Sur les traces du Chevalier de Saint-George

Avignon 2014

Les 20 et 22 Juillet 2014, le laboratoire SeFeA organisait son Université d’été des Théâtres d’Outre-Mer en Avignon : Poétiques de marronnage : de nouveaux territoires de création.
Dans ce cadre, Amélie Thérésie proposait une étude autour de deux pièces programmées cette année à Avignon qui convoquent la figure du Chevalier de Saint-George, aussi appelé le Mozart Noir : de Gustave Akakpo dans une mise en scène de Matthieu Roy et Duel d’ombres écrit et monté par Alain Foix.

Avec Même les chevaliers tombent dans l’oubli de Gustave Akakpo dans une mise en scène de Matthieu Roy et Duel d’ombres écrit et monté par Alain Foix, deux pièces jouées en juillet 2014 au cours de la 68ème édition du Festival d’Avignon ‒ respectivement dans le IN à la Chapelle des Pénitents Blancs et le OFF au Théâtre de l’Albatros ‒ la résurgence d’une figure héroïque du siècle des Lumières, le chevalier de Saint-George, interpelle au sein des écritures dramatiques contemporaines. Le caractère énigmatique de ce personnage aux multiples visages issu de l’histoire guadeloupéenne suffit-il à justifier sa présence dans les poétiques afro-caribéennes d’aujourd’hui ? D’une biographie succincte aux modalités selon lesquelles ces dramaturges et metteurs en scène s’en emparent, nous verrons à quels détours invite cette effigie.
À la rencontre du chevalier de Saint-George
Joseph de Bologne, dit le chevalier de Saint-George (1745-1799), a vécu durant la seconde moitié du xviiième siècle. Originaire de la Guadeloupe, métis né d’une mère esclave et d’un père noble qui reçoit une parfaite éducation d’aristocrate à Paris, il a connu les fastes des salons et de la Cour comme la prison après la Révolution Française. C’est une figure majeure des Lumières : un cavalier émérite, un patineur hors pair, un séducteur libertin surnommé le  » Don Juan noir « , un bretteur inimitable connu pour ses duels dont celui du 9 avril 1787 à Londres avec le chevalier d’Éon, espion français de renom qui a traversé toute l’Europe déguisé en femme. Mais il est surtout un compositeur de musique talentueux qui a laissé de nombreuses œuvres, maître de musique et favori de Marie-Antoinette pressenti pour diriger l’Académie royale de musique, ancêtre de l’Opéra. Désigné comme le premier franc-maçon noir initié par Louis-Philippe de Chartres, duc d’Orléans, il fréquente durant ce xviiième siècle esclavagiste les membres de la Société des amis des Noirs et fonde la  » légion Saint-George « , régiment composé essentiellement d’hommes de couleur acquis aux idéaux d’égalité avant la première abolition de 1794.

Comme l’indique cette brève biographie, la trajectoire peu commune du chevalier de Saint-George de son île natale à Versailles recèle tous les éléments de l’héroïsme par sa trame épique. Mais paradoxalement, et le préjugé de couleur de son époque comme les théories racialistes du xixème siècle de Joseph Gobineau et de ses disciples n’y sont pas étrangers, c’est une figure historique méconnue du récit national français. Sa vie rocambolesque a donné matière, en revanche, à de nombreux fantasmes où fiction et réalité s’entremêlent, et ce dès son vivant. À défaut d’entrer de plain-pied dans l’Histoire de manière posthume, cet homme aux multiples facettes auréolé de mystère est devenu légende sous la plume, entres autres, des romanciers Honoré de Balzac et Alexandre Dumas comme des dramaturges Mélesville et Roger de Beauvoir. Ce n’est qu’à la fin du xxème siècle, depuis les années 1990, que le chevalier de Saint-George a fait l’objet d’enquêtes biographiques historiques détaillées et d’approches scientifiques visant à mettre en relief les traces noires de l’Histoire en Occident(1).
Deux partis pris esthétiques divergents

Dévoiler les zones d’ombre de l’Histoire

em>Duel d’ombres, texte en alexandrins écrit, mis en scène et scénographié par Alain Foix, revient sur le fameux assaut du 9 avril 1787, organisé par le prince de Galles au Carlton House, qui a réuni la haute société londonienne – duel au cours duquel le chevalier de Saint-George croise le fer avec le chevalier d’Éon. Par les comptes-rendus équivoques, le dénouement de cet affrontement qui fait de la fille-garçon le vainqueur, n’a pas manqué d’intriguer jusqu’à aujourd’hui quand tous les paris la présentait perdante face à l’escrimeur noir plus jeune d’une dizaine d’années. Alain Foix prend pour point de départ de son intrigue, la rencontre entre les deux protagonistes la veille du combat. À partir de la bibliographie existante, il extrapole pour inventer un dialogue imaginaire entre Saint-George (interprété par Vincent Byrd Le Sage) et Éon (joué par Philippe Dormoy) ponctué d’intermèdes chantés (par Angélique Ballue) accompagnés au clavecin (par Adrienne Martin) dans une atmosphère libertine en présence de deux courtisanes (Fig.1).

Dans cette joute verbale, la tension dramatique tient au dévoilement progressif de la blessure que chacun des deux hommes porte : dans le regard de leurs contemporains, l’un est affublé du masque du nègre et l’autre contraint de porter une parure de femme sur ordre du roi. Puisque la rumeur pronostique et exige que le nègre triomphe de la femme en dentelles, ils conviennent de donner le change et de se livrer à une mascarade lors de leur rencontre sous les yeux du public avide de spectacle. Dans le secret des alcôves et par le pacte qu’ils concluent, le  » duel d’ombres  » tourne à un duo lumineux dans son refus d’être estampillé : l’issue du combat est orchestrée et c’est ainsi qu’est expliquée la victoire contre toute attente du chevalier d’Éon dans cette fiction.

L’intérêt de la pièce tient moins cependant à cette chute qu’aux motifs et thèmes adjacents qu’elle permet d’aborder. La parade invite au pas de côté et c’est en marge que se révèlent les identités. Derrière l’apparence d’un noir comme sous l’image d’une femme, ne se trouvent que des idées. L’art de singer, le don pour la comédie et la pantomime qui privent du génie créateur sont de ces théories du siècle des Lumières soutenues par Voltaire qu’expose Saint-George, qu’on appelle le Mozart noir. L’amour dans la peine et l’outrage comme nature que revendique le libertin d’Éon introduisent un autre sujet, celui du mariage auquel le chevalier ne peut prétendre en raison de la couleur de sa peau. De traits d’esprit en pointes, le dialogue creuse les failles de chacun jusqu’à la douloureuse introspection qui ramène Saint-George au statut d’ancienne esclave de sa mère, domestique de son père, qui lui était le maître, en dépit de leur amour réciproque. Quant à d’Éon, il confesse un amour de jeunesse et une paternité qu’il ne peut revendiquer et vivre au grand jour parce qu’elle touche au dauphin d’Angleterre, les atours d’une femme lui ayant permis de s’immiscer à la cour de Westminster. Être noir ou être travesti relève d’un même enfermement, c’est vivre dans l’impossibilité d’exister par-delà l’étroitesse des a priori d’où la métaphore filée de l’obscurité qu’explore le titre dans ce milieu mondain d’esprits éclairés.

La dramaturgie conventionnelle dont la visée est volontairement didactique tout en renouant avec le plaisir de narrer réinscrit le personnage de Saint-George dans notre Histoire commune sous les traits humains du libertin musicien et non dans l’image figée du  » nègre des Lumières  » : les airs chantés au cours de la représentation sont d’ailleurs des romances originales du chevalier. Bien que pure invention, la comédie en musique d’Alain Foix se veut ainsi au plus près de notre réalité par la réflexion sur l’image publique et les dissimulations qu’elle requiert pour l’individu.

Écrire à partir des intermittences de la mémoire collective

Fruit d’une commande d’écriture pour le jeune public du Conseil Général de la Seine-Saint-Denis et de six théâtres du département, la pièce de Gustave Akakpo et la mise en scène de Matthieu Roy proposent un traitement du chevalier de Saint-George qui ressort d’une poétique radicalement différente. Dans ce spectacle à partir de 8 ans, la figure n’est pas convoquée dans son épaisseur historique mais apparaît sous une forme spectrale à peine identifiable dans un titre suggestif qui prend acte de l’ignorance ou des béances de l’Histoire puisque comme le diraient les enfants ou les plus avisés : «  même les chevaliers tombent dans l’oubli « … Loin de la réhabilitation à laquelle se livre Alain Foix, Gustave Akakpo déploie la présence-absence du personnage illustre à travers les aventures de George (jouée par Gisèle Adendedjan et Charlotte van Bervesseles), petite fille qui vit dans une banlieue parisienne. En dépit de sa peau blanche, elle est convaincue d’avoir une peau noire ‒ qu’elle revêt chaque jour dans une maison abandonnée avant d’aller à l’école et quitte pour retrouver son foyer familial ‒ et a encore en commun avec le chevalier le prénom masculin qu’elle s’est choisi.

Mamadou (interprété par Carlos Dosseh) quant à lui, est celui dont l’apparence appelle un là-bas mais qui revendique son ici,  » le 9-3 « . Souffre-douleur, il se mure dans le silence face aux injonctions moqueuses et oppressantes de ses camarades d’école qui lui intiment de parler de sa culture pour qu’ils sachent une bonne fois pour toute d’où il vient. Scénographiquement, leurs corps vidéo-projetés sur des pans verticaux formant un mur frontal érigé en avant-scène ne sont que plus imposants face au comédien (Fig.2). Mamadou repousse aussi sans distinction George, qui, amoureuse de lui, est encline à voler au secours de l’opprimé. À cet amour qu’il perçoit comme une passion excessive pour le  » péyilouintin  » qu’elle s’est inventée, il répond par l’exaspération tout préoccupé qu’il est de passer inaperçu.

Le traitement que subit le chevalier de Saint-George ne se limite pas à ces déformations et décalages caractéristiques du conte. Le palimpseste se signale par l’apparition d’une ombre ‒ rendue sensible dans le spectacle par une voix-off ‒ qui d’opposante, se révèle être adjuvante par l’invitation qu’elle fait à George de sortir d’elle-même et d’affronter ses peurs lorsque cette première subtilise les deux peaux, la blanche réelle et la noire d’emprunt, qu’elle porte en alternance. Entièrement nue, c’est-à-dire diaphane jusqu’à devenir complètement transparente aux yeux de sa mère qui ne la regarde plus depuis longtemps, encourant le risque de disparaître aux yeux de tous faute d’une enveloppe protectrice, George trouve le courage de solliciter ses camarades pour faire peau neuve. Dans la mise en scène, le changement de peau initial matérialisé par une mue reptilienne, silencieuse et solitaire de costumes est remplacé par un dispositif vidéo qui présente une plongée-absorption de George en ombre chinoise dans les corps passifs puis accueillants des enfants évoluant au rythme d’un stroboscope vers une danse collective et au son du refrain  » Fais-moi une place/Dans ta peau je passe/Adopte mon corps/Qui vient en renfort « .

Par sa forme qui tisse des chemins interprétatifs avec poésie et profondeur, ce spectacle a l’avantage d’installer le public au cœur de l’élaboration du sens. Entre déni de soi et fantasme de la culture de l’autre, entre territoire rêvé et enclos d’assignation, la pièce dessine un parcours initiatique qui conduit les protagonistes à se croiser et se rencontrer par l’abandon nécessaire et salvateur du familier au profit de l’altérité dans l’acceptation d’une identité mobile parce qu’en devenir.
Une figure de passeur
Bien que le chevalier de Saint-George soit une figure qui fasse l’objet d’un traitement nettement différencié dans l’un et l’autre spectacle, certains éléments caractéristiques qui excèdent une biographie énigmatique permettent d’en cerner l’efficacité dramatique.
Du point de vue de la construction des personnages, on constate que les opposés se complètent selon une équation où le duel ‒ Saint-George/Éon ; George/Mamadou ‒ se transforme en alter-ego. D’où une progression dramatique fondée à la fois sur le renversement et le dévoilement.
Quant aux thématiques en partage, qu’il s’agisse d’identité, de genre, de culture, elles questionnent le modèle socio-culturel de l’intégration et de l’assimilation. Au carrefour de la dynamique triangulaire Afrique-Amérique-Europe, le chevalier de Saint-George incarne un pan de l’Histoire demeuré dans l’ombre, forme spectrale que les auteurs érigent symboliquement en passeur dans les écritures afro-caribéennes, offrant au spectateur des héros dans lesquels il puisse trouver la complexité et la richesse de nos mondes contemporains.

Le laboratoire SeFeA remercie la Commission Culture du Conseil Régional de la Guadeloupe qui a soutenu le projet, ainsi que La Chapelle Du Verbe Incarné, Le Théâtres des Halles, le Village du Off et leurs équipes pour leur accueil et leur disponibilité. Un grand merci pour leur accompagnement et leur confiance à Fely Kacy-Bambuck, Thérèse Marianne-Pépin, Manuella Moutou, Lorette Paume, Greg Germain, Marie-Pierre Bousquet, Alain Timár, Christophe Galent, Olivier Barlet et Annick Pasquet.///Article N° : 12389

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