l’avoir vécu elles-mêmes… Le chant où la vieille dame s’interrompt pour pleurer est très émouvant.

Oui, c’était très émouvant. On a hésité à le sous-titrer mais ça ferait beaucoup de texte, le film étant très parlé. C’est peut-être un moment où cela n’est pas nécessaire : on devine leur souffrance. Elle a pleuré en réalité. Quand elle a commencé à pleurer, les acteurs se sont aussi mis à pleurer les uns après les autres : cela s’est transmis jusqu’à l’équipe technique. C’était comme un moment collectif pour vider ce qui fait mal à l’intérieur, chez chacun. J’ai retrouvé ce type de moment magique que l’on trouve dans le documentaire, et me sentais du coup à ma place.

Un personnage comme Abdou, 17 ans, est d’une impressionnante maturité, suite à des problèmes personnels.

Oui, liés à la mort de son père. L’idée était d’aller chercher des blessures ou questionnements dans leur propre histoire. Je leur ai bien sûr demandé si je pouvais les utiliser. Abdou était gêné au tout début qu’il y ait des éléments de son histoire dans le film car il avait une idée à la James Dean du cinéma et était très fermé. Mais l’idée était d’utiliser l’énergie qu’il y avait sur le moment et de voir ce qu’on pouvait construire dessus. Il s’est ouvert durant le tournage, comme on le voit durant la scène du repas. Mes doutes dans le scénario étaient de savoir de qui le film serait le point de vue, et c’est définitivement celui de tous ces acteurs.

La problématique du harcèlement sexuel est abordée dans le film.

Dans nos sociétés, on est face à une jeunesse désespérée d’amour et de contact physique. Il était essentiel de lui donner la parole, qu’on les entende ! Le problème est que les femmes entretiennent l’image de l’homme viril. J’ai voulu faire un film populaire, accessible et simple, où les gens se retrouvent et que ce soit juste. Pour les hommes aussi : c’est un film féministe parce qu’il laisse la parole aux hommes.

Le fait d’accentuer sur les relations et la sensualité était-il un projet de départ ou bien s’est il imposé dans les contacts ?

C’était plus que ça dans le tournage : j’ai des scènes encore plus sensuelles, mais qu’on a coupé au montage car on les a trouvées trop démonstratives : ce qu’on ne voit pas est en fait plus sensuel. Aussi par respect de la vie de ces filles. La fiction permet des libertés mais avec des non-acteurs, cela impose des règles éthiques propres au documentaire : ces gens vont retourner ensuite dans leur vie normale et seront confrontés au regard des autres. J’ai une grande affection pour elles, qui se ressent dans le film, car si mon père n’était pas allé en France, j’aurais pu être comme elles.

Libérer les non-dits, c’est pour vous une fonction essentielle du cinéma ?

Oui, le cinéma de distraction fait du bien mais un autre cinéma est aussi nécessaire car il produit du sens. Le partage qui a lieu durant le tournage est une énergie que l’on transmet – et qui va grandir si les gens reviennent au cinéma après la covid pour voir des films !

Pensez-vous que le public va faire le lien avec la situation du pays ?

Je pense que ce sera encore plus fort en Tunisie. Ce ne sont pas des gens qu’on a l’habitude de voir dans les films, et qu’on a tendance à dénigrer. La tension dramaturgique sera plus forte encore pour les Tunisiens car ils connaissent les dangers : il y a trois semaines, des femmes semblables à celles du film sont décédées suite à un accident de camion. C’est courant

L’équilibre entre fiction et réalité est difficile à trouver ?

Oui, c’est une recherche permanente. Quand on vient du documentaire, il y a un contexte qu’on veut absolument faire exister. Dans la fiction, on se libère du contexte pour aller ailleurs.

Amine Bouhafa a fait la musique, mais il n’y a que très peu de plages musicales dans le film.

Oui, c’est plutôt un chapitrage. Je voulais très peu de musique, de l’ordre de la nostalgie. Cela aurait pu être encore plus épuré, plus subtil. Un film sans musique aurait été possible. Et au niveau de la bande-son, l’idée était d’être enveloppés. On entend les feuilles de figuier, qui sont assez rudes. Et les silences sont aussi important que l’univers sonore.

Propos recueillis au festival de Cannes, le 21 mai 2022

 

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