Topdog / Underdog

De Suzan-Lori Parks, mise en scène de Philip Boulay

Baraque de foire et tours de carte pour duo tragique
Print Friendly, PDF & Email

« Nous devons entreprendre de montrer au monde, ainsi qu’à nous-mêmes, notre diversité : elle est aussi magnifique que puissamment infinie » (Suzan-Lori Parks)

En ce début de saison, la programmation du Théâtre de l’Athénée qui fête cette année ses 25 ans de service public, a fait quasiment événement avec à l’affiche deux pièces mettant en scène plus d’une douzaine d’acteurs noirs. Les Nègres de Genet dans la grande salle et une pièce de l’africaine-américaine Suzan-Lori Parks : Topdog / Underdog dans la salle Christian Bérard.
Un océan et près d’un demi-siècle séparent la pièce de Suzan-Lori Parks de celle de Jean Genet et pourtant elle lui fait étrangement écho, convoquant, elle aussi, une parabole sur le jeu tragique du Noir, cette comédie à laquelle le contraint le Blanc et qu’il finit par se jouer à lui-même. Dans les deux pièces, il est question de jeu, de simulacre et de subterfuge.
Topdog / Underdog traite, comme la pièce de Genet, des clichés qui s’attachent au Noir, s’y joue une tragi-comédie de l’image, celle dans laquelle la société occidentale a forcé le Noir à se « réfléchir », et réfléchir au double sens du terme selon l’emploi qu’en fait justement Jean Genet, et on connaît bien le rituel auquel nous fait participer Les Nègres qui fut montée pour la première fois par Roger Blin avec la troupe des Griots, alors que l’Afrique était en pleine décolonisation et que les Noirs-américains s’engageaient pour défendre leurs droits civiques et en finir avec la ségrégation.
La pièce de Suzan-Lori Parksmise en scène par Philippe Boulay avec sa complice Albertine Itela convoque notre début de 21e siècle, elle raconte le drame de deux frères sans le sou qui partagent une piaule miteuse dans le quartier noir d’une grande ville américaine. L’un Lincoln a été Bonneteau, roi de la rue et de l’arnaque, virtuose des cartes, il a pourtant décidé de raccrocher pour mener une vie ordinaire. Dans une baraque foraine, il joue Lincoln que l’on assassine chaque soir. Son frère Booth, convaincu qu’il peut faire aussi bien que Lincoln, s’obstine à apprendre l’art du Bonneteau et en même temps toute son énergie est tournée vers Grace, une femme qu’il prétend aimer et qu’il s’ingénie à séduire, mais en vain…
Top Dog /Underdog traite de l’identité à travers le jeu de Bonneteau, ce tour de passe-passe qui met en perspective le jeu du Noir, le jeu tragique de celui qui joue sa vie, dans le regard de l’autre. Le Bonneteau manie trois cartes et, de même, trois possibilités s’offrent au Noir. Les deux frères ont le choix entre trois mensonges, celui de jouer le Blanc et de se laisser symboliquement abattre, comme le fait Lincoln chaque jour à la baraque foraine, ou bien de l’autre tricher avec la société, truander, filouter, se jouer du regard de l’autre et vivre dans l’illusion du Bonneteau le prestidigitateur, ou enfin se mentir à soi-même, se prendre pour ce que l’on n’est pas, se construire une vie idéale au regard des autres mais une vie qui n’existe pas et ne rien faire en fin de compte si ce n’est développer une violence terrible, pour ne pas se plier à la honte. Cette troisième solution est celle de Booth qui joue sa propre vie et finit par tuer autour de lui. Autrement dit jouer à être un autre, se jouer de l’autre, ou encore jouer sa vie, telles sont les trois cartes à jouer du Noir face au masque que lui impose la société, à moins que le salut soit peut-être dans la quatrième carte, celle qui n’est pas sur le tapis, celle qui reste à inventer…
La pièce de Suzan-Lori Parks a l’évidence du drame familial, mais la situation n’en finit pas de se déplier sous nos yeux pour laisser apparaître une histoire à double fond où plusieurs strates de sens se replient les unes sur les autres. L’histoire des Etats-Unis se réfléchit dans cette histoire, avec le nom des deux frères Lincoln et Booth, Booth étant le nom du meurtrier du Président Lincoln, lui-même comédien et Booth signifie également baraque de foire ; or Lincoln joue à la baraque le meurtre, et à la fin de la pièce son frère le tue à son tour. Mais c’est aussi le mythe biblique qui se réfléchit dans l’histoire, celui de la rivalité d’Abel et Cain, c’est encore le thème de la parabole des talents et du fils prodigue. Lincoln a dilapidé son héritage, mais Booth a gardé l’argent de sa mère roulé dans un bas de soie et le mise sur une partie de Bonneteau où c’est en définitive son existence qu’il joue.
Or si les deux personnages sont finalement des abîmes de complexité, la mise en scène de Philip Boulay joue la carte de la simplicité et de l’évidence : elle exploite d’abord une scénographie conçue par Jean-Christophe Lanquetin d’une belle efficacité : quelques cartons, un fauteuil, un matelas, un rideau, des cassiers à bouteilles, les lampions de la baraque de foire peut-être… et s’appuie surtout sur une direction d’acteur qui a amené les deux comédiens à se frotter au texte comme des allumettes et à travailler chacun dans leur registre l’incandescence de leur jeu. La beauté du spectacle repose sur ce voyage que nous proposent les deux acteurs dans les méandres de l’âme humaine avec la maestria du prestidigitateur et la faille du poète : surgissent tour à tour émotion et pied de nez, clownerie et tendresse. Les acteurs sont congolais, de formation très différente et parviennent à créer un duo d’une grande justesse qui nous emporte dans une aventure sentimentale pleine de rebondissements. Daddy Moanda Kamono, le grand frère, est d’une extraordinaire noblesse, à la fois hautain et fragile. On sent le prince sous le frac mité, le haut-de-forme noir et la barbe en soleil de Lincoln. Toto Kisaku Mbengana, le frère cadet, plus facétieux et hâbleur, joue, lui, beaucoup plus sur la légèreté et l’élégance, ayant toujours une pirouette dans sa poche. Ce spectacle modeste dans sa forme est d’une extrême densité émotionnelle qui laisse entrevoir l’abîme tragique du questionnement identitaire au fond de la baraque de foire.

Topdog / Underdog
Texte de Suzan-Lori Parks
Traduction : Jean-Pierre Richard
Mise en scène : Philip Boulay
Collaboration artistique : Albertine M. Itela
Scénographie : Jean-Christophe Lanquetin
Lumières : Stéphane Loirat
Costumes : Caroline Tavernier///Article N° : 7074

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire