Tous les sangs sont rouges

Lettre ouverte au ministre de la Culture du Zimbabwe

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En juillet 2009, une œuvre de l’artiste zimbabwéenne Sithabile Mlotshwa, exposée dans le cadre du Festival panafricain d’Alger, a fortement dérangé le gouvernement zimbabwéen représenté par son ministre de l’Éducation. Il l’a fait savoir aux autorités algériennes et par un article publié dans la presse zimbabwéenne (repris sur divers sites internet). À travers une lettre ouverte adressée au ministre, le philosophe et critique d’art Yacouba Konaté s’insurge contre ces pratiques et rend hommage à la liberté créative de Sithabile Mlotshwa.

      Lettre ouverte à Monsieur Lazarus Dokora,
Deputy Minister of Éducation, Sport, Art and Culture du Zimbabwe
Abidjan le 12 août 2009

Objet : Footsteps of change

Monsieur le Deputy Minister,
Je vous écris la présente lettre en mon nom personnel et au regard de l’histoire et des missions de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA) dont les membres m’ont fait l’honneur de m’élire comme président pour quelques années.
L’AICA est une ONG créée en 1950. Rejetés comme les tenants d’un art dégénéré, de nombreux artistes contemporains avaient été persécutés pendant la seconde guerre mondiale par les nazis.
Pour éviter que désormais de telles injustices puissent être perpétrées dans le silence général, des intellectuels et des professionnels de la critique et de l’exposition ont pris l’engagement d’accompagner l’art en train de se faire. Vous comprendrez alors que pour tout critique d’art, la censure sous toutes ses formes, et sous sa forme répressive en particulier, est définitivement une pratique rétrograde et un liberticide inacceptable. Et lorsque des cas de censure se présentent en Afrique, c’est aux critiques d’Afrique d’alerter leurs collègues du monde en entier, et l’opinion en général. À cet égard, Monsieur Lazarus Dokora, je m’adresse à vous en votre qualité de chef de la délégation du Zimbabwe au 2e festival culturel panafricain d’Alger.
Monsieur le Deputy Minister, Footsteps of change, l’œuvre de Sithabile Mlotshwa présentée dans le cadre du 2e festival culturel panafricain d’Alger du 6 juillet au 3 septembre 2009, à la SAFEX, dans l’exposition L’art africain au féminin, n’a pas eu l’honneur de vous plaire. Vous l’avez fait savoir. Suites à vos bons offices, les autorités du Zimbabwe ont adressé au Ministères des Affaires étrangères d’Algérie une lettre de protestation contre la présence de Footsteps of change, dans la sélection de l’exposition.
Cette démarche qui vise l’incident diplomatique, manifeste un autoritarisme qui trouble les observateurs de l’évolution politique et sociale du Zimbabwe. Le Zimbabwe est un pays qui fit figure d’espérance pour l’Afrique et le monde libres, avant de sombrer malheureusement dans la douloureuse crise sociale qu’il traverse en ce moment. De cette expérience traumatisante, il peut instruire le monde en général et les pays qui ont frayé avec les conflits sociaux. Encore faudrait-il ériger le respect des différences et des divergences en principes intangibles.
M. Le Deputy Minister, votre participation dans l’actuel gouvernement d’union nationale, suite aux victoires électorales de votre parti le MDC, aurait pu, aurait dû, vous inciter à bannir, et à jamais, la répression de vos pratiques. En effet, votre parti et ses leaders ont souffert des affres de la censure et de la violence politiques. Au surplus, ladite crise comportant un registre racial, il nous faut rappeler qu’en tant que Zimbabwéen blanc, à l’instar de votre communauté de référence, vous êtes historiquement situé : situé du côté de la colonisation et de l’apartheid et de la violence d’État ; situé du côté des victimes des exactions qui depuis quelques années ont subi la violence d’État sous la forme d’exactions, d’expropriations diverses. Cette trajectoire spécifique aurait pu vous inspirer un respect scrupuleux des droits de l’homme. De toute évidence, il n’en est rien.
Comme tous les dictateurs, vous vous prenez pour votre Pays et pour son Peuple. Et vous faites semblant de croire que la terre entière est obligée de voir le monde et notamment les œuvres d’art, à travers votre regard. Seulement, en art comme dans les sciences, on voit surtout avec les yeux de l’intelligence et du cœur. Et les hommes intelligents sont humbles parce qu’ils font l’expérience quotidienne des limites objectives et subjectives de ce qui leur reste à savoir et à comprendre.
M. Le Deputy Minister, ressaisissez-vous ! Pour vous y aider, rappelez-vous ce mot des Stoïciens qui divisaient le monde en ce qui dépend de nous, et ce qui ne dépend pas de nous.
Il ne dépendait de vous que Sithabile Mlotshwa fut sélectionnée pour le festival panafricain d’Alger et il ne dépendra pas de vous que Footsteps of change soit vue et revue dans plusieurs espaces d’art d’Afrique, d’Europe et des États-Unis. Que cette dame figure sur les listes des expositions les plus prestigieuses en Afrique et dans le monde, est hors de vos compétences.
Sithabile Mlotshwa est une artiste brillante connue au Zimbabwe et reconnue dans le monde entier où elle a exposé dans les institutions les plus prestigieuses. Ces faits débordent votre autorité. Vous n’y pouvez rien.
Il n’a pas dépendu de vous que ses oeuvres entrent dans des musées importants où elles coexistent avec les plus grands noms de la création moderne et contemporaine universelle. Il ne dépend de vous qu’elle soit et reste la secrétaire Générale de Res Artis et la directrice et l’initiatrice de Thamgidi Foundation, un programme d’échanges d’artistes en résidence.
Il ne dépend pas de vous qu’elle soit une personne ressource dont de nombreux professionnels sont fiers pour le Zimbabwe et pour l’Afrique.
Mais il dépend de vous d’aimer ou de ne pas aimer son travail ou même sa personne.
Libre à vous de lire ses œuvres comme vous les ressentez, y compris de l’accuser d’ « user de la liberté artistique pour mentir » sur la situation dans son pays. Mais songez qu’à côté de vous ou en face, à voix basse ou à tue-tête, certains reçoivent Footsteps of change comme une œuvre dédiée par l’artiste à sa grand-mère née en 1910 et décédée en 2007 dans un contexte historique général où l’époque de Sa Majesté ouvre sur celle de son Excellence. Et libre à nous aller d’y aller de nos contresens et de voir en cet œuf au bas de la pièce, la métaphore de tous les pays qui accouchent dans la douleur, d’une paix aussi fragile qu’un œuf ; un œuf à prendre avec des gants blancs de vérité, de justice et d’amour. Le sang qui coule du bras de l’homme blanc tombe inutilement. Tout aussi inutilement, coule celui du pied de l’homme noir. Le sang des Blancs n’est pas blanc. Le sang des Noirs n’est pas noir. Le sang des métis n’est pas métissé. Le sang bleu des princes n’est qu’un fantasme. Tous les sangs sont rouges. Rouge comme la douleur, mais rouge comme la vie. Partout où l’homme est injustement blessé, c’est l’humanité entière qui saigne. L’installation Footsteps of change dispose des gants à notre intention. Servons-nous en sans modération.
Il dépend de vous de donner à votre jugement de goût et de valeur, la force de l’intelligence et la sagesse du respect des droits de la personne et de la liberté d’expression.
Nous respectons votre position, respectez la nôtre s’il vous plaît.
Il dépend de vous et de vos collègues ministres, que s’arrêtent les brimades et restrictions qui imposent des souffrances inutiles aux Zimbabwéens en général, et aux artistes du Zimbabwe en particulier.
Il dépend en partie de vous que les leaders du Zimbabwe, le Grand Zimbabwe, soient à la hauteur des fabuleuses sculptures Shona qui ont fait le tour du monde.
Il dépend de vous que les autorités politiques du Zimbabwe dont vous-mêmes, s’élèvent à la hauteur de la créativité de prodigieux artistes contemporains dont Sithabile Mlotshwa, et bien d’autres, sont à présent des relais incompressibles.
Monsieur le Deputy Minister, l’histoire nous regarde. À son échelle, nos petites querelles d’aujourd’hui ne vaudront peut-être même l’encre d’une demi-ligne. Or, dans nos pays passablement démocratisés, c’est en litres de larmes et de sang que se traduisent parfois les propos et les prises de positions des politiciens de votre acabit. Par vos prises de position lors du dernier festival culturel Panafricain d’Alger, vous avez contribué à alourdir le cahier de charges de l’Afrique en général et du Zimbabwe en particulier, en matière de souffrances inutiles…

Abidjan, Côte d’Ivoire, août 2009.///Article N° : 8869

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Les images de l'article
Footsteps of change, Sithabile Mlotshwa © Yacouba Konaté
Footsteps of change, Sithabile Mlotshwa © Yacouba Konaté




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