Toussaint Carilien, acteur noir : une liberté à la périphérie

Entretien de Sylvie Ngilla avec Toussaint Carilien

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Pouvez-vous nous parler brièvement de votre parcours de comédien ?
J’ai commencé à faire du théâtre lorsque j’étais au lycée. J’ai suivi le Cours Simon de la seconde à la terminale, puis j’y suis encore resté trois ans où j’ai fait ce qu’on appelle au cours Simon, une formation professionnelle. Et puis, à partir de 1997, j’ai joué un peu dans quelques pièces telles qu’Un long silence mise en scène par Miriam Braun, j’ai joué également dans une pièce de Christine Letailleur, Médée de Hans Henny Jahnn au théâtre Gérard Philippe à Saint-Denis. J’écris aussi et dernièrement j’ai mis en scène deux de mes textes qui s’appellent Ce soir Hector danse un tango avec Achille et Mayombé Bombé que j’ai joué au Cinéma Images d’ailleurs à l’époque puis aussi au Vent se lève qui est une petite scène dans le 19e arrondissement.
Cette formation au Cours Simon, qui est une grande école de théâtre, vous a-t-elle aidée dans votre carrière théâtrale ou avez-vous plutôt rencontré des problèmes tels que des rôles stéréotypés liés à votre couleur de peau par exemple ?
À la sortie du cours Simon, j’ai fait très vite le choix justement de ne pas aller vers des rôles stéréotypés. Le premier rôle qui m’avait été proposé, c’était dans une pièce de boulevard et il fallait jouer un Noir dans une colonie au temps de la colonisation. Je ne me souviens plus du titre mais la pièce a été jouée au théâtre des Déchargeurs. Il fallait faire le rôle du porteur et j’ai refusé.
Sans regret ?
Sans regret parce que ce n’est pas le type de théâtre vers lequel je voulais aller. Je n’ai rien contre le théâtre de boulevard mais à ce moment-là, ce n’était pas ce type de théâtre que je voulais faire. Aussi j’avais pris conscience qu’il y avait d’un côté les rôles pour Noirs et de l’autre des rôles pour ceux qui ne sont pas Noirs. Et je m’étais dit que le théâtre était un art conventionnel et qu’il n’y avait pas forcément raison d’une telle scission entre Noirs et Blancs. Finalement le premier rôle que j’ai eu n’était pas typé. C’était dans une pièce de Marguerite Yourcenar qui s’appelait Qui n’a pas son Minotaure ? et j’ai joué le rôle d’Autolycos. C’est une pièce qui reprend le mythe du Minotaure donc il n’y a pas de Noirs normalement dans la pièce. Et autant que je me souvienne les spectateurs n’avaient pas de problème avec moi jouant ce rôle. (Rires)
Puis vous avez continué à faire le choix d’accepter des rôles non stéréotypés et, finalement, à jouer des rôles qui vous intéressent plutôt que des rôles liés à votre couleur de peau…

Moi, j’ai un parcours atypique. Je dirais que je suis à la périphérie du monde théâtral. Je n’ai pas forcément cherché à jouer des rôles, à être un acteur bien intégré dans le champ. Donc, à partir de là, est-ce que j’ai vraiment eu le choix de jouer des Noirs… Disons que dès le départ, j’avais conscience que chez Toussaint Carilien Peter Brook, par exemple, ça ne pose aucun problème qu’un Noir puisse être le fils d’Hamlet, même si c’était plus tard, c’est un travail qu’il a commencé depuis les années soixante-dix. Ça ne lui pose pas de problème qu’un Noir puisse jouer Hamlet et que la mère soit blanche et cela montre bien que Brook s’inscrit dans une idée que le théâtre est un art de convention et que c’est une convention qui est passée au moment même où la pièce commence entre les spectateurs et les acteurs qui jouent et donc, à partir de là, il n’y a pas de problème. Après, ce qui m’avait surpris c’est quand j’ai joué dans Médée. Dans la pièce de Hans Jahnn, Médée est noire mais dans le mythe aussi Médée est noire. Les habitants de Colchide sont censés être noirs également. Dans la pièce de Jahnn, les enfants de Médée sont métisses et moi je jouais le rôle du fils aîné. Ce qui m’avait surpris dans la mise en scène, c’est qu’une des justifications de ma présence c’est qu’il fallait quelqu’un de noir dans la pièce. Ça m’avait un peu surpris. (Rires)
Pensez-vous que les acteurs noirs soient plus visibles aujourd’hui dans le paysage théâtral français ?

Encore une fois, je dirais que je suis assez mal placé pour en parler mais tout ce que je sais, c’est qu’à la sortie du cours Simon, j’ai commencé par faire ce que beaucoup d’acteurs font pour vivre, c’est-à-dire de la figuration pour le cinéma. J’ai arrêté d’en faire pour une raison simple, c’est que j’ai eu l’impression qu’il y avait beaucoup de frustration des acteurs noirs car ce sont des gens qui désiraient jouer et finalement, ils ne jouaient pas. C’était un job alimentaire mais quand on le fait toute sa vie, alors qu’on a été formé et qu’on désire jouer mais qu’on ne donne pas de rôles satisfaisants, forcément on finit par être frustré. Donc moi, j’ai pris de la distance par rapport à cela et aussi j’avais l’impression que c’était un monde séparé avec, d’un côté, les acteurs noirs qui allaient pour faire de la figuration pour des petits rôles et qui n’étaient pas représentés dans le cinéma français. Pour moi cela était incompréhensible car finalement quand on s’assoit devant sa télé, quand on va au cinéma, on ne cesse de voir des acteurs noirs dans les films américains donc je ne comprends pas pourquoi en France c’est un problème. Je ne sais pas si cela pose véritablement problème d’ailleurs mais en tout cas on n’en voit pas.
Et comment expliquez-vous cette résistance en France ?
Je crois que c’est très complexe. C’est lié à la colonisation. Je crois que la France n’est toujours pas sortie de la colonisation. Elle n’a toujours pas abandonné sa volonté d’être un empire, une puissance coloniale. N’ayant pas abandonné cette volonté d’être une puissance coloniale, il y a aussi peut-être encore de la crainte car qu’est-ce que ça veut dire recevoir sur son sol ceux qu’on a mis dans une case… car la colonisation n’a pas été mise en place par des enfants de cœur ! Donc avoir des acteurs noirs sur scène et faire en sorte que des acteurs noirs puissent jouer et être représentés dans les films et, en plus, qu’ils puissent s’emparer de leur histoire y compris donc celle de la colonisation, c’est aussi commencer à se mettre en scène et pas forcément revendiquer une identité. C’est commencer à faire sortir des archives, des papiers, de la paperasserie, une mémoire, une image de soi que la France n’a pas forcément envie de regarder en face. C’est faire jaillir la complexité de ce qu’est la France. C’est mettre la France devant l’image qu’elle n’est plus : une France blanche. J’entends souvent que la France a entrepris une tâche de civilisation puisque c’était cela le discours de propagande. On allait en Asie pour civiliser, on allait en Afrique pour civiliser. La France était heureuse d’être partout sur tous les continents donc elle a eu des enfants et ses enfants sont de toutes les couleurs. Sauf que ses enfants ont acquis la langue française et que cette langue est aussi un outil de contestation qui permet d’apparaître et de dire « je suis » et « je suis aussi différent », « je ne suis pas l’image mimétique que tu voulais construire ». Après, on peut déboucher sur l’intégration, on dit au jeune noir de s’intégrer mais ça veut dire quoi « intègre-toi » ? Ça veut dire quoi ? Et puis quand il a fait l’effort de « s’intégrer », d’apprendre la langue, d’aller à l’école, de réussir ses diplômes, finalement il n’est toujours pas suffisamment intégré parce que le problème n’est pas qu’il ne veuille pas s’intégrer mais qu’il est différent, il est noir, arabe, ou autres. La différence ne peut pas se noyer dans la question de la diversité. On parle de la diversité et on dit qu’on va mettre aussi les handicapés mais en quoi un jeune noir qui a fait un master en économie, gestion ou autre, est-il un handicapé ? Non, il est différent. Mais qu’est-ce qu’on fait de cette différence ? Et d’ailleurs faut-il en faire quelque chose ? Ou faut-il simplement accepter que l’autre soit différent et donc laisser la place à l’autre d’apporter ce qu’il est et de participer à la transformation de la société française qui de toute façon ne peut pas ne pas se transformer. On parle constamment d’identité comme si cela existait alors que le vivant est tout le temps en mouvement, donc forcément la société bouge et se transforme. Heureusement ! La résistance à la transformation peut conduire à plus de pathologies qu’autre chose.
Avez-vous le sentiment d’avoir rencontré des difficultés dans votre parcours ?
Je ne dirais pas forcément que j’ai rencontré des difficultés pour exercer mon activité de comédien. Je dirais plutôt que je me suis placé à la périphérie parce qu’entre ce que je suis et ce que j’ai rencontré il y a un hiatus que je n’ai peut-être pas encore résolu. Il ne sera peut-être d’ailleurs jamais résolu. Je ne dirais pas que c’est à cause des difficultés, à cause du système que je ne joue pas. Par contre oui si je poursuis cette voie c’est parce que le théâtre est pour moi une manière d’être libre. C’est l’endroit où il est encore possible de dire tout et son contraire. C’est l’endroit de la polyphonie. Aujourd’hui dans ce qu’on appelle la communication, il s’agit de gommer le négatif. Le théâtre laisse apparaître le négatif et la contradiction et donc laisse apparaître la société dans sa dynamique. J’aime cet aspect car c’est un espace où il est possible de parler.
Mais il faudrait nuancer car se pose aussi la question de la liberté de la parole, la liberté du choix esthétique qu’on peut faire, de ce qu’on peut écrire et dire. Est-ce qu’on fait le choix d’être à l’intérieur de l’institution ou d’être à la périphérie ? Si on fait le choix d’être à l’intérieur de l’institution, on doit se confronter au jeu politique. Car vous savez bien d’ailleurs qu’il ne faut pas parler des problèmes des Noirs en France mais des problèmes des Noirs en Afrique. Et parler de la situation africaine, c’est ne pas parler de la relation « France-Afrique ». C’est mettre l’accent sur la difficulté des Africains à se construire… C’est mon impression en tout cas… Il y a une liberté du théâtre mais peut-être se trouve-t-elle à la périphérie. Seulement se placer à la périphérie, c’est aussi rencontrer des problèmes économiques. Donc ce sont des choix.

Propos recueillis par Sylvie NgillaParis, 26 novembre 2010.///Article N° : 11639

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