Tales of Tsotsi Beat – Urban South Africa

Coup de cœur

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Le remarquable label sud-africain Sheer Sound a été fondé par le producteur Damon Forbes en 1994, au lendemain de l’élection de Nelson Mandela. Son catalogue est un reflet musical assez fidèle de la nouvelle « nation arc-en-ciel ». À côté des albums d’artistes locaux majeurs comme le chanteur Oliver Mtukudzi ou le saxophoniste Zim Ngqawana, la collection « Tales Of » propose des anthologies thématiques bien éditées (avec de copieux livrets en anglais) sur les instruments et styles musicaux de toute l’Afrique. Ce volume en est en quelque sorte la vitrine, puisqu’il est consacré à l’environnement musical quotidien du label : celui des townships.
Le « tsotsi beat », c’est ce qui fait danser les « tsotsi ». Ce mot désigne, dans le groupe linguistique nguni (xhosa, zulu, etc.) les bandits, les gangsters, les voyous, mais aussi tous ceux qui se rebellent contre l’ordre établi, naguère celui de l’apartheid, aujourd’hui celui d’une société néolibérale qui demeure cruelle et corrompue.
Ce cd est principalement consacré au « kwaito », un genre musical né à la fin de l’apartheid, influencé par le hip hop, la house music et le drum’n bass londonien. « Kwai » (vicieux en afrikaans) signifie dans l’argot noir de cette langue à la fois la colère, la rage, la révolte et donc par inversion de sens tout ce qui est super, cool, à la mode – un peu comme « bad » dans l’argot afro-américain. Quant à « to », c’est l’abréviation de « ghetto » et plus précisément de Soweto.
Le kwaito est né dans cette immense banlieue de Johannesburg, avant d’essaimer dans la capitale voisine Pretoria, ainsi qu’à Durban, au Cap et dans toutes les grandes cités d’Afrique australe. La plupart de ses vedettes ont vécu leur jeunesse dans la délinquance, et beaucoup y retournent après une carrière éphémère, car la concurrence est rude dans ce monde turbulent, avide de nouveauté. Genre dominant dans les années 1990 (celles de la « génération Mandela ») le kwaito a été ensuite un peu éclipsé par la house music et le rap de style américain, sans pour autant disparaître. Ce sont d’ailleurs souvent les mêmes artistes qui pratiquent tous ces styles et bien d’autres au gré de leur inspiration. Cette anthologie enthousiasmante privilégie la seconde génération du kwaito, celle des années 2000. On y entend une quinzaine de groupes, bien présentés dans l’excellent livret de Richard Woodin, ce qui me dispense de trop entrer dans le détail des titres…
Le kwaito est avant tout une musique électronique. Sa genèse rappelle celle du hip hop à New York et de la house à Chicago : avec vingt ans de décalage, la jeunesse des ghettos sud-africains a bénéficié de la démocratisation des boîtes à rythmes, des échantillonneurs (samplers) et synthétiseurs, bien plus sophistiqués et faciles à utiliser que ceux des années 1970. En même temps, comme leurs prédécesseurs afro-américains, les dj’s du kwaito sont souvent restés fidèles au disque en vinyle, non par nostalgie, mais par amour de son caractère artisanal. Plus que le « scratch » cher aux rappers, ils utilisent le simple procédé consistant à passer un 33 tours en 45 tours et réciproquement, changeant ainsi brusquement la hauteur du son et le tempo. Le style vocal privilégié est en général intermédiaire entre le chant et le rap, avec une prédilection pour l’expression collective – pas étonnant dans ce paradis du chant choral qu’est l’Afrique australe – mais à l’unisson plutôt qu’en polyphonie : un signe évident du désir profond de rassemblement et d’unité qui caractérise la nouvelle nation.
On a reproché au kwaito son manque de contenu politique et social, rompant avec la tradition militante des générations précédentes. C’était en partie vrai à ses débuts. Le but primordial du kwaito, musique de jeunes miséreux désireux de s’en sortir « par le micro plutôt que par le flingue », est de faire des tubes en donnant du plaisir : d’accrocher l’oreille de la jeunesse urbaine, de la faire danser et de l’hypnotiser par les rythmes et les sons plus que par le sens du discours… à cet égard, c’est déjà une immense réussite, et il faudrait avoir deux jambes de bois pour l’écouter assis ! La façon énergique et acrobatique dont les jeunes de Soweto bougent au son du kwaito n’a rien à envier aux danses guerrières ancestrales.
Musique hédoniste, le kwaito est devenu de moins en moins insignifiant d’un point de vue politique et social, et parmi ses stars, celles qui durent malgré la succession vertigineuse des modes sont les artistes qui ont su faire de leurs tubes de vraies chansons. C’est notamment le cas du pionnier Arthur Mafokate, souvent crédité de l’invention du mot « kwaito », et surtout de Zola. Ce dernier ne doit qu’indirectement son pseudo à l’écrivain : c’est le nom d’une des places les plus chaudes de Soweto. Poète autant que musicien, issu de la rue et familier des pénitenciers, il a été le principal auteur de la musique du fameux film de Gavin Wood « Tsotsi » (en vf « Mon nom est Tsotsi »), qui raconte en partie sa jeunesse. Zola est l’un des rares qui ont su transposer sur la joyeuse partition électronique et futuriste du kwaito à la fois la fureur du rap originel, l’héritage frondeur et utopiste de la chanson anti-apartheid et la splendeur du chant choral traditionnel. Grâce à lui et à d’autres (comme Mandoza, Mapaputsi, Mzekezeke, Shaluza Max ou Tokollo), le kwaito n’a mis qu’une dizaine d’années à devenir un style original – identifiable dès les premières notes. Sans le conjuguer au passé, on peut déjà y voir une phase décisive dans ce qu’on pourrait appeler « la préhistoire des musiques urbaines dans l’Afrique postcoloniale »…
Sujet de thèse passionnant mais périlleux, car la fréquentation des « tsotsi », aujourd’hui comme hier, n’est pas de tout repos !

« Tales of Tsotsi Beat – Urban South Africa » (Africa Sheer Sound / Abeille Musique)///Article N° : 8863

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